Emmanuel Dion

 

 

 

 

 

La comédie économique

 

Le monde marchand selon Houellebecq

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

A mon père,

 

 

 

Sommaire

 

Introduction : La dimension cachée de l’œuvre : son évidente généralité

 

I – La possibilité d’une critique

1 - Un système de pensée multiforme

2 - La résurrection du roman fonctionnel

3 - L’intention de la vérité chez Houellebecq

4 - Peut-on parler intelligemment d’économie au travers de textes de fiction ?

5 - La tentation théorique dans l’œuvre de Houellebecq

6 - La légitimité du centrage sur l’homme moyen

7 - Du particulier au général et du général au particulier

 

II – L’économie selon Houellebecq

1 – L’économie comme phénomène social

2 – L’extension du domaine de l’économie, ou la généralisation de la compétition et du struggle for life à tous les domaines de l’activité humaine

3 – Prisonniers de la simplicité

4 – Comment croire à la liberté ?

5 – L’économie est un mystère

6 – Le commerce du sexe comme cas exemplaire de dérive mercantiliste

7 - Une critique du système qui ne peut se comprendre que par un examen de l’homme : l’économie comme science humaine

8 - De la gauche conservatrice au  transhumanisme sans passer par le progressisme libéral

 

III - Le monde des entreprises comme nouveau paradigme de l’humanité

1 - Une galerie de portraits pas toujours flatteurs

2 - Le blues du salarié du tertiaire

3 - Les pratiques managériales comme simulacres d’action et discours vides de sens

4 - Le consommateur face aux opérations de marketing : entre conformisme jouisseur et dégoût lucide des procédés

 

Conclusion : quelles possibilités pour un humanisme modeste ?
Préambule

 

La thèse que j’entends défendre dans cet ouvrage est que le succès de Michel Houellebecq est en général mal compris. L’erreur la plus commune consiste à considérer son œuvre comme une sorte de long essai démonstratif au premier degré, jouant occasionnellement de l’ironie comme dispositif démagogique de truquage, mais révélant au final les tares personnelles de l’auteur.

Je pense tout le contraire :

-         Je crois d’abord que l’œuvre de Houellebecq est une œuvre profondément littéraire, en ce sens que les jeux de niveaux, la juxtaposition des genres, la liberté de ton qui la caractérisent, loin d’être de fastidieux et gratuits exercices de style, sont autant de moyens utiles à un projet esthétique de révélation du monde. Houellebecq n’est pas un essayiste : c’est un poète et un romancier. Et c’est en tant que tel qu’il faut l’approcher.

-         J’estime que la littérature, précisément à cause de sa visée esthétique, a quelque chose de spécifique à dire d’un monde toujours plus fonctionnel et plus laid. Rendre compte du monde par la littérature n’est pas moins utile que de prétendre le décrire objectivement par l’essai, en particulier à une époque où la surabondance des signes et la capacité du système à recycler toute critique tendent à désactiver toute construction intellectuelle cohérente.

-         Je crois que l’œuvre de Houellebecq nous renseigne sur l’état du monde bien plus sur la vie personnelle de l’auteur, et que la plupart des critiques ad hominem qui dévient l’attention de l’œuvre vers l’écrivain ont pour fonction de masquer cette réalité.

-         Je pense enfin que la bonne façon d’aborder cette œuvre est de l’envisager comme la Comédie Humaine de notre époque, et que celle-ci ne peut être comprise que dans le cadre dominant de l’ère contemporaine : celui de l’économie au sens large.


 

Note de méthode

Le présent ouvrage constitue une étude approfondie du contenu économique des textes romanesques de Houellebecq. De ce fait, il accorde une place importante aux citations : celles-ci constituent la base indispensable des analyses proposées. Il arrive que ces citations soient longues, lorsque leur longueur est apparue utile pour justifier les explications proposées. Il arrive (rarement) que certaines citations particulièrement importantes soient reprises à deux endroits différents, car elles gagnent à être considérées sous plusieurs aspects. Quoiqu’il s’agisse là principalement d’une contrainte de méthode, on peut aussi plus simplement y voir la marque d’une admiration pour la justesse de l’expression et l’intérêt des idées exprimées. Sous cet angle on peut alors considérer le présent ouvrage avant tout comme une anthologie, c’est-à-dire une sélection subjective des meilleurs passages de l’œuvre, indépendamment de la valeur des commentaires ajoutés. Par conséquent, si cette étude est principalement destinée aux connaisseurs de l’œuvre, c’est-à-dire à ceux qui auraient lu les cinq romans avec attention, elle peut aussi être comprise, quoique évidemment un peu moins bien, par ceux qui ne l’auraient pas fait.

Pour des raisons de commodité et de lisibilité, les références aux cinq romans étudiés seront faites de la manière suivante :

-          « Extension du Domaine de la Lutte » sera nommé Extension

-          « Les Particules élémentaires » sera nommé Particules

-          « Plateforme » sera nommé Plateforme

-          « La possibilité d’une île » sera nommé Possibilité

-          « La carte et le territoire » sera nommé La Carte

Les autres ouvrages conserveront leur titre d’origine, la plupart des références détaillées se faisant sous la forme de notes de bas de page. Les numéros de page indiqués font référence aux éditions données en bibliographie.

Les citations reprises en plusieurs endroits seront suivies de la mention « dc » pour « double citation ».

 


Introduction

La dimension cachée de l’œuvre : son évidente généralité

 

Par le succès littéraire et commercial ayant consacré la publication de ses cinq premiers romans, Houellebecq est devenu, qu’il l’ait souhaité ou non, un objet de commentaires : polémiques médiatiques, démêlés judiciaires, bibliographie non autorisée se sont succédé, entourés de quelques ouvrages d’analyse et d’un petit nombre de travaux universitaires. Pourtant, les scandales dont il a pu faire l’objet ne constituent probablement qu’une diversion ou un épiphénomène, indépendant de la valeur de son œuvre. Beaucoup de commentateurs, bien que dérivant d’eux-mêmes sur des questions de vie privée ou sur des sujets intrinsèquement polémiques que l’auteur n’a pour sa part jamais souhaité mettre en avant, ont pu tenter de faire croire que le battage médiatique, profitant au principal intéressé, était de ce fait orchestré par lui et son éditeur à des fins commerciales[1]. Pourtant les chiffres de vente montrent que la question est ailleurs. Les gros tirages réels des « années Houellebecq » (par exemple ceux de Dan Brown ou de Marc Lévy) sont cinq à dix fois supérieurs en nombre et représentent des intérêts économiques bien plus considérables, mais ne provoquent qu’un débat d’idées beaucoup plus faible, logiquement proportionnel à la faiblesse de leur contenu conceptuel.

C’est sans doute ce décalage entre médiatisation contrôlée et médiatisation subie qui a inspiré à Houellebecq la réponse suivante, faite à l’occasion d’une interview qui a suivi de peu la publication de La Carte. Interrogé sur les raisons de la réussite commerciale de Jed Martin, le personnage principal de son roman, peintre et photographe renommé, l’auteur répond avec empressement (en y revenant d’ailleurs à deux reprises, l’idée lui tenant manifestement à cœur) :

« Sa réussite, comme toute réussite artistique en fait, c’est le  hasard  d’une brique qui rencontre quelqu’un qui marche dans la rue, […] donc deux trajectoires qui ont leur logique et qui se rencontrent, une des trajectoires étant la trajectoire d’une œuvre, et l’autre étant le mouvement historique […] C’est ce qui fait que le succès d’une œuvre et sa qualité sont deux paramètres parfaitement indépendants au sens statistique, qu’on a tous les cas de figure à peu près avec une probabilité égale […] Il n’y a pas de corrélation du tout, ni dans un sens ni dans l’autre. »[2]

Houellebecq aurait sans doute pu passer inaperçu. Son premier roman, plusieurs fois refusé, aurait pu ne jamais paraître. Mais il a paru, il a été remarqué, et tout s’est enchaîné : le succès critique (principalement avec Extension), le succès de lecture (principalement avec Particules), puis le succès médiatique (les romans suivants faisant la une de l’actualité littéraire lors des rentrées de 2001 et 2005), enfin la consécration officielle avec l’obtention du Prix Goncourt en novembre 2010.

