Abécédaire
(en cours de construction 2020-2022)


Cette section énumérère un certain nombre de mots qui me paraissent importants, porteurs de sens, ou qui ouvrent rapidement sur des réflexions approfondies; ce sont des mots qui peuplent mon imaginaire, parfois des néologismes créés pour stimuler ma mémoire ou condenser mon raisonnement. J'en donne ici dans la plupart des cas mon interprétation personnelle, qui résume le sens dans lequel j'emploie en général ces mots à l'écrit comme à l'oral; dans d'autres cas, sans donner de définition, j'écris quelques lignes pour exprimer les réflexions qu'ils m'évoquent.

Adéisme (néologisme personnel)

Néologisme à mon avis utile pour mieux désigner la position théologique qu'à mon avis à tort la plupart des gens désignent par le mot "athéisme".

En première approche, si on retient simplement les positions possibles face à la question "crois-tu en Dieu?", il existe trois positions assez bien définies: la première (A) consiste à affirmer qu'on croit effectivement en l'existence de Dieu (on est alors croyant, et ensuite déiste ou théiste, avec de nombreuses variantes, selon la définition qu'on donne de ce(s) Dieu(x), de ses (leurs) attributs et manifestations (prophètes, miracles, etc)); cependant le complément de cette position n'est pas simple, mais double: pour certains, elle consiste à affirmer symétriquement (B) qu'on croit que Dieu n'existe pas (ce que l'on nomme habituellement l'athéisme, j'y reviendrai); pour les autres, elle consiste à ne pas prendre position sur la question, en disant (C) qu'on ne souscrit ni à (A) ni à (B). C'est la position dite "agnostique", et on peut noter au passage que la neutralité agnostique n'est pas toujours seulement l'expression d'un simple doute individuel (du type "je sais qu'ou bien Dieu existe, ou bien il n'existe pas -ou bien mais c'est moins probable la logique booléenne ne s'applique pas à ce cas de figure-, mais à titre personnel je ne peux adhérer à aucune position, n'ayant en quelque sorte ni la foi ni l'anti-foi"), mais qu'elle peut aussi relever d'une posture logique plus générale et potentiellement prosélyte consistant à dire "toute affirmation métaphysique est par principe vide de sens, notamment en ce qu'elle ne peut ni ne pourra, par définition, jamais être confrontée à l'expérience". C'est à peu près, si je ne me trompe pas, la position de penseurs commme Wittgenstein ou à un moindre degré Russell, par exemple.

Les trois postures peuvent se formaliser ainsi:

  • (A) (Je crois) que (Dieu existe)
  • (B) (Je crois) que (Dieu n'existe pas)
  • (C) (Je ne crois pas) que (Dieu existe), ni que (Dieu n'existe pas)
  • Et on pourrait noter, au risque de compliquer l'analyse, que (C) peut encore se subdiviser en:

  • (C1) La question de l'existence de Dieu a un sens pour moi, par exemple je pense qu'entre les deux affirmations (Dieu existe) ou (Dieu n'existe pas) une et une seule est vraie, mais je ne peux savoir laquelle
  • (C2) La question de l'existence de Dieu n'a pas de sens pour moi, donc je n'ai rien à en dire
  • On notera au passage que le plus souvent, les athées et plus encore les agnostiques, même militants, se sentent plus ou moins tenus de "respecter" les croyances (même invraisemblables) des membres de la plupart des religions (au moins des "grandes" religions, les petites étant plus faciles à réduire au statut de simples sectes négligeables), l'inverse n'étant pas vrai (aucun respect particulier ne pouvant d'ailleurs logiquement être dû, par exemple aux croyances inexistantes des agnostiques). Cette situation est en elle-même tout à fait surprenante, si l'on songe qu'aucun respect ne devrait par principe être dû aux affirmations gratuites, encore plus lorsque celles-ci ont des conséquences pratiques importantes sur le comportement des individus et/ou qu'elles menacent de se répandre par prosélytisme, selon le bon principe du "quod gratis asseritur gratis negatur", qu'il faudrait ici dépasser pour se rapprocher de quelque chose comme: on ne devrait accorder ni respect, ni intérêt, ni simple considération autre qu'historique aux affirmations gratuites ou à ceux qui les propagent.

    Mon propos n'est cependant pas ici de détailler les différentes variantes de l'agnosticisme, mais de clarifier la notion d'athéisme. Au sens strict, conforme aux règles de construction du mot, l'athéisme devrait s'opposer au théisme ("a-théisme"), c'est-à-dire à une forme de foi finalement assez particulière, qui, au-delà d'un simple principe divin, admet et promeut les notions de Dieu personnel, de dessein divin, et en général de révélation. Or le mot "athéisme" désigne en général une position bien différente dans le langage courant.

    Dans la présentation des différentes postures religieuses, le déisme est parfois considéré comme une partie du théisme, un théisme d'un genre particulier. Je voudrais ici soutenir la position inverse, à mon avis à la fois plus logique et plus conforme, une fois n'est pas coutume, à l'acception usuelle. Le déisme consiste en une affirmation minimale, consistant à admettre l'existence d'un principe divin le plus large et le moins défini possible; le théisme, par rapport à ce point de départ très vaste, se montre beaucoup plus précis en conférant un certain nombre d'attributs à ce principe (personnalité, intention, manifestation, etc). C'est donc à mes yeux le théisme qui est une partie du déisme, et non l'inverse.

    Or si l'on me suit sur ce point, on admettra que la position la plus radicalement opposée à l'affirmation de l'existence de Dieu n'est pas l'opposition diamétrale au théisme, mais l'opposition diamétrale au déisme, qu'on devrait en bonne logique désigner du nom d'adéisme ("a-déisme"). On aurait alors affaire à une sorte de continuum: déisme-théisme-athéisme-adéisme, avec les agnostiques en position de neutralité, dont on peut définir ainsi les positions caractéristiques:
    - Déisme: Un principe divin existe (un Dieu, même peu ou mal défini, existe; par exemple le "Deus sive natura" de Leibniz)
    - Théisme: Un principe divin existe dont on peut appréhender certaines manifestations spécifiques (Dieu se révèle à nous au travers de certains signes déchiffrables et/ou descriptibles, au-delà de la seule existence de l'univers ou de la nature)
    - Athéisme: Il n'existe aucun principe divin dont on puisse appréhender la manifestation (nous ne recevons aucun signe d'un hypothétique Dieu)
    - Adéisme: Il n'existe aucun principe divin (Dieu n'existe pas)
    - Agnosticisme: Nous ne reconnaissons aucune des propositions précédentes comme valide, on ne peut s'assurer ni de l'existence ni de l'inexistence de Dieu ou de ses manifestations

    On peut noter à ce point que selon la définition donnée, on peut être athée tout en étant simultanément déiste (l'autre position athée cohérente consistant en une affirmation d'incertitude quant à l'existence d'un principe divin, soit une forme d'athéisme agnostique, si on réduit dans ce cas de figure l'agnosticisme à la question du principe divin et non de ses manifestations); il s'agit même d'une position qui serait sans doute assez populaire si elle était comprise ou seulement connue: il s'agit d'affirmer sa foi en un principe non déterminé (c'est-à-dire à une transcendance qu'on ne cherche pas à définir, même si on peut en accepter les effets sur certains de nos choix de vie, ne serait-ce que par sa fonction hypothétique), tout en rejettant simultanément explicitement toute forme de révélation ou de théophanie, et en niant toute autorité philosophique ou morale à ceux qui s'en prétendraient les interprètes (prophètes, prêtres, sorciers, théologiens, etc).