Pourtant, ses admirateurs estiment que Houellebecq n’a pas vraiment cherché le succès, ou plus précisément qu’il ne lui a jamais rien cédé. « En artiste de pure race, Michel Houellebecq n’a jamais tenté de se soustraire au risque d’être incompris. Qu’on songe au film qu’il a tiré de son roman la Possibilité d’une île en 2008 et à l’accueil glacial qui lui a été réservé. L’écrivain-cinéaste aurait pu choisir de donner aux Trissotin de la critique cinématographique branchée la pâtée qu’ils voulaient manger : un ressort narratif tendu, une scène de sexe non simulée et quelques passages provocants les ciseaux de la censure. Il a écrit et tourné le film qu’il portait en lui sans guère se préoccuper de sa réception. » [3] 

La consécration du Goncourt ne doit pas faire oublier que l’auteur a été dépeint comme faible, vaniteux et menteur, entre la publication de Plateforme et celle de La Carte, par la plus grande partie des médias qui l’encensent aujourd’hui[4]. On pourrait d’ailleurs voir dans le Goncourt la dernière tentative du système pour déstabiliser Houellebecq, en le neutralisant par la récupération plutôt qu’en le condamnant par médias interposés. Houellebecq devait-il alors refuser le Goncourt ? Peut-être s’est-il posé la question. Son prestige personnel est en effet, aux yeux de ses admirateurs, bien supérieur à celui du célèbre prix, et celui-ci constituait donc une forme de chute. Si l’on a pu dire à la rentrée littéraire 2010 que le Goncourt et Houellebecq avaient mutuellement besoin l’un de l’autre, l’affaire était plus asymétrique qu’il y paraît : le Goncourt avait sans doute grand besoin de restaurer une crédibilité vacillante ; mais Houellebecq, à ce stade de son parcours, aurait sans doute plus gagné, sur le plan du buzz médiatique, à refuser le prix qu’à l’accepter. Si pourtant il l’a accepté, c’est sans doute qu’il a choisi d’exister non pas par la critique structurée, puissante et brutale, mais par le faux-semblant, l’ironie, la contradiction. Il semble vouloir prendre le système à son propre piège, le récupérant autant qu’il est lui-même récupéré. Peut-on alors dire qu’en acceptant un tel commerce, Houellebecq a vendu son âme ? On peut aussi y voir la stratégie la plus efficace pour lutter contre un système aussi habile à la corruption que le nôtre : celle de l’agent double.

Mettant de côté cet aspect très médiatique du « phénomène Houellebecq », on peut aussi choisir d’entreprendre un travail d’analyse rétrospectif : avant que le succès n’ait dilué son lectorat, qui donc s’intéressait à Houellebecq ? Un bref examen des textes disponibles montre que la majorité des travaux d’étude lui ayant été consacrés après ses premières publications relève du champ de la critique littéraire, plus rarement de la sociologie ou de la philosophie existentielle, et rarement de la science ou de la technique, dont certaines des théories ou des pratiques figurent pourtant au cœur de l’œuvre. Au sein même du mouvement de la critique littéraire, on peut noter également un glissement vers l’analyse formelle, c’est-à-dire la tentation d’un commentaire stylistique (pour stigmatiser sa force, comme Noguez, ou au contraire dénoncer sa platitude, comme Naulleau), voire d’une analyse thématique partielle (comme Clément ou Van Wesemael[5]), au détriment d’une tentative de compréhension du système de pensée à l’œuvre dans toute son articulation logique, ou dans toute son ambition interdisciplinaire[6].

Au bout du compte, peu de chercheurs, à l’exception notable de Bruno Viard[7] et Aurélien Bellanger[8], se sont réellement exprimés sur la portée anthropologique de l’œuvre, peut-être égarés par la pertinence de l’analyse sociologique qui la recouvre et la masque. Et tout aussi peu se sont penchés sur les théories scientifiques évoquées, qui disparaissent souvent derrière une collection variée d’anecdotes tragiques ou drôles. Il faut dire qu’ils ne sont aidés en cela ni par l’originalité des idées exprimées, ni par l’exposé didactique ou encore moins l’apologie d’une théorie structurée, ni par la révélation d’un cadre d’analyse repérable. On peut en effet relever les difficultés suivantes, qui rendent la tâche malaisée :

- Houellebecq exprime souvent des idées évidentes, que ses adversaires peuvent alors qualifier de simplistes voire démagogiques. L’originalité n’est pas chez lui un objectif en soi. Au sujet de la thèse centrale d’Extension, l’idée selon laquelle la sexualité constitue un système de hiérarchie sociale parallèle et indépendant de l’économie, Houellebecq déclare lui-même qu’il s’étonne de la profusion de commentaires qu’elle a pu susciter : il s’agit selon lui d’une proposition assez banale, largement dérivable du système d’organisation connu chez de nombreuses espèces animales, et aisément observable en pratique dans les structures sociales humaines. « Il y a une chose dont je me suis rendu compte assez brutalement, c’est que parfois, il suffit d’exposer la vérité clairement quand personne ne l’a dite et ça peut suffire à produire une œuvre intéressante »[9]. En cette perspective privilégiant la simplicité et la clarté contre la sophistication et la nouveauté, Houellebecq renoue avec Karl Popper, et même plus généralement avec la philosophie des Lumières, dont la visée n’était pas tant de produire de l’originalité ou de la contestation que de produire de l’exactitude[10]. Il le confirme après la publication de son cinquième roman en répondant lors d’une interview : « Rappeler les évidences n’est jamais mauvais malgré tout »[11]. En ce sens, c’est lui faire un mauvais procès que de le considérer comme un animé d’un conformisme de principe : il n’est ni conformiste ni anticonformiste systématiquement, il cherche simplement à rendre compte d’une réalité objective. Or certains semblent penser qu’un simple compte-rendu vaut approbation, à l’image de Naulleau qui écrit : « Michel Houellebecq, c’est l’homme qui a dit oui, l’homme qui dit oui et l’homme qui dira toujours oui : je reste quant à moi persuadé qu’il faut continuer à dire : NON »[12]. Une telle approche, qui réduit toute dialectique à une simple antithèse sans possibilité de dépassement synthétique, n’est en effet pas celle de Houellebecq.

- D’autres idées, passant pour des prises de position personnelles (sur la prostitution ou l’islam par exemple), ont pu choquer, non tant qu’elles étaient inattendues, mais plutôt en raison de leur opposition au politiquement correct, qui survit sans peine à sa dénonciation permanente, y compris au cœur de la pensée de ses plus bruyants détracteurs[13]. Mais ces idées, souvent périphériques, ont surtout contribué à détourner l’attention des messages essentiels véhiculés par l’œuvre, sans que l’on puisse savoir si ce détournement était intentionnel ou non. Par exemple concernant l’islam, Houellebecq déclare :

« Il ne faut pas trop répondre à des questions hors sujet ; parce que le grand enseignement c’est que les gens ne s’intéressent pas forcément à la même chose que moi. Enfin, l’islam ne m’intéresse pas vraiment, je n’y pense absolument jamais. C’est loin d’être une obsession chez moi. »[14]

- Houellebecq n’est pas lié à un système de pensée figé.

« Je suis peu militant, je n’ai pas l’impression que les gens attendent mon opinion. Par ailleurs je change d’avis assez souvent. Me demander mon avis sur un sujet, c'est assez absurde quand on me connaît un peu. »[15]

Cette absence de fixation théorique peut paraître incompatible avec l’exercice de la pensée critique. Il ne l’est pas. De ce que Houellebecq n’a pas d’école de référence, on ne peut en effet déduire que ses raisonnements sont dépourvus de valeur. Seulement, en termes de méthode, il s’alimente de constats et d’observations personnels et indépendants davantage que de grands auteurs ou d’arguments d’autorité. On peut dire qu’il applique en cela une méthode inspirée de l’iconoclastie Nietzschéenne, et que de ce fait il peut donner le sentiment de raisonner « à coups de marteau » : puisque dans son cas, l’idéologie n’est pas première, les idéologies existantes, même lorsqu’elles camouflées du costume pratique du relativisme[16], peuvent tenir le rôle d’idoles et se trouvent régulièrement ridiculisées. C’est ainsi qu’on pourrait tenir que davantage que d’une théorie houellebecquienne, c’est d’une critique houellebecquienne qu’il faudrait tenter de dégager les contours.