    On aurait ainsi une autre organisation possible des différentes positions, peut-être plus claire:
    - Théisme: Dieu et certaines de ses manifestations spécifiques existent
    - Déisme agnostique: Dieu existe, mais on ne peut pas se prononcer sur ses manifestations
    - Déisme athée: Dieu existe, mais sans aucune manifestation spécifique
    - Agnosticisme athée: On se se prononce pas sur l'existence de Dieu, mais qu'il existe ou non il n'en existe en tout cas aucune manifestation spécifique
    - Adéisme pur: Dieu n'existe pas, donc a fortiori aucune manifestation n'en existe non plus

    On peut encore enrichir cette liste d'une qualification des affirmations données, selon qu'il s'agit d'une simple position personnelle (presque choisie hypothétiquement à la manière du pari de Pascal) ou d'une proposition à caractère général (devant s'imposer à tous à la manière d'une vérité partagée). On admettra alors que concernant l'existence ou l'inexistence de Dieu en tant que principe métaphysique, les positions peuvent rester personnelles, alors que concernant ses manifestations attestable, on se situe davantage, mais pas toujours (position de Pascal) dans le domaine d'une vérité partagée à propos de laquelle les opinions personnelles devraient s'effacer devant l'évidence de la réalité. On aurait alors:
    - Théisme prosélyte (religions du Livre): Dieu et certaines de ses manifestations spécifiques existent, il faut le faire savoir, convaincre de la vérité des miracles, imposer le respect des prophètes, obliger à l'obéissance aux écritures, etc.
    - Théisme fidéiste (Pascal): Dieu existe, mais on ne peut admettre le caractère divin de ses manifestations qu'au titre de l'acte de foi individuel
    - Déisme agnostique (Spinoza): Dieu existe en tant que principe, mais on ne peut pas se prononcer sur le caractère divin des supposées/prétendues/possibles révélations
    - Déisme athée personnel: Dieu existe, mais l'on récuse à titre individuel le caractère divin des supposées révélations
    - Déisme (athée prosélyte) (Descartes): Dieu existe, mais on considère comme des erreurs ou des impostures de prétendues révélations divines spécifiques
    - Agnosticisme athée (Wittgenstein, Albert Camus): On se se prononce pas sur l'existence de Dieu (et à la limite la question n'a pas de sens, ou on n'a pas de temps à perdre avec elle), mais qu'il existe ou non il n'en existe en tout cas aucune manifestation spécifique et on considère comme des erreurs ou des impostures de prétendues révélations divines spécifiques
    - Adéisme pur (Nietzsche): Dieu n'existe pas, donc a fortiori aucune manifestation n'en existe non plus et on considère comme des erreurs ou des impostures de prétendues révélations divines spécifiques

    Il est vrai que lorsqu'on se proclame déiste, on sous-entend en général qu'on n'est pas théiste, ne serait-ce que parce que la posture est plus rare et relève en général d'une investigation intellectuelle plus poussée. Mais enfin, certains déistes sont plutôt ouverts au théisme (par exemple, ils ne prennent pas position sur la question de la révélation) tandis que d'autres y sont plus frontalement hostiles (en récusant explicitement celle-ci).

    Mon sentiment est que si la notion d'adéisme venait à être popularisée, ainsi que par extension celle de déisme athée, le débat théologique gagnerait en pertinence plus que ce qu'il perdrait en simplicité.

    L'une des rares analyses intéressantes sur la question que j'ai pu trouver sur le web se trouve dans la vidéo Youtube du blogueur "Hygiène mentale" sous le titre "Athéisme, agnosticisme". Mais je regrette que le graphique central qu'il propose pour la réflexion admette, sur chacun de ses deux axes, une progression discutable (d'une certitude négative à une certitude positive en passant par une incertitude) qui superpose deux variables distinctes (une position par rapport à la question posée, et un degré de certitude) qui s'apparente selon moi à une courbe plutôt qu'à une simple droite; si encore le graphique ainsi généré était exploitable sur toute sa surface, on pourrait admettre ce défaut de méthode; mais ce n'est pas non plus le cas, plusieurs zones du plan étant peu exploitables. La question de la représentation optimale des positions possibles par rapport à l'existence de Dieu dans un espace à deux dimensions reste donc posée.

    Anthropologie

    Va bientôt subir une révolution conceptuelle majeure par la redéfinition de son cadre d'analyse.

    Apertisme (néologisme personnel)

    Voir l'article dédié ici

    Bouddhisme

    Un relativisme plus dangereux qu'on ne saurait croire.

    (Petites pensées, site web familial, 2002)

    Carte sentimentale/carte érotique (néologismes personnels)

    Selon certains points de vue, "les hommes se distinguent par ce qu'ils montrent et se ressemblent par ce qu'ils cachent" (Paul Valéry). On pourrait toutefois inverser le point de vue et soutenir que ce qu'il y a de plus intime chez chacun, ce que chaque individu cache presque nécessairement (par décence mais aussi inexprimabilité) mais qui le définit sans doute assez essentiellement à ses propres yeux, c'est ce que j'appellerai sa "carte sentimentale" (doublée d'une "carte érotique" d'une importance comparable), définie comme le souvenir précis, unique et personnel, de l'ensemble des expériences amoureuses (et sexuelles) qu'il a pu connaître. J'utilise le terme de "carte" alors qu'on pourrait penser que celui de "parcours" ou d'"itinéraire" est peut-être plus approprié, mais j'aime bien la notion spatiale évoquée par ce mot de "carte", et je garde l'idée qu'une réalité multidimensionnelle est souvent mieux restituée par un espace à deux dimensions plutôt que par un simple rendu linéaire. J'aime aussi le lien que ce terme permet d'établir avec la notion de "carte d'identité", qu'on pourrait sans doute redéfinir dans le cas de la "carte sentimentale" exactement à l'inverse de l'acception courante: non pas un court document admnistratif et froid, mais au contraire un véritable roman d'aventures subjectif et souvent tragique.

    J’ai depuis longtemps songé que s’il existait bien quelque chose d’intime et de central dans la personnalité de chacun, c’était bien cette carte constituée de l’ensemble des moments de passion dont on a le souvenir, et comme il s’agit de moments singuliers partagés avec des personnes différentes (dont il est d’ailleurs loin d’être certain qu’elles se souviennent elles-mêmes), on a à juste titre le sentiment qu’elle constitue l’essentiel de notre identité particulière, comme une sorte de « mot de passe » constituant la clé de notre destin. Au demeurant, l’exposé de ces souvenirs tiendrait sans doute en peu de mots. Par exemple, si je prenais au hasard un des épisodes amoureux dont j’ai pu être l’acteur à l’âge de vingt ans, et si je devais en décrire l’ensemble des détails qui m’habitent encore, quelle longueur de texte serait-elle nécessaire? Une page, deux peut-être. Multiplié par un nombre d’épisodes suffisamment pertinent pour rendre compte de l’aspect sentimental et érotique de ma vie, l’ensemble des souvenirs prendrait la taille d’une nouvelle, même pas d’un petit roman. En outre, le récit des exploits sentimentaux et sexuels d’un personnage à peu près normal sur ce plan (comme tout me laisse à penser que je suis en particulier) constituerait en général pour un tiers non concerné un texte pratiquement dépourvu de tout intérêt, et pour un tiers proche mais exclu d’une partie de cette histoire (conjoint du moment, parents, enfants) un message potentiellement indécent, voire répugnant. Sa seule utilité possible serait ou bien de pouvoir servir d’excuse/de message personnel aux autres personnes concernées (en gros, les anciens amoureux/amants), ou bien de permettre à terme la reconstitution la plus complète possible, dans le cas d’un travail biographique poussé/d’une simulation par une IA forte. Rares, pour ne pas dire inexistants, sont aujourd'hui les individus suffisamment habités de l'hypothèse singulariste pour accorder la moindre importance à cette éventualité.

    (en partie extrait du Journal, 1/02/18)

    Catégorie

    Condition nécessaire de la forme (Petites pensées, site web familial, 2002). Les catégories sont évidemment indispensables pour penser le monde (et en particulier, mais évidemment pas seulement, la catégorie "catégorie"). Je suis catégorique sur ce point. Je dis oui, aussi, aux amalgames, cet autre nom des catégories, évidemment "stigmatisé" par les propagandistes de la pensée unique, qui ne souhaitent pas que puisse apparaître, notamment au sein du discours de leurs adversaires, le moindre concept structurant. Le raisonnement par catégorie ne conduit pas nécessairement à l'intolérance ou la radicalité: on peut intégrer la notion d'exception. Cette notion, si utile au raffinement critique, est d'ailleurs elle-même une catégorie.

    Célébrité, succès

    Face à tout phénomène d'accès à la célébrité, quelle que soit la probabilité ex ante du succès, il ne manque jamais de commentateurs pour affirmer ex post qu'il était inévitable qu'il advînt.

    (adapté de Petites pensées, site web familial, 2002)

    Ce que je sais :

    C'est que je sais que je sais que je sais...

    Petites pensées, site web familial, 2002)

    Ce que je crois :

    C'est que je crois que je crois que je crois...

    (Petites pensées, site web familial, 2002)

    Charge

    Mot à la polysémie magnifique, qui revêt à peu près autant de sens positifs que de sens négatifs (ces sens pouvant eux-mêmes être considérées comme des charges, à la manière dont certaines particules élémentaires sont chargées électriquement). La charge est en première instance un fardeau (par exemple celle d'un porteur), mais elle est aussi une responsabilité, voire un privilège (par exemple une charge royale). Elle évoque immédiatement le poids, la pondération, et renvoie à l'incertitude manichéenne relevée par Parménide et rappelée par Kundera au sujet de l'orientation du dipôle lourd-léger (dilemme quant à savoir, du lourd ou du léger, lequel est préférable, et renvoyant à de nombreux autres dilemmes relatifs au temps -permanence contre fluidité- ou à l'existence -immanence contre transcendance).