Renouant en cela avec les principes fondateurs de l’anti-sophisme socratique, Houellebecq n’hésite pas à questionner les postulats, stéréotypes et tabous de l’époque avec une ingénuité pouvant aller jusqu’à l’inconvenance. Pour trancher le vrai du faux, il préfère s’en remettre à la sincérité plutôt qu’à la sophistication du raisonnement ou des références, au risque de passer pour égocentrique, simpliste ou indécent. Pourtant son objectif ne semble pas être de convaincre, tout juste d’exposer son exacte perception. Il y parvient d’ailleurs inégalement, puisque beaucoup continuent de le considérer comme cabotin, manipulateur, menteur, etc. Le portrait qu’il dresse probablement de lui-même au travers du Michel de Possibilité devrait pourtant éclairer :

« Etais-je plus bête que la moyenne ? demandai-je à Vincent le soir même alors que je prenais l’apéritif chez lui. Non, répondit-il sans s’émouvoir, sur le plan intellectuel je me situais en réalité légèrement au-dessus de la moyenne, et sur le plan moral j’étais semblable à tous : un peu sentimental, un peu cynique, comme la plupart des hommes. J’étais seulement très honnête, là résidait ma vraie spécificité ; j’étais, par rapport aux normes en usage dans l’humanité, d’une honnêteté presque incroyable. »[17]

Plus directement, Houellebecq dit de lui-même :

« il est certain que je suis intelligent, plus intelligent que la moyenne, sans être d’une intelligence exceptionnelle malgré tout […] Il est certain aussi que je suis plutôt plus honnête que la moyenne, ce qui est parfois pris pour de la provocation. »[18]

Dans le même ordre d’idées, Houellebecq ne cherche pas toujours à faire œuvre de pédagogie. Incompris ou rejeté par beaucoup, il est résolu à le rester. Il ne faut pas compter sur lui pour rendre des comptes, et faire preuve de zèle en matière d’explication. Délibérément sans doute, une part importante de l’acte de compréhension est laissée au lecteur, et si celui-ci n’est pas convaincu, l’auteur n’explicitera pas ses attendus. Dans une interview de 2010, Houellebecq avoue avoir été fortement influencé par l’idée selon laquelle dans l’art romanesque, la moitié du travail devait être laissé au lecteur, de sorte que celui-ci participe et profite du processus esthétique de révélation du monde. Un romancier trop pédagogue n’est pas un bon romancier ; tout juste peut-il ambitionner d’être un bon essayiste. Une telle démarche peut évoquer la mystique de la méthode Zen, dans laquelle le maître n’est jamais répétitif, ni prévisible, ni détaillé, ni progressif, ni compréhensif au sens anglo-saxon, dans les messages qu’il délivre à ses disciples. Dominique Noguez signale que Houellebecq cherche souvent à répondre de manière toujours différente aux questions qui lui sont posées, même si celles-ci sont redondantes[19]. De plus, lors de ses interviews filmées, ses réponses sont souvent précédées de très longs silences, tout à fait inhabituels en particulier sur les plateaux de télévision. Houellebecq lui-même l’indique :

« La réponse dépend beaucoup de celui qui pose la question. Il ne faut jamais hésiter à mentir, à dire un peu n’importe quoi quand la question ne vous plaît pas. »[20]

Cette considération est à relier à la question du codage telle qu’elle est envisagée par la théorie de l’information[21] : selon cette théorie, tout message redondant peut faire l’objet d’une économie d’information au moyen d’un codage approprié. Au contraire, un message non redondant est impossible à résumer, et de ce point de vue il est intéressant de noter qu’il n’est pas extérieurement distinct d’un message aléatoire : chacun des signes qui le compose compte autant qu’un autre, aucun cycle, aucune irrégularité dans la distribution statistique des symboles, aucune ressemblance dans leur séquence, ne permet de dégager les voies d’un recodage optimisé. Par exemple, si Houellebecq faisait avec une certaine régularité des réponses identiques à des questions similaires, on pourrait aisément faire la synthèse de ses interviews et proposer au lecteur pressé un digest, un résumé rapide, une miniature conservant les ingrédients d’origine des textes. Par sa ligne de communication consistant à brouiller les pistes, Houellebecq interdit une telle manœuvre[22]. Cela est-il volontaire ? On peut le penser, non pas parce que l’auteur vouerait un culte à l’aléatoire ou au chaos, mais au contraire parce qu’il fait le choix d’une forme d’expression pure et directe dans laquelle chaque mot compte, et qu’il ne peut donc être remplacé par aucun autre[23]. A l’appui de cette thèse, il convient de mentionner la préférence stylistique exprimée par Houellebecq pour le genre poétique :

« Quant au style, qu’on arrête de me bassiner avec ces conneries. Où est-ce que les mots, directement, interviennent, et le pouvoir qui découle de leur arrangement ? Dans la poésie, et dans la poésie avant tout. Par rapport à un poète aucun romancier n’a de style, n’a pu avoir de style. »[24]

Enfin, Houellebecq définit son champ d’action comme celui de la description, et non de l’explication. Pas plus qu’il ne se rattache à une quelconque théorie existante il ne cherche à élaborer un modèle de substitution. Cette posture vient sans doute de l’introjection d’une remarque de Pascal, plusieurs fois citée « Il faut dire en gros : « Cela se fait par figure et mouvement », car cela est vrai. Mais de dire quels, et composer la machine, cela est ridicule ». Plus loin, Houellebecq poursuit « Lorsqu’on s’est pénétré de ce principe, qu’on l’a pleinement assumé, dans sa radicalité, on sait qu’expliquer le monde c’est simplement le décrire. En donner la description la plus précise, la plus générale. Définir les entités, sans perdre de vue le génial principe posé quelques siècles plus tôt par Guillaume d’Ockham : ne pas les multiplier, donc « plus qu’il n’est nécessaire ». » [25]

Tout cela pourrait décourager le lecteur à la recherche d’une compréhension générale de la pensée Houellebecquienne, voire une simple confirmation de l’hypothèse de son existence ; et en même temps, aiguiser son appétit, en laissant à penser que la récompense pourrait être à la hauteur de la difficulté d’accès. De petits indices sont en effet de temps à autre distribués dans l’œuvre, comme les pièces d’un puzzle suggérant qu’une forme de cohérence pourrait se dégager d’une vision d’ensemble. A commencer par l’idée selon laquelle, si les opinions peuvent varier, certaines vérités sont inflexibles, et qu’il importe de le et de les reconnaître. Cette profession de foi sera d’ailleurs occasionnellement rappelée de la manière la plus nette, sans aucune ambiguïté :

« La vérité scientifique finit par gagner, toujours. »[26]

Dans le registre diamétralement opposé à celui de la profession de foi, celui de l’allusion voilée, le lecteur attentif pourra aussi trouver avec plaisir une confirmation de l’intuition de l’unité de l’œuvre, au travers de signes formels à la limite du repérable, par exemple celui, étonnant, de la répétition des italiques à l’expression « second degré » dans chacun des quatre premiers romans publiés[27]. Ce que ces italiques peuvent signifier, on laissera au lecteur le soin de l’imaginer. Elles plaident en tout cas d’autant plus en faveur de l’hypothèse de la cohérence de l’œuvre qu’elles sont accompagnées de nombreux entrelacs thématiques (approche biologique du plaisir, eugénisme, sociologie positiviste) ainsi que de traits stylistiques (utilisation répétée du point-virgule et plus occasionnellement des parenthèses, montage « cut ») communs, suffisamment mis en évidence par les analyses littéraires publiées sur la question.

Par ailleurs, si Houellebecq a fait le choix de s’exprimer plutôt que de se taire, on peut faire l’hypothèse qu’il pense avoir quelque chose à dire. Bien sûr, cette hypothèse n’est pas suffisante. L’analyse du phénomène graphomaniaque proposée par Milan Kundera stigmatise à juste titre tous les apprentis auteurs qui ne s’adonnent à l’acte d’écriture que comme à une activité addictive :

« La graphomanie (manie d'écrire des livres) prend fatalement les proportions d'une épidémie lorsque le développement de la société réalise trois conditions fondamentales:

1) un niveau élevé de bien-être général, qui permet aux gens de se consacrer à une activité inutile;

2) un haut degré d'atomisation de la vie sociale et, par conséquent, d'isolement général des individus;

3) le manque radical de grands changements sociaux dans la vie interne de la nation (de ce point de vue, il me paraît symptomatique qu'en France où il ne se passe pratiquement rien le pourcentage d'écrivains soit vingt et une fois plus élevé qu'en Israël). »[28]

Cependant, il n’est guère douteux que Houellebecq ait développé une conscience aiguë de ce risque. A plusieurs reprises dans son œuvre romanesque, il considère de l’extérieur l’acte d’écriture, puisque ce sont ses personnages qui y cèdent. Par exemple, la tentation littéraire est envisagée d’une façon cruellement négative, et délibérément dépourvue de sens, dans Extension.

« La première réaction d'un animal frustré est généralement d'essayer avec plus de force d'atteindre son but. Par exemple une poule affamée (Gallus domesticus), empêchée d'obtenir sa nourriture par une clôture en fil de fer, tentera avec des efforts de plus en plus frénétiques de passer au travers de cette clôture. Peu à peu, cependant, ce comportement sera remplacé par un autre, apparemment sans objet. Ainsi les pigeons (Columba livia) becquettent fréquemment le sol lorsqu'ils ne peuvent obtenir la nourriture convoitée, alors même que le sol ne comporte aucun objet comestible. Non seulement ils se livrent à ce becquetage indiscriminé, mais ils en viennent fréquemment à lisser leurs ailes; un tel comportement hors de propos, fréquent dans les situations qui impliquent une frustration ou un conflit, est appelé activité de substitution. Début 1986, peu après avoir atteint l'âge de trente ans, Bruno commença à écrire. »[29]

Puisqu’il est averti du risque de la dérive graphomaniaque, la question reste posée de savoir pourquoi Houellebecq est devenu écrivain. La réponse est peut-être simplement celle qu’il exprime au début d’Extension, par la voix du narrateur « si je n'écris pas ce que j'ai vu je souffrirai autant – et peut-être même un peu plus»[30]. Le choix se ferait donc, sur la ligne de l’indifférence, pour des raisons plutôt personnelles que morales.

« Savoir pourquoi on écrit en réalité, c’est pas très simple. Au début je ne pensais pas vraiment gagner d’argent par mes écrits, puis subitement au moment des Particules Elémentaire j’en ai gagné beaucoup et après je n’en avais plus besoin, de gagner de l’argent par mes écrits. Il y a une autre raison qui n’est pas celle pourquoi j’écris c’est l’immortalité, parce que c’est quand même une immortalité très restreinte, je préfèrerais l’immortalité physique. »[31]

Plusieurs années plus tard, Houellebecq ajoutera cette précision essentielle :

« Un roman a cette grosse utilité : en le lisant on se dit ce que j’ai vécu d’autres humain l’ont vécu, l’ont décrit, c’est déjà pas mal, on n’a pas la sensation de vivre quelque chose d’unique, monstrueux dans son unicité, quelque chose circule. »[32]

Qu’il nous soit permis de penser que cette motivation doit paradoxalement être tenue pour moins inquiétante que celle du graphomane ordinaire, qui, se pensant réellement détenteur d’un message de grande valeur aux yeux des autres, risque plus facilement de céder à la tentation inconsciente de la séduction –que ce soit par le moyen de l’originalité forcée, ou celui contraire de la complaisance envers les lieux communs de l’époque- qui l’éloignera plus encore de la seule vertu dont il pourrait se prévaloir : celle du témoignage.

S’il ne s’interdit pas d’écrire, au moins Houellebecq sait-il se faire rare. A l’apogée du succès, il ne publie un nouveau roman que tous les quatre à cinq ans. Balzac, pour sa part, écrivait cinq à dix fois plus vite. Or c’est délibérément que Houellebecq privilégie la qualité à la quantité :

« Ca suffit, en fait, d’écrire un seul bon livre en réalité ; on est jugé sur son meilleur en fait, on peut s’y reprendre à 40 fois si on en a besoin […] Ce qui compte c’est ce qui reste. »[33]

Au fond, à l’instar de ce que préconisait le même Kundera à propos de toutes les œuvres de qualité, peut-être pour comprendre Houellebecq faudrait-il simplement lire intégralement ses textes en prêtant attention aux détails, et non les résumer, les interpréter et les attribuer à une école de pensée existante, au risque de les dénaturer. Après tout, l’auteur est libre de sa plume, et s’il choisit un certain degré d’explicitation, ni plus ni moins, peut-être faut-il avant toute chose, si l’on souhaite le respecter en tant qu’artiste et penseur, lui faire crédit du bien-fondé de ce choix : admettre qu’il devait avoir ses raisons d’écrire ce qu’il a écrit, tout ce qu’il a écrit et rien que cela[34].

Peut-être faut-il renoncer à discuter de l’œuvre de l’extérieur, au risque de produire du commentaire, puis du commentaire de commentaire, etc., s’éloignant toujours plus de la réalité que le roman ne peut déjà décrire sans la travestir au moins un peu. Peut-être faut-il refuser d’en débattre avec ceux qui voudraient s’en faire une idée sans l’avoir lue.

C’est pourtant maintenant tout ce que nous allons faire, en espérant que le caractère pesamment pédagogique du propos ne portera pas préjudice à la pensée propre de l’auteur.

Tout de même, la conscience des limites de l’exercice nous suggère une piste de méthode : en revenir toujours aux textes bruts avant d’en faire l’interprétation. C’est la raison pour laquelle la suite de l’analyse s’émaillera de nombreux extraits longs, seuls à même de donner au lecteur ce contact prolongé, intime, insistant, avec l’œuvre qu’il s’agit de comprendre. Nul doute que du choix arbitraire de ces extraits et de leur ordonnancement ne se dégage une vision tout de même subjective et qui pourrait être tout autre, de la même façon qu’on sait que deux monteurs de longs métrages, sur la base des mêmes rushes, peuvent produire des films très différents. Mais disons que cette méthode nous semble relever de l’argument du moindre mal, et nous permet de reprendre mot pour mot la justification minimale que le narrateur de Plateforme donne à la fin de son récit :

« Non que ces commentaires, ces objections, ces remarques puissent avoir un destinataire, ou un sens quelconque ; mais il me semble quand même préférable, au bout du compte, qu’ils soient faits. »[35]


I – La possibilité d’une critique

 

1 - Un système de pensée multiforme

Si la critique houellebecquienne de l’homme existe, elle n’est pas sans mystère. Houellebecq se camoufle, il se divise, il se contredit, il se place où on ne l’attend pas, bref son système de pensée a un côté insaisissable. La clarté de l’exposé n’est pas permanente ; l’œuvre s’autorise de nombreux détours romanesques dont la fonction est d’augmenter le plaisir de lecture[36]. Toutefois, lorsque les éléments du récit sont en place, l’exposé théorique surgit en général de l’œuvre avec une sorte de fulgurance lumineuse. La critique houellebecquienne fonctionnant par flashes, la bonne métaphore serait celle du stroboscope plutôt que des feux de la rampe. Les considérations optiques sont d’ailleurs assez centrales dans le regard que Houellebecq porte sur son propre style :

« Certainement ce que j’ai de plus caractéristique c’est une manière de voir le monde. Déjà on peut considérer la perception, je pense que le fait que j’ai une très forte acuité visuelle de loin, là très supérieure à la moyenne, joue. Je pense que mes descriptions de lieux  sont toujours précises et qu’il doit y avoir pas mal de détails photographiques. »[37]

En outre, l’art du camouflage, chez Houellebecq, est aussi une condition de survie médiatique. Dans la société ouverte de type Hayekien où nous nous trouvons, qui tend à désactiver tout discours sérieux par dilution, tenter l’élaboration d’une critique univoque, cohérente et structurée, n’est peut-être pas la meilleure méthode. De l’opposition de genre qui résulte d’un affrontement entre une réalité multiple, relative et mouvante, et une critique puissante mais figée, le vainqueur médiatique est le plus souvent le premier.