    Par exemple, la charge de la famille (avoir des enfants à charge), peut être considérée comme tantôt une véritable raison d'être, tantôt une aliénation de toute liberté individuelle. La notion de charge résume, en réalité, la question même de la vie, qui est pour chacun la première et la plus essentielle de toutes les charges, celle qui lui a été confiée par ses parents (et, antérieurement, la chaîne des générations qui les précèdent) voire par Dieu lui-même, selon certaines interprétations théologiques, et dont on ne peut se débarrasser volontairement que par le sacrifice ou le suicide (qu'Albert Camus tenait, sans doute pour cette raison même, pour la seule question philosophique valable).

    Complexisme (néologisme personnel)

    Doctrine qui tient le juste degré de complexité pour la valeur suprême (à distinguer du peu usité "complexisme" utilisé en médecine). Ce juste niveau de complexité ne saurait connaître de valeur absolue, mais se définit toujours relativement aux capacités d'analyse/stockage/interprétation/classification de l'entité concernée. On peut l'employer en esthétique (en relation avec la dialectique ordre/désordre) ou dans le cadre éthique (le bien s'identifiant alors à ce qui est jugé tel en vertu du maximum de complexité mobilisable dans le cours de l'exercice de discernement, sans pour autant atteindre un seuil chaotique d'effondrement). La parabole des Talents est en partie interprétable dans ce sens: pour être à la hauteur de ce qu'on peut imaginer comme la "mission" qui nous serait à chacun assignée, il ne s'agit pas de faire simplement preuve de courage ou d'obéissance, mais aussi, comme l'a dit un penseur oublié, de "réfléchir jusqu'à ce que ça fasse mal", en vertu de ce critère de complexisme bien compris, avant d'entreprendre tout geste définitif à vocation esthétique ou de prendre toute décision impliquante à caractère éthique.

    Complotisme

    Arme à double tranchant. Il n'est pas nécessaire de s'appuyer sur l'hypothèse souvent superflue d'un complot pour élaborer la critique du monde contemporain. Le pouvoir des Juifs, des Francs-Maçons ou des mondialistes sont des réalités attestées et parfois revendiquées par eux; la collusion des organes statistiques et des grands médias avec le pouvoir n'est guère contestable, et ne relève pas des manoeuvres de l'ombre mais de liens de subordination ou d'interactions pratiquement officiels.

    En vertu du principe de parcimonie, il me semble plus efficace d'adopter une posture critique éventuellement radicale, mais fondée sur les documents et la logique, ce qui donnerait raison à des gens comme Michel Drac, Hervé Ryssen, Olivier Piacentini, Emmanuel Ratier ou Hassen Occident, et tort à l'approche parfois allusive d'Alain Soral, Pierre Hillard ou Lucien Cerise, sans parler de l'inénarrable Pierre Jovanovic.

    En vertu du principe de réfutabilité, il faut aussi éviter de s'enfoncer dans la pseudo-science et les allégations par nature invérifiables, démarche qui a pour effet de discréditer, au-delà des allégations en question, l'ensemble des affirmations vraies qui peuvent en constituer le terreau. Il faut, en somme, ne pas céder un pouce de terrain dans le domaine de la vérité, de la science, de la démonstration, garder le contact avec le bon sens quand celui-ci n'est pas simplificateur, les données quand celles-ci sont disponibles, la réalité toujours, autant qu'on peut l'approcher et la décrire avec pertinence.

    Conceptation, conceptateur, conceptaire, conceptal, concepter (néologismes personnels)

    Après avoir noté qu’un concept est typiquement un concept, voire LE concept par excellence (une boucle tautologique fondatrice, sorte de fontaine blanche de la pensée, axiome presque, qui le rend aussi essentiel que difficile à appréhender dans toute sa puissance), je noterai aussi que le projet même de vouloir léguer un concept à la postérité est aussi un concept ; il faudrait lui donner un nom. Je propose les mots de "conceptation" pour désigner l’activité de conception de concepts en tant que telle ou au moins en tant qu'objectif principal (et non comme conséquence ou produit dérivé d’un travail de recherche plus large), "conceptateur » pour désigner leurs auteurs. J'utiliserai l'adjectif "conceptal", notamment pour souligner la "parcimonie conceptale", soit le fait que, malgré l'explosion informationnelle et la disponibilité des connaissances, la révélation de nouveaux concepts à caractère universel reste difficile, tout simplement parce que ces nouveaux concepts sont rares, difficiles à formuler et en quelque sorte noyés dans un océan de signes chaotiques. L'"ambition conceptale" désigne la volonté orgueilleuse de poursuivre une entreprise de conceptation (ie. de "concepter") dans cette situation de parcimonie conceptale. Je me définis aussitôt, dans la foulée, comme conceptateur de ces concepts (soit, un peu mégalomaniaquement, l’unique méta-conceptateur). Je propose aussi de nommer "conceptaire" tout recueil de textes spécifiquement dédié au recensement et à la définition de concepts (ce qui le distingue du dictionnaire, qui inclut la description de mots simples et usuels, de l'encyclopédie, qui inclut la description exhaustive de théories et domaines d'études variés, ou du traité/précis, qui ne se concentre que sur un sujet particulier).

    (Adapté du Journal, 11/04/20)

    Consistance

    Mot à utiliser, en général, en gardant à l'esprit l'exemple des "histoires consistantes de Griffiths".

    Contrefaçon

    J'y suis résolument favorable, au départ parce l'idée me plaît de voir de la vraie camelote remplacer, si je puis dire, de la fausse camelote (au sens où ce serait de la camelote qui cacherait sa nature). Mais l'idée est en fait plus profonde. Elle consiste en une sorte d'argument ontologique. Si une contrefaçon est parfaite, je veux dire à la molécule près, si par exemple une "fausse" montre Yves Saint-Laurent est exactement identique à une "vraie", sur le plan de sa matérialité, et que la seule différence provient du fait qu'elle a été assemblée dans un atelier clandestin en Chine plutôt que dans une usine contrôlée par l'entité juridique détentrice de la marque en Suisse, alors, et par définition, les deux n'ont pour seules différences que leur histoire et le discours qui l'accompagne. Des mots, "encore des mots, toujours des mots" ajouterait Dalida. Or si l'on n'adhère pas à l'idée même du luxe, voire si on y est politiquement hostile, comme on serait hostile à tout désir mimétique artificiellement entretenu, et éloignant l'homme d'une forme souhaitable et relative d'ataraxie, alors, non seulement on ne doit pas conférer davantage de valeur à la "vraie" montre, mais en vérité même moins, par indifférence ou mépris.

    Quant à moi je me tiens autant que possible à distance des marques, je comprends à vrai dire à peine qu'un individu sensé puisse se comporter autrement (bien que j'observe effectivement les effets de ce mimétisme autour de moi), et je ne me sens que très peu concerné par le phénomène.

    Je relie cette dimension commerciale secondaire de la question à une approche plus essentielle qui permet d'approfondir le mystère de la dualité corps/esprit. Il s'agit de l'expérience de pensée de ce que j'appellerai la réplication forte, pour les besoins de laquelle on imagine une machine capable de répliquer, atome par atome, un individu donné, c'est-à-dire son corps physique incluant son squelette, ses muscles, et jusqu'au contenu de son estomac, mais aussi son cerveau, dans l'exacte configuration physique (donc aussi chimique et électrique) qu'il possède à un instant donné. La question est alors de savoir s'il existe une différence d'esprit entre les deux et en particulier, si l'on détruit le corps original et qu'on conserve la copie, si l'on doit considérer que l'esprit d'origine est mort ou pas. Dans certaines variantes, la reconstitution a lieu a distance et permet un voyage dans l'espace aussi rapide que la vitesse des télécommunications délivrant les instructions (la machine étant séparée entre un module de lecture/analyse/scan et un module d'écriture/fabrication à distance), soit probablement la vitesse de la lumière.

    Cordicophilie (néologisme de Philippe Muray)

    La généralisation du recours au coeur, dans les discours, les logos, les affiches publicitaires, dit beaucoup de la tyrannie des sentiments grâce à laquelle le système entreprend de domestiquer le parc humain. Philippe Muray a tout dit sur la question, et le fait qu'après ses travaux puis sa mort, les phénomènes qu'il a si magnifiquement raillés ont perduré, et même augmenté en fréquence et intensité, semble confirmer que le ridicule ne tue pas, et que ce qui ne tue pas rend plus fort.