En y regardant de plus près, on ne tarde cependant pas à voir poindre, par endroits, l’ambition théorique. Dès le tout début de l’œuvre romanesque en fait, à la seizième page du premier roman, la voie est tracée :

 « Mon propos n'est pas de vous enchanter par de subtiles notations psychologiques. Je n'ambitionne pas de vous arracher des applaudissements par ma finesse et mon humour. Il est des auteurs qui font servir leur talent à la description délicate de différents états d'âme, traits de caractère, etc. On ne me comptera pas parmi ceux-là. Toute cette accumulation de détails réalistes, censés camper des personnages nettement différenciés, m'est toujours apparue, je m'excuse de le dire, comme pure foutaise.

Daniel qui est l'ami d'Hervé, mais qui éprouve certaines réticences à l'égard de Gérard. Le fantasme de Paul qui s'incarne en Virginie, le voyage à Venise de ma cousine... on y passerait des heures.

Autant observer les homards qui se marchent dessus dans un bocal (il suffit, pour cela, d'aller dans un restaurant de poissons). Du reste, je fréquente peu les êtres humains.

Pour atteindre le but, autrement philosophique, que je me propose, il me faudra au contraire élaguer. Simplifier. Détruire un par un une foule de détails. J'y serai d'ailleurs aidé par le simple jeu du mouvement historique. Sous nos yeux, le monde s'uniformise ; les moyens de télécommunication progressent ; l'intérieur des appartements s'enrichit de nouveaux équipements. Les relations humaines deviennent progressivement impossibles, ce qui réduit d'autant la quantité d'anecdotes dont se compose une vie. »[38]

L’ambition avouée d’emblée, qui se caractérise par sa franchise et la précision de l’objectif visé, se trouvera plus tard déployée sur une plus grande échelle, le propos étant clairement de redéfinir l’anthropologie en l’envisageant dans un cadre d’observation temporel élargi (en particulier en étendant ce cadre vers l’avenir), autrement dit de répondre à la question « qu’est-ce que l’homme ? » par l’examen des instances observables successives de ses manifestations, c’est-à-dire des civilisations qu’il a été capable de bâtir.

On est d’ailleurs en droit d’hésiter un instant face à ce terme d’ « anthropologie ». Celui-ci apparaît en effet rarement dans l’œuvre étudiée (jamais dans Extension ou Plateforme, cinq ou six fois seulement dans Particules). Il ne fait pas partie du lexique caractéristique de Houellebecq, contrairement aux termes de « religion » ou de « sociologie » (30 à 40 citations chacun, réparties dans chacun de ces ouvrages). On pourrait donc contester l’hypothèse d’un projet proprement anthropologique chez l’auteur. Pour répondre à cette objection, on peut formuler deux remarques :

D’abord, la sociologie envisagée par Houellebecq est presque toujours celle définie par Auguste Comte, autrement dit la sociologie la plus large et la plus générale qui puisse être, puisque qu’elle inclut en particulier la psychologie, la religion et l’histoire. On est très loin d’une sociologie besogneuse, ponctuelle et datée, tributaire de l’accumulation de données monographiques éparses compilées par l’ethnographie : il s’agit au contraire bien d’envisager la problématique humaine dans son sens large, en l’envisageant comme déterminée par une physique sociale tout aussi précise et accessible à la connaissance que la physique naturelle. Ce qui distingue la sociologie ainsi définie de l’anthropologie n’est pas tant le degré de généralité de son cadre d’analyse que le souci d’opérationnalité qui l’anime. Pour Houellebecq comme pour Comte ou Popper, les spéculations abstraites, les théories non falsifiables, l’absence de rapport à la méthode expérimentale constituent autant de fausses pistes intellectuelles dépourvues du moindre intérêt. Seules comptent non seulement les formulations théoriques compatibles avec l’épreuve des faits, mais aussi la faculté à produire des propositions pratiques visant à contrôler et améliorer les situations étudiées. Les postures purement spéculatives, contemplatives ou passives sont bannies, la pire d’entre elles étant sans doute la spéculation ontologique pure.

Le lecteur occasionnel pourra s’étonner de cette proposition. Les héros houellebecquiens ne semblent-ils pas empreints de passivité et comme résignés face à leurs déterminations ? Eh bien non ! Ils ne paraissent résignés à tous les chantres acritiques de la modernité que parce que les premiers n’adhèrent à aucune des croyances naïves des seconds. Cependant s’ils n’y croient pas, ce n’est pas du fait d’un nihilisme de principe, mais de celui de leur honnêteté intellectuelle. Si les héros houellebecquiens recherchent désespérément quelque chose, c’est bien quelque chose à croire ; mais quelque chose de plus solide qu’une simple hypothèse métaphysique invérifiable, ou que toutes les fadaises à la mode, inexorablement remplacées les unes par les autres : une certitude éprouvée. Aurélien Bellanger l’a magnifiquement compris, lui qui écrit : « Car Houellebecq, qui souscrit à la ruine de tous les idéalismes et assume l’entière validité des discours qui les ont détruits, est d’abord un auteur désespéré. Mais nous ne pouvons justement faire confiance qu’à un auteur désespéré  –parce que nous sommes athées ?-, et ne pouvons attendre de lui qu’une seule chose : qu’il parvienne miraculeusement à désespérer de son désespoir. J’ai ainsi toujours pris Houellebecq pour un écrivain optimiste »[39].

Plus généralement, il faut lire les 50 premières pages de cet essai pour comprendre à quel point Houellebecq peut être à la fois considéré comme un monstre de pessimisme par la majorité, et comme une extraordinaire source d’optimisme par une minorité de lecteurs qui, ayant de toute manière de leur côté fait le deuil de toutes les niaiseries humanistes servies par la pensée dominante, non seulement se sentent soulagés de l’existence d’un frère de souffrance, mais lui savent gré de surcroît de continuer, après avoir assumé toutes les blessures narcissiques que l’honnêteté intellectuelle commande de ne pas ignorer, de persister à rechercher, même faiblement, l’esquisse d’une solution.

A titre d’exemple, s’il se désintéresse de la religion en tant que questionnement métaphysique, Houellebecq s’y intéresse en revanche en tant que phénomène humain; ce qu’on pourrait formuler d’une manière brutale en disant que l’homme l’intéresse davantage que Dieu, ou plus précisément que l’ici-bas l’intéresse davantage que l’au-delà. Il est à ce titre étonnant (mais symptomatique de l’incompréhension dont il a été l’objet) que Houellebecq ait été à ce point critiqué pour son supposé cynisme par les défenseurs de la pensée dominante laïque et droit-de-l’hommiste. Il est en effet au fond hautement compatible, si l’on y réfléchit bien, avec leur absence d’idéalisme métaphysique et leur pragmatisme idéologique.

Ensuite, on pourrait dire que si le fait générateur de l’œuvre de Houellebecq est l’existence de la souffrance humaine (au même titre que pour Baudelaire, l’un de ses modèles en poésie), le cadre de réflexion qu’il envisage pour la recherche d’une explication, voire d’une solution, est bien plus large. A la manière de poupées russes emboîtées, les cadres théoriques s’insèrent les uns dans les autres. La souffrance humaine étudiée par Houellebecq est principalement de nature psychologique (la souffrance physique étant seulement mentionnée occasionnellement, en quelque sorte pour mémoire) : la psychologie seule ne fournissant aucune réponse satisfaisante, l’auteur va progressivement ouvrir son cadre d’analyse ; certaines observations de nature ethnologique lui paraissent pertinentes, mais n’ont de sens que replacées dans le cadre d’une sociologie au sens large. Celle-ci débouche à son tour sur des questions de physique sociale, et même de phénoménologie appliquée. La phénoménologie elle-même pourrait conduire à la spéculation métaphysique, comme elle a pu le faire de Hegel à Heidegger. Mais c’est ici que Houellebecq place la limite : probablement athée lui-même, et en tout état de cause persuadé de s’adresser à une humanité au mieux agnostique, et au pire rétive à tout idéalisme, il refuse par pragmatisme le secours idéal et naïf de l’hypothèse d’un Salut dans l’au-delà. Il reste explicitement « au milieu du monde » pour mieux le comprendre. Mais de cette plateforme d’observation centrale, il sollicite toutes les sciences expérimentales éprouvées, et ne répugne pas à aller au-delà de l’homme : à plusieurs reprises, il manifeste un intérêt réel pour de possibles formes élaborées, complexes et sensibles, qui ne seraient pas humaines : là encore, le terme d’anthropologie n’est pas parfaitement adapté, cette fois par insuffisance. Le véritable cadre de la critique Houellebecquienne serait plutôt celui d’une sorte de phénoménologie appliquée des formes de vie sensibles. Peut-être est-ce pour cela que le héros d’Extension qualifie son projet, dans l’extrait cité plus haut, du qualificatif énigmatique « autrement philosophique ».

Qu’on juge fondé de la qualifier d’ « anthropologique » ou pas, une telle posture suffit  à conférer à l’œuvre une aptitude à la prise de recul extrême. Pour poursuivre ici la métaphore optique, on peut dire qu’au téléobjectif, Houellebecq préfère le grand-angle, ou plus encore le panoramique.

«Ce livre est avant tout l'histoire d'un homme, qui vécut la plus grande partie de sa vie en Europe occidentale, durant la seconde moitié du XXe siècle. Généralement seul, il fut cependant, de loin en loin, en relation avec d'autres hommes. Il vécut en des temps malheureux et troublés. Le pays qui lui avait donné naissance basculait lentement, mais inéluctablement, dans la zone économique des pays moyen-pauvres; fréquemment guettés par la misère, les hommes de sa génération passèrent en outre leur vie dans la solitude et l'amertume. Les sentiments d'amour, de tendresse et de fraternité humaine avaient dans une large mesure disparu; dans leurs rapports mutuels ses contemporains faisaient le plus souvent preuve d'indifférence, voire de cruauté.

Au moment de sa disparition, Michel Djerzinski était unanimement considéré comme un biologiste de tout premier plan, et on pensait sérieusement à lui pour le prix Nobel; sa véritable importance ne devait apparaître qu'un peu plus tard.

A l'époque où vécut Djerzinski, on considérait le plus souvent la philosophie comme dénuée de toute importance pratique, voire d'objet. En réalité, la vision du monde la plus couramment adoptée, à un moment donné, par les membres d'une société détermine son économie, sa politique et ses mœurs. Les mutations métaphysiques - c'est-à-dire les transformations radicales et globales de la vision du monde adoptée par le plus grand nombre - sont rares dans l'histoire de l'humanité. Par exemple, on peut citer l'apparition du christianisme.

Dès lors qu'une mutation métaphysique s'est produite, elle se développe sans rencontrer de résistance jusqu'à ses conséquences ultimes. Elle balaie sans même y prêter attention les systèmes économiques et politiques, les jugements esthétiques, les hiérarchies sociales. Aucune force humaine ne peut interrompre son cours aucune autre force que l'apparition d'une nouvelle mutation métaphysique. On ne peut pas spécialement dire que les mutations métaphysiques s'attaquent aux sociétés affaiblies, déjà sur le déclin. Lorsque le christianisme apparut, l'Empire romain était au faîte de sa puissance; suprêmement organisé, il dominait l'univers connu; sa supériorité technique et militaire était sans analogue; cela dit, il n'avait aucune chance. Lorsque la science moderne apparut, le christianisme médiéval constituait un système complet de compréhension de l'homme et de l'univers; il servait de base au gouvernement des peuples, produisait des connaissances et des œuvres, décidait de la paix comme de la guerre, organisait la production et la répartition des richesses; rien de tout cela ne devait l'empêcher de s'effondrer. Michel Djerzinski ne fut ni le premier, ni le principal artisan de cette troisième mutation métaphysique, à bien des égards la plus radicale, qui devait ouvrir une période nouvelle dans l'histoire du monde; mais en raison de certaines circonstances, tout à fait particulières, de sa vie, il en fut un des artisans les plus conscients, les plus lucides. »[40]

Ou encore, un peu plus loin dans le même ouvrage, à propos du frère du précédent personnage :

« Pouvait-on considérer Bruno comme un individu? Le pourrissement de ses organes lui appartenait, c'est à titre individuel qu'il connaîtrait le déclin physique et la mort. D'un autre côté, sa vision hédoniste de la vie, les champs de forces qui structuraient sa conscience et ses désirs appartenaient à l'ensemble de sa génération. De même que l'installation d'une préparation expérimentale et le choix d'un ou plusieurs observables permettent d'assigner à un système atomique un comportement donné - tantôt corpusculaire, tantôt ondulatoire -, de même Bruno pouvait apparaître comme un individu, mais d'un autre point de vue il n'était que l'élément passif du déploiement d'un mouvement historique. »[41]

Plus généralement, même si l’œuvre de Houellebecq est principalement centrée, pour de compréhensibles raisons d’intelligibilité, sur l’analyse de la situation présente -celle de l’homme occidental livré à lui-même et aux frustrations auxquelles le mène la quête insatiable de son plaisir, face à la double menace de la compétition inter-individuelle exacerbée et du désenchantement du monde- le propos reste en permanence de s’interroger sur l’homme en général, en particulier sous l’angle de son inaptitude consubstantielle au bonheur.

« Si le nourrisson humain, seul de tout le règne animal, manifeste immédiatement sa présence au monde par des hurlements de souffrance incessants, c’est bien entendu qu’il souffre, et qu’il souffre de manière intolérable. C’est peut-être la perte du pelage, qui rend la peau si sensible aux variations thermiques sans réellement prévenir de l’attaque des parasites ; c’est peut-être une sensibilité nerveuse anormale, un défaut de construction quelconque. A tout observateur impartial en tout cas, il apparaît que l’individu humain ne peut pas être heureux, qu’il n’est en aucune manière conçu pour le bonheur. »[42]

Cependant, comme le montre le prologue de Particules, l’ambition anthropologique de Houellebecq connaît de multiples prolongements disciplinaires : tout domaine de la connaissance ayant pour objet le comportement des hommes se trouve concerné, et au premier chef la sociologie et l’économie. En outre chez Houellebecq, cette variation disciplinaire se trouve doublée d’une variation de forme, dans la mesure où un grand nombre de registres d’écriture différents sont mobilisés pour véhiculer les idées : du récit de fiction à la poésie en passant par les dialogues ou la fable, l’ensemble étant d’une manière ou d’une autre rattaché au fil narratif principal[43].

Par exemple, la tentation sociologique, sans doute la plus évidente dans l’ensemble de l’œuvre, peut se manifester sous une forme allégorique, celle de l’intérêt porté au travail fondateur d’Auguste Comte :

« en général, en l’attendant le soir, je lisais le Cours de philosophie positive, d’Auguste Comte. J’aimais ce texte ennuyeux et dense ; souvent, je lisais la même page trois ou quatre fois de suite. Il me fallut à peu près trois semaines pour terminer la cinquantième leçon, « Considérations préliminaires sur la statique sociale, ou théorie générale de l’ordre naturel spontané des sociétés humaines ». Certainement, j’avais besoin d’une théorie quelconque qui m’aiderait à faire le point sur ma situation sociale. »[44]

Un second procédé narratif visant l’exposé d’idées à caractère sociologique consiste en la présentation de mini-thèses incluses dans le récit : par exemple l’article intitulé « Les dunes de Marseillan plage: pour une esthétique de la bonne volonté »[45]. Ce texte, mis en abyme dans le roman, est attribué à Bruno, l’un de ses personnages principaux. Que sa teneur soit proprement sociologique, on peut difficilement en douter puisqu’on y trouve la description d’une « proposition sociologique particulière »[46] que le corps de l’exposé s’applique à détailler. Que cette analyse ait des résonances politiques et économiques, on est également conduit à l’admettre quand on y lit des conclusions comme « Il est tentant d'évoquer à ce propos quelque chose comme une ambiance sexuelle « social-démocrate ».[47]

D’autres formes encore sont utilisées. Au-delà des nombreux épisodes descriptifs à connotation socio-économique directement présents dans le récit principal du roman, on peut relever les variantes suivantes : Pour présenter la thèse principale d’Extension, à dominante sociologique, c’est la fiction animalière qui est utilisée, sous la forme d’un texte intitulé « Dialogue d’un teckel et d’un caniche ». -l’allusion au projet critique de La Fontaine est à peine voilée ; pour celle de Particules, à dominante anthropologique, c’est la conversation entre les deux principaux protagonistes (annoncée par l’entrée en matière suivante : « Bruno arriva vers vingt et une heures, il avait déjà un peu bu et souhaitait aborder des sujets théoriques »[48]) ; Des idées relatives à l’économie et au management sont évoquées dans Plateforme ou Possibilité sous la forme canonique, dans l’enseignement des affaires, des mini-cas d’école[49].