    Crime contre l'humanité

    Je voudrais dire un mot de cette notion de "crime contre l'humanité" qui est beaucoup utilisée par la pensée unique, parfois à des fins indirectes de disqualification de toute forme de pensée critique émanant de la "fachosphère".

    Mon idée est très simple: le seul crime contre l'humanité que je connaisse, c'est celui des mondialistes. De mon point de vue, les différents ethnocides ou génocides "historiques" n'ont pas été des crimes contre l'humanité au sens plein du terme. La volonté d'éliminer ou d'asservir la tribu voisine, pour moralement condamnable qu'elle soit, fait malheureusement partie de la vie des hommes, de leur histoire, et donc de l'humanité. Que cette tribu soit raciale, sociale, ethnique, religieuse ou culturelle ne change pas grand-chose. Pas plus que ne change grand-chose le fait que cette tribu soit grande ou petite, que le projet ait abouti ou non. La Shoah ne fait pas exception, pas plus que le génocide rwandais ou la traite négrière... (on pourrait même dire, paraphrasant Jean-Marie Le Pen, que la Shoah, en tant que génocide, n'a pas été particulièrement inhumaine, en ce que le but de l'opération était d'abord la mise à l'écart -projet Madagascar-, puis l'anéantissement rapide et sans douleur, et non pas la violence gratuite ou le maintien dans une position de brimade -je ne suis vraiment pas spécialiste mais il me semble que les mauvais traitements des camps de concentration étaient plus un effet incident, voire un moyen, qu'une finalité en soi, mis à part pour certains Nazis dépassés par l’élan sadique et la soif de pouvoir. Il est vrai qu'on peut aussi inverser l'argument en remarquant que l'anéantissement est d'une certaine manière la pire des violences, en ce qu'elle suppose d'irréversible et de radical; disons pour résumer qu'il s'agit d'une violence cérébrale plus que physique).

    Par contre, ce qui peut légitimement être qualifié de crime contre l'humanité, c'est le projet cosmopolite de métissage (culturel et plus encore ethnique) qui constitue la contrepartie (comme cause et conséquence) de l'idéologie de la société ouverte et de l'échange, c'est-à-dire la transformation irréversible (et imposée sans débat par l'ingénierie sociale et la substitution des affects individuels conditionnés par la propagande à un débat politique construit sur un raisonnement dialectique) d'une humanité différenciée (multitude de races, de cultures, complémentarité des genres) en une humanité homogène, donc privée de la plus grande partie de ses qualités (au sens de modalités) particulières; car il ne s'agit pas ici d'éliminer une ou deux tribus voisines ennemies, mais bien de les éliminer toutes, pour faire advenir un homme nouveau dont on ne sait pas vraiment à quoi il pourra ressembler. Merkel ou Clinton me semblent donc beaucoup plus susceptibles que Hitler ou Saddam Hussein d'être légitimement qualifiés à terme (d'ici quelques générations si le politiquement correct finit par céder à la raison) de "criminels contre l'humanité".

    Il faut aussi noter que les transhumanistes, dans leur intention même mais plus encore s’ils accèdent au pouvoir, pourraient encore plus légitimement recevoir une telle qualification. Et en effet, s'ils en appellent à un dépassement de l'humain, ils se définissent délibérément et de facto comme des ennemis de l'humanité au sens classique du terme. Il faut d'ailleurs noter que mondialisme et transhumanisme se rejoignent en partie, ce qui rend d'autant plus urgent la définition d'une ligne transhumaniste qui ne soit précisément pas d'inspiration mondialiste, une ligne qui permette de faire de faire émerger l'hypothèse d'un transhumanisme librement consenti, ou plus exactement d'une coexistence mutuellement acceptée entre transhumanisme et humanisme classique, prévenant le combat à mort d'une option contre l'autre. L'image du dernier Webster (de Demain les Chiens) reste pour moi indépassable. Il me semble que chaque individu devra choisir en fonction de ses moyens intellectuels propres entre le contentement à rester ce qu'il est et l'aspiration transhumaniste (j'utilise à dessein ici le double sens du terme "aspiration") –ou pour reprendre les termes bien choisis de Kevin Warwick, quoique les concepts qu’il utilise soient légèrement différents, les « naturels » et les « augmentés »; et ce ne sera sans doute pas un gros effort pour une société transhumaniste évoluée, en termes de ressources, de concéder à une pqot-humanité résiduelle et différenciée les moyens d'une vie confortable mais limitée aux exigences le plus souvent matérielles et finalement simples à satisfaire de ses derniers représentants.

    (Adapté du Journal, 12/06/17)

    Discrimination

    Oui à la discrimination, bien sûr, qualité indispensable à la construction de catégories, qui sont elles-mêmes essentielles à la faculté de penser.

    Dysgénisme

    Le monde vivant évolue à peu près selon les règles bien connues du Darwinisme, non pas vraiment d'une manière continue, mais plutôt par saccades successives en bonne partie imprévisibles. L'humanisme se fonde pour sa part sur une vision quasi-fixiste, au demeurant justifiée lorsqu'on compare les échelles de temps historique et géologique, et tout juste modérée, pour la part culturelle, par les notions d'éducation et de progrès; Homo Sapiens reste de ce fait implicitement pour beaucoup le sommet de la création, et dès lors nul n'envisage véritablement une quelconque espèce venant à lui succéder par les mécanismes de la sélection naturelle. Cela n'empêche cependant pas de considérer de possibles mutations au sein de l'espèce, et les conditions permettant d'expliquer de telles mutations, notamment au moyen de la psychologie évolutionniste.

    Sans nécessairement aborder la question voisine mais polémique de l'évolution des races humaines, on peut faire l'hypothèse qu'il existe des différences de stratégies de reproduction au sein du genre humain à la fois au niveau individuel et au niveau culturel. On peut également supposer que ces stratégies sont partiellement engrammées au niveau génétique (par exemple au travers de la faculté à produire de la testostérone) et font donc partie du patrimoine transmis des parents aux enfants même en dehors du simple aspect éducatif. On peut aussi faire l'hypothèse qu'à l'état de nature, puisque les plus faibles (débiles physiques et mentaux, individus porteurs de maladies congénitales) sont naturellement tendanciellement éliminés par les mécanismes de sélection naturelle (incluant la sélection sexuelle), ce n'est que parce qu'une partie de ceux-ci tendent à se reproduire davantage qu'ils ont pu transporter leurs gènes au travers du temps. Autrement dit les plus faibles se reproduisent plus opportunément, rapidement et abondamment, ce qui seul leur permet de compenser la faible espérance de survie de leur progéniture. Un tel phénomène s'équilibre à l'état de nature et permet l'existence d'une certaine diversité bénéfique à l'adaptabilité de l'espèce en cas de changement brutal et imprévu de l'environnement. [Selon une autre hypothèse, que nous n'approfondirons pas ici, la subsistance des moins bons s'explique plus simplement par la combinaison du fait que l'évolution est encore en cours, et de la diversité inhérente à la reproduction sexuée].

    Pour Homo Sapiens, la situation change d'abord lorsqu'un régime monogame strict se met en place, qui limite l'eugénisme naturel résultant de structures familiales/reproductives ordonnées autour de mâles dominants, plus susceptibles de favoriser la transmission de gènes avantageux (passage de la vie de clan typique des chasseurs/cueilleurs à la vie paysanne sédentaire organisée autour de familles nucléaires). Mais elle se détériore plus encore dans les conditions socio-culturelles suivantes:
    - Egalitarisme de principe attribuant les mêmes droits à tous, indépendamment des qualités intrinsèques de chacun ou de la notion de mérite
    - Etat providence contraignant les plus forts à subvenir aux besoins des plus faibles, une partie de cette redistribution étant de surcroît directement liée à la quantité d'enfants mis au monde (allocations familiales)
    - Création d'espaces sociaux de plus en plus vastes (villages, cités, nations, et ultimement société ouverte sans-frontiériste) diluant la conscience et la solidarité identitaire de groupe et favorisant un parasitisme décomplexé à grande échelle (chacun s'efforçant de vivre anonymement aux dépens de tous les autres)
    - Absence de régulation même incitative des naissances, le choix de l'enfantement étant laissé à la liberté de chaque individu, quel que soit son niveau d'éducation et de compréhension des enjeux, et plus ou moins admis comme conséquence naturelle et automatique du sentiment amoureux, voire simplement des pulsions sexuelles dans toute leur subjectivité
    - Discrédit systématique de toute forme de contre-proposition eugéniste par reductio ad Hitlerum

    Il résulte que la situation actuelle des pays riches, égalitaristes, redistributifs, immigrationnistes et par principe opposés à toute mesure eugéniste est une situation objectivement dysgénistique dont il faudra probablement tirer les conséquences prochainement sous peine de voir ces pays, la France en tête, sombrer dans l'impuissance voire le chaos. Dans l'état actuel des choses, l'avenir presque inévitable consiste en un torpillage de l'Europe par l'Afrique, et une stagnation de l'Amérique bientôt dépassée par une Asie de l'Est beaucoup plus armée, culturellement et politiquement, contre les risques dysgénistiques endogènes et exogènes.