Le recours très ambitieux au genre scientifique se fait par le compte-rendu d’articles de recherche fictifs ou réels. Par exemple « Trois conjectures de topologie dans les espaces de Hilbert » est un article fictif, dont la teneur est évoquée au moyen d’un langage rarement observé dans un roman. Par exemple :

« Dans une ontologie d’états les particules étaient indiscernables, et on devait se limiter à les qualifier par le biais d’un observable nombre. Les seules entités susceptibles d’être réidentifiées et nommées dans une telle ontologie étaient les fonctions d’onde, et par leur intermédiaire les vecteurs d’état. »[50]

Mais bien avant, dès la quatrième page du roman en fait, c’est explicitement sur la communication bien réelle de Max Planck « Zur Theorie des Geseztes der Energieverteilung in Normalspektrum » que le raisonnement se construit[51]. Ailleurs, Houellebecq s’offre le luxe rare, dans un ouvrage de fiction, de citer plus de vingt lignes du texte original de La Partie et le Tout, l'autobiographie scientifique de Werner Heisenberg[52].

Les genres voisins de l’anticipation sociale et de la Science-fiction ont aussi pu tenter Houellebecq, comme le montre son intérêt répété pour Simak ou Huxley :

« J’ai toujours du mal à justifier mon goût pour la science-fiction, parce que je n’ai pas tellement de bons exemples à fournir. Idéalement, ça devrait pouvoir être une littérature à la fois poétique et morale en fait. Par exemple pour moi Demain les Chiens est un chef d’œuvre de la littérature. Ca m’a extrêmement impressionné, ce fait d’envisager l’homme comme une hypothèse, je ne m’en suis pas tout à fait remis de ce livre. »[53]

Il est rare, presque unique dans l’histoire, qu’un auteur de grande littérature prenne le risque de s’essayer à l’anticipation : on ne peut guère songer qu’à Edgar Poe ou à Jules Verne. Houellebecq n’a pourtant pas hésité, dans Particules et plus nettement encore dans Possibilité, à projeter ses personnages dans un avenir lointain, étrange et radicalement étranger à notre existence.

Dans La Carte, un autre genre mobilisé est celui du quasi-plagiat, avec l’introduction de vraies et de fausses notices Wikipédia, certaines identifiées comme telles et d’autres non. Et après tout pourquoi pas ? Pourquoi la littérature ignorerait-elle la nouvelle réalité humaine du « copier/coller », et les possibilités créatrices qu’elle engendre dans la fiction ? L’argument juridique ne tient guère : les passages cités ne dépassent pas quelques lignes, et il n’est guère discutable que le choix de les retoucher ou non relève d’un pur dessein esthétique.

« Le principe de la tentative de brouillage documents réels/fiction, beaucoup de gens l’ont fait, moi j’ai quand même surtout été influencé par Perec ou Borges […] Bon quand même Perec y arrive mieux que moi parce qu’il ne retravaille pas du tout le fragment, et à chaque fois ça crée un décalage linguistique assez fort. Moi je n’arrive pas à gérer ce genre de décalage donc je travaille un peu pour approcher de mon propre style. A l’inverse j’arrive bien, je trouve, à faire de fausses notices Wikipédia ou de faux articles de journaux […] Ca fait partie des méthodes de la littérature depuis assez longtemps […] Mais c’est peut-être simplement la technique de l’insulte, on met un très gros mot genre « plagiat », et on se dit que même si c’est ridicule comme accusation il en restera toujours quelque chose, c’est comme « racisme » […] Sinon si les gens le pensent, si c’est pas uniquement pour me nuire mais s’ils le pensent sérieusement c’est plus grave, parce que c’est vraiment des incompétents, ils n’ont pas la première notion de ce qu’est la littérature […]. Cela fait partie de ma méthode […] parce que la notice de type encyclopédique n’est pas le plus dur à employer. Par exemple j’ai jamais réussi à mettre une recette de cuisine telle quelle comme Perec le fait. Et un mode d’emploi pur non plus, j’y arrive pas, j’arrive à en tirer des mots qui me plaisent bien, comme « la détection automatique de sourire » mais c’est un matériau vraiment très hétérogène, un mode d’emploi. En tout cas j’espère que ça participe à la beauté de mes livres de pouvoir employer ces matériaux. J’aimerais être capable de les modifier un peu moins.» [54]

Interrogé sur cette multiplication des genres, Houellebecq admet que sa technique littéraire relève du patchwork, mot auquel il préfère cependant substituer celui d’entrelacements, plus proche de son lexique caractéristique[55].

« C’est un tissage, c’est un genre de patchwork, oui, le patchwork est une de mes métaphores […] comme l’entrelacement. »[56]

Au-delà de la variation disciplinaire et de la variation de forme, on pourrait aussi relever occasionnellement une variation de paradigme. Ainsi Alain Soral relève-t-il avec justesse dans Socrate à Saint-Tropez que si Extension décrit une vision d’inspiration marxiste étendue au fonctionnement sexuel de la société, Plateforme constitue au contraire une sorte d'éloge du libéralisme et des mécanismes de marché comme régulateurs de l’activité humaine. La Carte, texte d’inspiration ni marxiste ni libérale, développerait pour sa part une vision davantage inspirée par un conservatisme modéré. On reste donc dans l’économie politique, mais en changeant de point de vue[57]. En conséquence, les thèses attribuables en propre à Houellebecq deviennent encore plus difficiles à identifier.

Néanmoins, toutes ces variations peuvent aussi indiquer que Houellebecq est mu par un projet si considérable qu’il lui faut faire feu de tout bois pour parvenir à le circonscrire, et que les variations en question contribuent principalement à multiplier les moyens au service d’un projet unique. Que ce projet soit pertinent ou non, cela est évidemment discutable, mais on doit au moins reconnaître la possibilité de son existence. Et pour sonder cette possibilité plus avant, il n’est sans doute pas inutile de resituer Houellebecq dans l’histoire de la littérature.

 

2 - La résurrection du roman fonctionnel

L’histoire de la littérature est un objet d’étude polémique et passionnant, au sein duquel se heurtent et se mêlent inévitablement constats objectifs et préférences subjectives. Cependant, quoi qu’on pense de la qualité de ses textes, il semble certain qu’en termes de genre et en termes de projet, Houellebecq est plus proche d’un Balzac ou d’un Zola que d’un Queneau ou d’un Robbe-Grillet[58]. Pourquoi ? D’abord parce que la recherche de l’excellence formelle ne le détourne pas de son objectif de fond : le questionnement des idées. Il confie d’ailleurs avoir fait sienne cette devise de Schopenhauer :

« La première –et pratiquement la seule- condition d’un bon style, c’est d’avoir quelque chose à dire. »[59]

En d’autres termes, le fond prime la forme, ou au minimum les deux sont indissociables, et les variations de genre évoquées plus haut ne doivent pas être prises comme des exercices de style à la Queneau, autrement dit comme une finalité esthétique en soi, mais comme des moyens mis en œuvre pour obtenir un surcroît d’efficacité dans la transmission d’un message important. Ensuite parce que si l’on ne peut exclure la part narcissique de l’intention littéraire initiale, on peut tout de même distinguer les auteurs entre ceux qui persistent à se confondre avec leur sujet, sombrant dans un nombrilisme sans objet, évoquant toujours les mêmes idées sans distance critique, et ceux qui tentent de dégager d’eux-mêmes une forme de description objectivée rendant possible une analyse critique[60].

Or, plusieurs éléments incitent à penser que Houellebecq, bien que perçu comme très autobiographique et narcissique dans son œuvre, a en réalité fait le choix de l’objectivation. Lisons d’abord ce qu’il écrit directement au sujet de son intention au cœur même de ses livres.