    Dysmémisme (néologisme personnel)

    Il faudrait étendre la notion de dysgénisme au domaine culturel, et plus particulièrement religieux, en montrant par des chaînes de Markov envisagées dans un contexte mémétique que ce sont les religions les plus cons (selon le mot de Houellebecq) qui sont amenées à dominer lorsqu’un certain nombre de conditions sont réunies (tolérance généralisée, explosion informationnelle, baisse du niveau éducatif moyen). Peut-être faudrait-il introduire à ce propos la notion de dysmémisme, désignant d’une manière plus générale la prolifération, au sein d’une matrice informationnelle ou culturelle donnée, de mèmes simplistes, laids ou faux, mais dotés d’une puissance de réplication et d’une capacité de résistance aux mutations considérables.

    Engagé

    Quand on parle communément d'"artiste engagé" ou de "citoyen engagé", on sous-entend presque nécessairement, dans le contexte contemporain, qu'il s'agit d'un engagement à gauche (les variantes pouvant aller du centre-gauche à l'extrême-gauche en passant par tout le spectre écologiste, ou à la rigueur localiste). En revanche, tout engagement de type convervateur ou identitaire sera immédiatement qualifié (et indirectement stigmatisé) comme tel. Par exemple, un comique médiocre comme, mettons Marc Jolivet, pourra être élevé au rang d'"artiste engagé" par, mettons, le quotidien Libération (parce qu'il aura figuré sur une liste électorale des Verts), alors qu'un écrivain pourtant autrement talentueux comme Renaud Camus sera beaucoup plus probablement qualifié de "controversé" ou "sulfureux". La conclusion s'impose, très Murayenne dans sa dénonciation implicite de la "rebellocratie", concernant les présupposés, biais et tabous gauchistes de l'époque...

    Forme

    Limite infranchissable. Sous la forme, la forme.

    (Petites pensées, site web familial, 2002)

    Graphomanie

    J'ai, logiquement, peu de choses à ajouter à ce que Kundera a écrit sur le sujet. Tout de même, les nouvelles technologies et la démographie d'abord, l'avènement des machines ensuite, modifieront à l'avenir les termes du problème.

    (Petites pensées, site web familial, 2002)

    Génie

    J'aime la notion polysémique de génie comme concentré de substance essentielle, dont l'intelligence n'est qu'une des manifestations, bien plus que celle, technique et froide, de surdouance ou, pire, de précocité. Je remarque aussi qu'il s'agit d'un terme spécificiquement masculin, le néologisme de "géniesse" n'ayant pas encore éclos à ma connaissance dans les cercles néo-féministes de combat, et les listes de génies et polymathes les plus répandues peinant à intégrer quelques femmes, en dehors de l'inamovible Marie Curie (à laquelle j'ajouterai personnellement Ada Lovelace), malgré les injonctions silencieuses du politiquement correct. J'aime aussi la notion dérivée assez mystérieuse d'ingéniosité, que Houellebecq tient pour l'une des caractéristiques les plus spécifiques de l'être humain.

    Hypothèse du zoo singulariste

    L'hypothèse du zoo est une conjecture bien documentée sur le web. A ma connaissance, elle ne s'applique cependant qu'au cas d'une surveillance de l'humanité par une civilisation extra-terrestre inaperçue. Il existe pourtant une hypothèse voisine, postulant l'émergence d'un super-pouvoir d'origine technologique (IA forte, Singularité technologique) qui ne serait pas identifié en tant que tel avant qu'il ne parvienne à se doter des moyens de son invisibilitéde sa puissance et de son développement (par asservissement partiel, et tout aussi invisible, de ressources, y compris humaines, mises à son profit). Le "surveillant" du zoo ne serait ainsi pas d'origine exogène, mais endogène. Pour le reste, il pourrait avoir la même attitude que celle qu'on prête habituellement aux civilisations extra-terrestres dans l'hypothèse du zoo "classique": bienveillance, indifférence, laissez-faire, fatalisme, intérêt scientifique, etc.

    Intermédiaire

    L’homme est une créature intermédiaire. Il faudrait se répéter cet énoncé jusqu’à en comprendre toute la substance : il ne s’agit pas que d’une position intermédiaire statutaire (entre l’animal et Dieu) ; il s’agit aussi d’une position intermédiaire chronologique (entre le vivant et l’intelligent).

    (Journal, 6/03/2018)

    Inversion

    On peut considérer le phénomène d'inversion comme l'une des marques caractéristiques de notre époque. Ce phénomène s'exprime dans plusieurs des grands domaines de la vie humaine; éducative (la soumission à l'enfant-roi); politique (le wokisme comme tyrannie des victimes); moral (triomphe de la morale des faibles dénoncée par Nietzsche, basée sur le ressentiment et l'émotion); sexuel (généralisation, au-delà du cas de ceux qu'on appelait autrefois des invertis, des sexualités marginales); et même financière (taux d'intérêts négatifs). Ce phénomène d'inversion, dont on doit remarquer qu'il pourrait immédiatement être qualifié de satanique (au sens où Satan est avant tout une créature de l'opposition par la tromperie, la séduction et la duperie, et Lucifer un ange déchu, une créature céleste inversée en quelque sorte), doit aussi être rapproché plus spécifiquement du coeur du message chrétien. Car après le commandement d'ouverture/inclusivité illimitée ("laissez venir à moi les petits enfants"; "heureux les simples d'esprit"), le message du Christ devient plus spécifiquement paradoxal (donc positivement inversé, en quelque sorte): il faut d'abord tendre l'autre joue à son bourreau, puis aller, pour gagner l'état de sainteté, jusqu'à souffrir le martyr en transfigurant la haine et le désir de vengeance en passion et amour inconditionnel pour lui (crucifixion). Une telle démarche n'a pas à ma connaissance d'équivalent dans l'ordre moral grec, par exemple, où Hector définit plus simplement son devoir comme celui d'aimer sa famille et de protéger sa patrie. Si bien qu'on ne peut qu'approuver la remarque de Chesterton au sujet des "vertus chrétiennes devenues folles", et s'étonner qu'elle fût écrite dès 1908 et décrive pourtant si bien la situation retrouvée par Philippe Muray au début du XXIème siècle.

    Depuis que je connais les travaux d'Axelrod et ceux qui ont suivi au sujet des stratégies optimales en théorie des jeux, il me semble que cette voie est condamnée. La bonne démarche, en éthique, est celle qui d'une part ne s'éloigne pas trop de la règle d'or de la réciprocité, et ce faisant ne fasse pas preuve d'une générosité excessive risquant de devenir auto-destructrice. Nous en sommes là: le monde occidental issu de la pensée chrétienne vit les dernières heures d'un système dysfonctionnel qu'il a poussé trop loin, et son déclin, voire son effondrement, ne sont que la conséquence ultime d'une contradiction interne qu'il abritait en son sein depuis l'origine.

    On ne saura sans doute jamais si la modernité aurait pu apparaître en Europe sans le christianisme, en d'autres termes si elle est apparue à cause de, indépendamment de, ou malgré lui, quoi qu'il faille tout de même noter que l'impulsion de la Renaissance a spécifiquement correspondu à un retour aux valeurs antiques (en art comme en philosophie). Il est difficile d'imaginer ce que serait devenu un monde boréal, s'étendant à l'Europe et l'Amérique, conquis au Xème siècle par le paganisme Viking; ou même comment aurait pu muter le monde après la deuxième guerre mondiale dans le cas d'une victoire des nationaux-socialistes Allemands, des fascistes Italiens, des communistes Russes ou de l'empire Japonais; mais on peut supposer que le modèle inversé, après avoir presque tout conquis, ne survivra désormais plus longtemps, et que de l'intérieur ou de l'extérieur surgira prochainement une alternative reposant sur un ordre nouveau, un ordre ordonné en quelque sorte, dont la fonction première sera de ré-inverser l'inversion contemporaine pour remettre le système à l'endroit. A moins que l'inversion que nous vivons ne soit définitive pour l'humanité tout entière, le signe irrémédiable de son abdication ultime face à un tout autre système, celui de la technique devenue autonome, appelé à lui succéder.

    Leitmotiv

    Délicieusement autoréférente, la notion de Leitmotiv peut elle-même devenir le Leitmotiv de certaines vies.

    Machines

    Quand j'utilise le mot "machines" dans une perspective futurologique, c'est presque toujours dans le contexte de l'hypothèse de la Singularité (que j'appelle aussi hypothèse singulariste). J'utilise aussi comme quasi-synonyme et selon les cas les termes d'IA forte, du Successeur (inspiré de Truong), ou plus rarement des Futurs (inspiré de Houellebecq). La raison pour laquelle j'aime bien le terme de "machines" est qu'il renvoie à l'époque classique de la science-fiction (le titre "Machineries of Joy" par exemple), à l'origine d'IBM (Industrial Business Machines), à la machine de Turing, ce genre de choses. Bien sûr, le terme est d'une certaine manière inapproprié, du fait que dans sa définition bien comprise le mot de "machine" suppose un travail mécanique et non seulement un fonctionnement électrique ou électronique. Mais on peut supposer qu'un travail mécanique effectif existera de toute manière en conséquence de la singularité, même s'il ne sera pas exécuté par l'entité pensante elle-même, et aussi qu'il existe davantage de proximité entre le mécanique et l'électrique qu'entre le mécanique et le monde vivant à base de carbone. Je garderai donc sans doute pour ma part un moment l'emploi occasionnel de ce mot par nostalgie, et en attendant peut-être de lui trouver un... successeur.

    Malbouffe

    Je suis favorable à ce qu’on appelle la malbouffe, ou du moins à une alimentation produite en masse, non pas tant dans le sens d'une absence de qualité diététique (trop sucrée, trop grasse, etc), mais plutôt aux saveurs et au mode de fabrication artificiels, totalement étrangers au monde naturel -végétal et animal. Dans un monde de bientôt dix milliards d’individus, il n’y a pas d’autre possibilité alimentaire que dans la production industrielle. Les consommateurs de produits bio et de saveur du terroir, produits à la ferme, sont le plus souvent des néo-bourgeois égoïstes et dominateurs (quoiqu’eux-mêmes ne se (re-)connaissent pas toujours comme tels) dont le modèle est de moins en moins généralisable : ils ne font qu’exercer leur supériorité économique au profit de leurs corps, qu’ils souhaitent garder en bonne santé tout en ignorant ou feignant d’ignorer que si les pauvres ne peuvent pas avoir accès au même type d'alimentation, ce n’est pas seulement parce qu’ils préfèrent une télé grand écran, mais c’est aussi parce qu’au bout de quelques mois, une alimentation bio revient nettement plus cher qu’un grand écran (ce qui est, in fine, logique, si l’on songe aux ressources mobilisées pour produire l’un et l’autre). Quel sens cela a-t-il de rêver au terroir, d’imaginer des volailles en plein air, de savourer un steak de bœuf, dans un monde surpeuplé dont les pouvoirs en place refusent ou négligent de réguler la démographie ? Tout cela est anti-kantien au possible. Que des populations insulaires malthusiennes, des familles décroissantes autonomes, des survivalistes ou des anarcho-primitivistes qui ne demandent rien à personne mangent bio, cela me paraît acceptable. Que des publicitaires ou des ministres le fassent, ils ne méritent que le mépris.

    (Journal, 29/03/2018)

    Mérite

    J’aurais bien du mal à prétendre que je mérite quoi que ce soit. Je mange un yaourt dont j’ignore le détail des conditions de production, avec une petite cuiller, alors que je ne connais rien à la métallurgie. J’allume la lumière et l’électricité parvient jusqu’à l’ampoule. Ce n’est pas parce que je distingue le neutre de la terre que je joue le moindre rôle dans le fonctionnement de la centrale nucléaire qui produit l’énergie dont je dispose.

    Je veux dire : je pense que concernant la quantité et la variété de tout ce que je connais (dans des champs aussi divers que le bricolage, le calcul des probabilités ou les destinations de voyage), je crois vraiment faire partie du centile le plus érudit/instruit dans le monde (et sans doute beaucoup mieux, mais peu importe). Par ailleurs, je suis rigoureux, logique, et épris de vérité, donc j’essaie en permanence de traiter ces données (et je dois être capable de le faire assez bien si l’on en croit mes performances passées en mathématiques, par exemple).

    Eh bien malgré tout cela, je serais matériellement incapable de survivre seul. Ramené à l’état de nature, je n’aurais qu’une espérance de vie de quelques jours. Je suis, il faut bien le reconnaître, entièrement dépendant pour mon existence matérielle, pour le niveau historiquement inédit du confort dont je jouis, mais aussi, et c’est tout aussi important, pour mon développement intellectuel, d’une société/civilisation pourtant majoritairement constituée, à mes yeux, de gens individuellement inutiles voire médiocres, évoluant dans un monde évoluant selon des principes qui me semblent absurdes. Ce n’est pas moi qui ai assemblé ma voiture, monté les murs de briques de ma maison, conçu l’ordinateur sur lequel je travaille. Et ce n’est pas parce que je donne quelques cours de marketing dans une école qui fait payer à ses élèves bien trop cher pour le service rendu que je vais céder à croire que mon utilité économique justifie mon confort relatif : non que je pense que le système libéral soit mauvais en lui-même ; simplement je pense qu’à ce stade du développement technologique, il est devenu –au moins conjoncturellement- largement inopérant, ne récompensant presque plus que des rentes de situation déjà anciennes, ne restant en place que pour des raisons d’inertie sociale et de défaut d’ajustement.

    Je mérite peu, mais je persiste à croire que je mérite plus que d’autres. J’obtiens moins que d’autres, mais ce que j’obtiens est déjà beaucoup trop. Que penser, alors, du niveau de mérite de ceux qui obtiennent davantage tout en méritant moins ?

    (Journal, 30/03/2018)

    Monogamie sérielle

    Une recherche internet sur l’évolution de la propension aux sentiments amoureux en fonction de l’âge n’amène rien de probant, si ce n’est qu’un auteur Américain, Helen Fisher, semble avoir montré que la durée standard des relations amoureuses dans le cas de la monogamie sérielle semble de l’ordre de 3 à 5 ans, soit la durée utile pour produire un ou deux descendants et leur apporter des conditions de confort limitant les risques de mortalité infantile à l’état de nature (on retrouve là une durée qui semble faire consensus, jusque chez Beigbeder avec son fameux « L’amour dure trois ans », et les études sur la divorcialité en fonction de la durée du mariage vont à peu près dans le même sens). Mais même si l’on admet que la monogamie sérielle correspond à la base naturelle du comportement humain (ce qui reste tout de même contestable, dans le sens où pour l’homme mâle, la tentation polygame semble tout de même plus forte), cela ne dit cependant rien de ce qui serait une sorte de cycle de vie des préoccupations amoureuses, largement déterminé par le système endocrinien, prenant naissance au début de l’adolescence pour culminer rapidement entre 20 et 30 ans puis diminuer lentement jusqu’à s’effacer à peu près totalement au troisième âge. Bon, ce n’est pas très grave que peu de choses soient immédiatement accessibles sur le sujet, l’hypothèse d’un cycle de vie tel que je le décris reste très probable, je suppose que les spécialistes du sujet sont au courant, cela a à voir avec la puberté d’un côté, l’andropause et la ménopause de l’autre, il est bien question par exemple d’un effondrement hormonal dans ces derniers cas. En somme il existerait en matière de disposition sentimentale/amoureuse/sexuelle une courbe de vie assez proche de celle d’un lancement de produit (lancement, croissance, maturité, déclin), le tout s’échelonnant sur une quarantaine d’années, mais cette courbe serait elle-même régulièrement hérissée de pics et de creux correspondant aux oscillations plus courtes de la monogamie sérielle, ces oscillations évoluant elles-mêmes en fréquence et en intensité avec le temps.

    Représentation des cycles de vie amoureux en fonction de l'âge


    Pour résumer, il me semble que la monogamie sérielle correspond au codage biologique de base de la femme, que la polygamie hiérarchique (ie. avec phénomènes de rivalité et de dominance) correspond au codage biologique de base de l’homme, et que la monogamie institutionnelle (famille nucléaire paysanne sédentaire traditionnelle) est un compromis entre les deux, à l’avantage de la société (et peut-être des enfants ?) plus que des individus adultes eux-mêmes, et dont les soupapes de sécurité étaient l’infidélité masculine autrefois à l’avantage des hommes (parfois implicitement tolérée et organisée en bordels) et la recomposition familiale aujourd’hui, nettement à l’avantage des femmes.

    (Journal, 1/02/2018)

    Mystère

    Mystérieuse et profonde notion de mystère. Un mot à garder en mémoire, comme fontaine lumineuse occasionnelle de l'imagination. L'un des deux mots, avec "Système", que je préfère souvent utiliser en italiques.

    Néant

    Le néant n'est pas seulement la négation de l'étant, quelque chose comme le vide qui s'opposerait à la matière. Le néant, c'est aussi le chaos, c'est-à-dire le vide par désorganisation. Si, d'un ensemble même considérable de données ou d'atomes, aucune forme ne peut être dégagée, aucun sens déduit, aucune catégorie isolée, alors l'ensemble en question ne se distingue, ni théoriquement ni pratiquement, de sa propre négation, voire de sa propre absence.

    Petit couple

    Le phénomène de "petit couple" constitue sans doute une bonne illustration de l’infantilisation de l’Occident. Je suis frappé de voir qu’au sein de familles ordinaires, plutôt conformistes, en fait (c’est-à-dire aujourd’hui inconsciemment dominées par la gauche culturelle, comme elles l’étaient autrefois par le catholicisme culturel), les jeunes filles cohabitent (c’est-à-dire, concrètement, partagent leur repas mais aussi leur lit) avec leur "copain" (ou parfois leur "copine") dans la maison familiale parfois dès l’âge de quinze ou seize ans sans que cela semble même seulement faire l’objet d’une problématisation. C’est-à-dire qu’un couple est constitué (il figurera par exemple sur les photos de famille) bien avant que la construction individuelle éducative, philosophique, morale (et que dire du plan politique !) soit achevée, surtout si l’on tient compte de la baisse du niveau scolaire (on peut songer, par exemple, que les cours de philosophie ne commencent qu’en Terminale), et de la substitution d’un méli-mélo de clips Youtube et de mèmes Facebook à la traditionnelle construction de la personnalité par l’enseignement dans la durée ou le travail extensif. Les parents n’osent pas s’opposer à cet état de fait, sans doute terrorisés à l’idée de se montrer en quelque façon que ce soit vieux jeu ou intolérants, bref conservateurs, soit incompatibles avec les injonctions généralisées à l’ouverture et la bienveillance sans questionnement.

    On a bien là affaire, parents et enfants confondus, à de la chair à pâtée pour société consumériste fun et débile de "kids définitifs" (selon l'excellente expression de Houellebecq), conduisant des classes d’âge entières vers une petite vie assistée tant sur le plan économique que sur celui des désirs (le mot "valeur" me semble un peu trop fort ici), soit le contraire de ce qui pouvait constituer l’idéal humaniste et/ou guerrier de la construction de l’homme par l’éducation avant tout, éventuellement les épreuves (rites de passage, service national), la compétition et l’affrontement, l'âpreté du travail, étapes nécessaires de la maturation conditionnant le passage à l’âge adulte. Enchaîner directement Plus Belle la Vie et la mise en couple entre le collège et le lycée (probablement pour évoluer ensuite vers une succession de relations monogames sérielles avec ou sans option "enfants" sous le contrôle tutélaire des forums d’Aufeminin.com) sans passer par la case "révolte politique", la case "formation intellectuelle", ni même la pourtant dérisoire case "lyrisme romantique", voilà bien l’une des formes les plus efficaces de la domestication du parc humain en cours. Où sont les Hoplites, où sont les Chevaliers, où sont les Poilus, où sont même les poètes maudits ? Ou sont seulement les honnêtes hommes vantés par l’humanisme classique, leur retenue dans l'expression du désir, leur respect de la fidélité, leur sens éventuel du sacrifice ?

    (adapté du Journal, 27/01/2018)

    Perplexité

    Je traverse différents pays. J'observe autour de moi des manifestations de l'activité humaine, enseignes d'échoppes, poteaux couverts de fils électriques. Les motivations de ces manifestations me restent inconnues, et je repense à la scène du road trip dans Rain Main, lorsque Dustin Hofman regarde longuement la succession des pylônes par la fenêtre de la voiture, sans qu'aucune explication ne soit donnée. A proximité, un type, probablement assez pauvre, téléphone. Quel peut être le sens de sa conversation? La plupart des passants, à première vue, ne semblent pas animés de mauvaises intentions. Ils ne semblent pas non plus à même de mieux comprendre que moi le sens de leur présence au monde. Je me sens de plus en plus étranger au fonctionnement des choses, et n'en éprouve pas de tristesse particulière.

    (Journal, 12/06/2017)

    Point-là

    Politiquement correct

    A négliger sans perdre de temps, tout simplement.

    Race

    Mot souvent mal compris, en partie par la faute du halo d'intimidation permanent qui l'entoure, et dont seuls les plus honnêtes, les plus insensibles ou les plus téméraires parviennent à se jouer. Il faudrait peut-être en plaisanter avant d'en parler, ce qui contrevient frontalement aux évolutions en cours du politiquement correct. Mot promis, aussi, à revenir jouer un rôle de premier plan dans les années ou les décennies à venir, quand les questions de la démographie et du transhumanisme seront devenues si vitales, dans un contexte probable de raréfaction de certaines ressources, qu'elles ne pourront plus être ignorées; quand les seuls vrais hommes résiduels (analogues à ceux que de Garis nomme les Terrans) auront compris que leur destin n'est plus de conquérir le monde, mais autant ou davantage de perpétuer leur substance propre dans un espace borné.

    De ce mot "race", qui me fait d'autant moins peur que je le juge plus utile que d'autres à la compréhension des raisons de notre décadence civilisationnelle, je retiens précisément l'acception que Michel Drac donne dans son livre "la question raciale". J'entends "race", d'abord, au sens de "lignée", pour ainsi dire de "famille" au sens élargi, avant de généraliser la notion à l'ethnie ou l'haplogroupe. J'en accepte la dimension biologique, donnée, amorale. J'en entrevois les limites, qui augmentent en proportion des phénomènes de métissage, mais j'en admets aussi la pertinence fonctionnelle trop souvent cachée, au plan identitaire notamment. Je connais, comme conséquence des variations phénotypiques, les différences de performances bien documentées, tant physiques que cognitives, entre catégories raciales étroites (familles) ou larges (Noirs, Blancs, Jaunes). Je ne m'offusque pas de leur existence, dont l'origine partiellement génétique est claire et non problématique, et je les intègre à ma réflexion tout en m'étonnant que de telles différences, aussi évidemment indiscutables tant sur le plan du bon sens que sur le plan scientifique, continuent d'être ignorées ou même tout simplement niées pour de simples raisons idéologiques.

    Racisme

    L'un des tabous les plus puissants de notre époque, central dans l'opération de conditionnement social visant à imposer à tous un modèle de société ouverte non bornée (par l'abolition des frontières) et irréversible (par le métissage). Il faudrait, comme j'ai encore trop de peine à le faire, se déclarer d'emblée raciste pour se libérer de l'aliénation du risque d'accusation; puis relativiser cette affirmation tout en l'affinant; puis se demander quels sont les intérêts servis par le tabou sous-jacent, pour tenter de comprendre les motivations des antiracistes dogmatiques. Il faudrait surtout admettre, ne serait-ce que par modestie, que la culture ne peut pas tout, que l'homme est aussi une créature de nature, et que cette détermination devra d'autant plus être réintégrée dans l'imaginaire collectif que l'automatisation du monde et l'arraisonnement de l'homme par la technique poussées à leur stade ultime contraindra celui-ci ou bien à se dissoudre dans le numérique, ou bien à accepter une fois pour toutes sa part organique/biologique, dont la race est l'une des dimensions les plus manifestes.

    Statistiques

    J'ai un grand respect pour les statistiques, et je me désole de l'attitude de mépris condescendant dont elles font souvent l'objet dans les conversations mondaines, au gré de citations du genre "je ne crois les statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées" ou "il y a trois sortes de mensonges : les mensonges, les sacrés mensonges et les statistiques." Je pense pour ma part qu'on ne peut comprendre le monde, et singulièrement la société et la politique, qu'en utilisant -pas seulement, mais tout de même régulièrement et sérieusement- un certain nombre de mécanismes ou de calculs statistiques, à commencer par la simple notion de moyenne. A défaut de statistiques, il devient presque impossible de constituer des catégories, et sans catégories, tout n'est que cas particulier et il devient impossible de penser autrement qu'en termes affectifs et disproportionnés.

    Subjectivité

    Chaque individu me paraît dans l'incapacité totale de juger des événements importants de sa vie avec la moindre objectivité. Tout lui arrive toujours pour la première fois, et de façon absolument singulière, et c'est à lui seul qu'il appartient d'évaluer la cascade d'événements qu'il provoque ou auxquels il est soumis, de les regrouper, de les associer, de les interpréter, de leur prêter un sens. Ce sens peut certes être communiqué à d'autres, ou inspiré de l'interprétation des autres, mais on se heurte ici aux limites de toute communication, limites qui permettent de justifier le plus ardent des solipsismes par le caractère infondé des allusions sur lesquelles tout échange d'information repose. Les schizophrènes sont tous les membres d'une grande famille qui s'ignore.

    (Petites pensées, site web familial, 2002)

    Successeur (néologisme de Jean-Michel Truong)

    Terme le plus généralement employé, dans mes textes, dans le sens exact que lui prête Jean-Michel Truong dans son essai "Totalement inhumaine"; désigne une entité ou une série d'entités, probablement sur base silicium et issue(s) de l'IA forte, appelée(s) à succéder à l'Homme au poste de commande des affaires du monde.

    Système

    Définir le système (que je préfère souvent écrire en italiques, comme "mystère") présente des difficultés analogues à celles qui se poseraient à un poisson voulant définir la mer.

    La difficulté d'un poisson à définir la mer (d'après TsaI Chih Chung, Zen le livre)

    Pour autant, renoncer à définir un objet tout en lui attribuant une grande influence sur le cours des choses revient à s'en remettre à une hypothèse métaphysique inopérante, presque à une forme de pensée magique. Il reste donc utile de tenter de décrire un certain nombre de ses caractéristiques.

    Le terme de "système" évoque dans un premier temps cette notion telle qu'elle est définie dans la "théorie générale des systèmes" de Von Bertalanffy L'approche systémique, quoique limitée et un peu passée de mode, reste en partie intéressante en ce qu'elle permet de nommer les principaux concepts du domaine (interaction, émergence, organisation, complexité, finalité). Mais il s'agit moins, ici, de définir un système que de définir le système, celui qui, politiquement, économiquement, culturellement, symboliquement, détermine le cours de la vie des hommes au XXIème siècle.

    L'une des premières caractéristiques de l'histoire contemporaine, évidente et peu discutable, consiste en la mondialisation des normes, techniques, process, chaînes logistiques, échanges. Une seconde caractéristique consiste en l'interpénétration des sphères scientifique, technologique, financière, économique, politique et militaire.

    C'est cette double caractéristique, et cette double caractéristique seule, qui autorise qu'on parle aujourd'hui du système au singulier, et non de systèmes au pluriel ou d'un système au sens générique. Parler du système, au sens du système-monde, ou du système scientifico-technologico-financiaro-économico-politico-militaire, n'a de sens que dans le contexte de la mondialisation et de l'interpénétration des ordres constitutifs de cette mondialisation.

    Il faut garder la notion de dynamique en tête si l'on veut approfondir la question. Car si le système-monde évolue, et il évolue vite, c'est bien qu'il existe des forces qui l'amènent à se modifier dans le temps. Or il n'existe qu'un nombre limité de dynamiques évolutives possibles. On peut citer la dynamique physique (mécanique céleste, thermodynamique), la sélection naturelle (mutations aléatoires, survie et multiplication des plus aptes sous certaines contraintes externes), les épidémies (diffusion spatiale par contagion). La mémétique à elle seule n'a pas réussi à définir clairement un nouveau type de dynamique.

    L'histoire humaine semble également animée d'une forme de mouvement (et l'on peut rappeler utilement ici que le mouvement a longtemps été considéré, depuis les Grecs, comme une caractéristique du vivant, de là dérive d'ailleurs la notion d'âme, d'animal et d'animation), et les personnes qui la considèrent rétrospectivement s'opposent entre ceux qui y voient une simple succession de cycles (notion d'éternel retour), ceux qui y voient une direction un peu inéluctable, que cette direction soit bonne (marche vers le communisme selon Marx), mauvaise (apocalypse), ou composite (eschatologie chrétienne), accordant ou non une place importante dans cette course aux destinées humaines (notion de providence), et ceux qui n'y voient rien de particulier, interprétant l'histoire comme essentiellement chaotique et considérant dès lors toute démarche téléologique comme relevant d'une tentation métaphysique trompeuse.

    Il me paraît peu utile d'entrer dans ce débat, mais qu'elle qu'en soit la cause finale (et même, que celle-ci existe ou pas) on peut tout de même s'accorder que l'histoire humaine a existé jusqu'alors, qu'elle se caractérise par une accélération dans le changement des conditions de vie des hommes (accélération irrégulière mais continue depuis le néolithique, on peut lire Harari sur la question par exemple), et que la variable technologique a pris progressivement, notamment sur les dernières générations, une importance décisive.

    Totipsisme (néologisme de David Madore)

    Je n'ai rien à faire de mieux au sujet de ce mot qu'après avoir exprimé mon regret de n'avoir pas conçu l'idée moi-même, regret compensé par ma joie d'avoir pu le trouver si bien décrit par quelqu'un d'autre, de renvoyer respectueusement à la magnifique description qui en est donnée ici.

    Vanité

    Chacun peut se sentir prisonnier d'une situation particulière dont il peut détailler (souvent avec complaisance) chaque caractéristique paradoxale, heureuse ou douloureuse. Mais n'importe quel observateur extérieur peut aussi bien ramener cette situation à un cas banal en la catégorisant suivant ses propres critères. L'effort à fournir pour justifier du caractère spécial de chaque situation est, au bout du compte, vain.

    (Petites pensées, site web familial, 2002)

    Véritisme -d'où découlent véritiste et véritaire (néologismes personnels)

    Doctrine qui tient la vérité pour la valeur suprême, et valorise dès lors la connaissance, la rigueur logique et l'honnêteté intellectuelle. A distinguer du très peu usité "veritism" défini par la "Veritism Foundation" désormais disparue.

    Webster, webstérisation, websterien (néologismes personnels)

    Lorsque je fais référence à un choix "webstérien" ou que je dis que je me considère comme l'"un des derniers Webster", je fais toujours référence au roman "Demain les chiens" de Simak. Il faut lire le livre en entier, et bien s'imprégner de son contenu, pour saisir correctement ces notions, mais je les résume ici en quelques mots pour les lecteurs qui n'en auraient pas le temps.

    Selon la légende relatée en plusieurs contes dans le roman, l'humanité connaît une évolution décisive le jour où les hommes apprennent que, pour vivre une vie de délices (en l'occurence sur la planète Jupiter), il faut qu'ils se transforment si radicalement qu'ils n'auront alors plus rien d'homo sapiens, ni l'apparence physique (ils ressembleront plutôt à des cloportes géants), ni l'appareil sensoriel (adapté pour survivre dans les conditions extrêmes de Jupiter), ni la capacité à communiquer, etc. Jupiter n'est pas à proprement parler présenté comme un paradis, ni ne doit en être considéré comme une métaphore plausible, car la vie promise s'y déroule ici-bas (certes sur une autre planète, mais bel et bien dans notre monde, pas dans l'au-delà, c'est une proposition concrète, pas une promesse hypothétique, c'est l'un des points essentiels du choix). L'une des incertitudes évoquées dans le récit est qu'il n'est au départ pas certain que la proposition soit forcément comprise ou crue par les populations auxquelles elle est présentée. Mais finalement, pour des raisons tenant aux techniques de langage utilisées par le messager de la bonne nouvelle, elle l'est tout à fait, et dès lors la grande majorité des hommes optent pour la transformation. La minorité qui reste, animée de la nostalgie de l'homme et de l'humanisme dans leurs versions classiques, continue un temps de vivre selon les règles de l'ancien monde, mais elle se replie progressivement sur elle-même, abandonne tout esprit de conquête, et finit par sombrer dans une léthargie définitive, abandonnant, en même temps que la vie ou plus exactement la vitalité (car les corps sont cryogénisés, ils ne sont pas morts à proprement parler), la planète Terre aux autres espèces vivantes, ainsi que plus généralement toute prétention à jouer le moindre rôle dans la suite de l'Histoire.

    Quand je parle de Webster ou de Webstérisation, je fais moins référence à la toute fin de l'humanité (cette extinction par aboulie) qu'à la phase qui précède, celle d'une mise en retrait progressive des affaires du monde au profit d'une autre forme de vie jugée plus apte, plus sensible ou plus digne, mise en retrait qui prend la forme longue d'une existence calme et studieuse, dépourvue de toute hybris, relativement conforme aux canons de l'humanisme classique et du stoïcisme. C'est un choix qui, transposé dans le contexte contemporain, pourrait être considéré pour partie comme pro-transhumaniste en ce qu'il ne cherche pas à combattre l'émergence d'un Successeur, voire qu'il l'admet ou l'approuve pour les autres; mais aussi pour partie comme anti-transhumaniste, en ce qu'il n'a pas pour ambition ou espoir de tirer de cette évolution un bénéfice quelconque ni de s'y soumettre personnellement.

    Zen

    (Petites pensées, site web familial, 2002)