« Les pages qui vont suivre constituent un roman ; j'entends, une succession d'anecdotes dont je suis le héros (...) si je n'écris pas ce que j'ai vu je souffrirai autant – et peut-être même un peu plus. Un peu seulement, j'insiste. L'écriture ne soulage guère. Elle retrace, elle délimite. Elle introduit un soupçon de cohérence, l'idée d'un réalisme.»[61]

« Tout devrait au fond pouvoir se transformer en un livre unique, que l’on écrirait jusqu’aux approches de la mort ; ça me paraît une manière de vivre raisonnable, heureuse, et peut-être même envisageable en pratique –à peu de choses près. »[62]

Si la vocation originellement égocentrique (« je suis le héros ») voire thérapeutique de l’acte d’écriture est clairement admise, il n’en demeure pas moins que le moyen de cette réalisation consiste en l’accession à une compréhension générale (« l’idée d’un réalisme ») plutôt que dans la subjectivation du récit. Dans ce sens, l’auteur et ses personnages entretiennent ni plus ni moins le même rapport que celui qui faisait dire à Flaubert : « Je suis Mme Bovary » : une parenté de condition, une différence d’histoire. Rien à voir avec la régression nombriliste de certains romanciers post-modernes dont la perspective consiste justement à raconter leur histoire, ou plutôt leurs petites histoires, sans tenir compte du caractère particulier de leur contexte[63].

Houellebecq revient sur la difficulté de l’acte d’écriture à plusieurs reprises, par exemple dans Extension : « Quel contraste avec le pouvoir absolu, miraculeux, de la lecture ! Une vie entière à lire aurait comblé mes vœux ; je le savais déjà à sept ans. » (p. 14) ou « Cela avait été, aussi, une période à peu près constamment douloureuse. Jamais je n’avais senti à quel point l’écriture d’un roman est une activité solitaire et pénible ; je crois, en réalité, que c’est l’activité la plus triste du monde. »[64] Dans les deux derniers chapitres de Plateforme, les intentions de l’auteur (le roman est rédigé à la première personne) sont ainsi révélées a posteriori :

 « J’achetai plusieurs rames de papier 21 x 29,7 afin d’essayer de mettre en ordre les éléments de ma vie. C’est une chose que les gens devraient faire plus souvent avant de mourir. Il est curieux de penser à tous ces êtres humains qui vivent une vie entière sans avoir à faire la moindre objection, la moindre remarque. »[65]

Certes, la portée du projet d’écriture est ici minimisée, mais l’idée de témoignage y domine tout de même sur celle d’introspection. A ce propos, il faut rappeler avec quelle violence Houellebecq a réagi à la publication de sa biographie par Denis Demonpion. La raison pour laquelle Houellebecq souhaite garder l’exclusivité du matériau autobiographique qu’il utilise dans son œuvre romanesque est détaillée dans le courrier qu’il a adressé au journaliste le 1er février 2005 :

« Je vais tenter de vous expliquer, clairement si je peux, pourquoi votre projet de me consacrer une biographie a, au moins au départ, suscité en moi d’importantes réserves.

A peu près un tiers des auteurs, à mon avis (et le pourcentage est sans doute encore plus élevé chez les auteurs français) sont sérieusement tentés, à un moment ou à un autre, d’écrire leur autobiographie. Quelles que soient les statistiques, il est en tout cas certain que je fais partie de ce type d’auteurs ; je considère que je suis un sujet pour moi, ça me paraît en valoir la peine, enfin ça m’intéresse.

Ma première pensée, donc, en découvrant votre projet, a été de me dire que le moment était venu de m’y coller ; et ça me paraissait un peu prématuré. Pas seulement en raison de mon âge, mais surtout parce que j’ai toujours eu l’idée (peut-être superstitieuse) qu’écrire mon autobiographie serait ma fin, sur le plan romanesque. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que l’écriture d’un roman, même lorsqu’on utilise des matériaux plus ou moins réels, s’accompagne de toute une série de modifications, de transpositions, d’inversions qui sont au cœur du processus créatif ; y renoncer pour tenter d’écrire, directement, son autobiographie, me paraissait l’aveu qu’on en était devenu incapable. »[66]

Bien sûr, chez Houellebecq, la réalité vécue est introduite dans l’œuvre romanesque, parfois de la manière la plus directe qui soit[67]. Ce n’est pas par hasard si la plupart de ses héros lui ressemblent, physiquement, psychologiquement et socialement. On peut interpréter un peu différemment l’introduction d’un personnage nommé Michel Houellebecq dans La Carte. L’auto-description caricaturale qu’elle permet à l’auteur peut être vue comme servant :

-           d’une part à minimiser les risques de protestation des personnages de la vie réelle précédemment repris dans ses romans, puisqu’il se soumet au même procédé (qui plus est en se faisant mourir dans des circonstances peu flatteuses, tout comme son père et sa mère dans les romans précédents)

-           d’autre part à désamorcer les tentatives de biographie critique en brouillant les pistes. Quand on fait l’effort d’écouter les interviews de Houellebecq, on réalise que le personnage de La Carte qui lui ressemble le plus, c’est sans doute Jed Martin, ce qui accrédite alors logiquement l’idée que les personnages de roman ne sont que des chimères, des hybrides dont on ne peut rien inférer de certain dans la vie réelle.

Quoi qu’il en soit dans l’œuvre de fiction, la matière première vécue a vocation à être sublimée, autant dire à changer d’état ou de fonction, pour mener à une compréhension plus directe de la réalité. Autrement dit ramener les romans de Houellebecq à sa vie d’auteur, c’est précisément parcourir le chemin inverse de celui qu’il propose à ses lecteurs.

C’est la raison pour laquelle le projet houellebecquien est souvent mis en rapport avec celui des romanciers réalistes de la fin du XIXème siècle, période qui constitue sans doute l’âge d’or du roman[68]. Dominique Noguez le compare à Zola « à cause de la crudité sexuelle et de l’acuité de l’analyse sociale, à cause aussi des passions qu’il déclencha »[69], mais aussi à Flaubert et Baudelaire[70], peut-être dans ce dernier cas principalement pour des raisons thématiques (prédominance de l’état d’âme du spleen dont la dépression constitue la variante moderne) et formelles (la tentation poétique étant forte chez Houellebecq, puisque c’est par cette forme qu’il est entré en littérature)[71]. Par ailleurs, on peut remarquer que les genres littéraires immédiatement voisins du réalisme sont le fantastique, qui a intéressé Houellebecq comme en témoigne sa biographie de Lovecraft, et le naturalisme, qu’on retrouve très directement évoqué dans l’œuvre par les petites digressions zoologiques revenant à plusieurs reprises dans Particules, que ce soit à propos des mandrills ou des mouches. On a donc là affaire à une cohérence de genre globale.

Houellebecq lui-même n’est pas indifférent à cette filiation. La notion de « personnage balzacien », par exemple, apparaît explicitement dans le texte des romans :

« […] je compris que je n’étais pas un personnage balzacien. Un personnage balzacien venant de gagner son premier million d’euros songerait dans la plupart des cas aux moyens de s’approcher du second. »[72]

D’une façon plus indirecte, l’intention d’élaborer à la suite de Balzac, que Houellebecq appelle son « maître vénéré »[73] une nouvelle Comédie Humaine transparaît ailleurs, dans cet extrait de Plateforme :

« Sur le plan social il y avait les riches, il y avait les pauvres, avec quelques fragiles passerelles – l’ascenseur social, sujet sur lequel il était convenu d’ironiser ; la possibilité plus sérieuse de se ruiner. (…) Il y avait bien sûr par ailleurs les braves gens, ceux qui travaillent, qui opèrent la production effective des denrées, ceux aussi qui –de manière quelque peu comique, ou pathétique si on veut (mais j’étais, avant tout, un comique)- se sacrifient pour leurs enfants ; ceux qui n'ont ni beauté dans leur jeunesse, ni ambition plus tard, ni richesse jamais; qui adhèrent cependant de tout cœur -et même les premiers, avec plus de sincérité que quiconque- aux valeurs de la beauté, de la jeunesse, de la richesse, de l'ambition et du sexe; ceux qui forment, en quelque sorte, le liant de la sauce. »[74]

Cependant, le projet encyclopédique des réalistes n’est pas repris dans son intégralité par Houellebecq[75]. Si la dimension expérimentale se retrouve dans les deux cas[76], Houellebecq souhaite centrer son analyse sur l’homme moyen, le type de personnage le plus couramment rencontré dans la vie et dans ses romans, et dont l’auteur lui-même représente, au moins du point de vue de l’apparence physique, un avatar ordinaire. Il délaisse pour cela les types secondaires, les cas particuliers ou périphériques, qui risqueraient de compliquer son analyse principale, qu’il juge suffisamment difficile comme cela.

« J’ai pas dévié de mon objectif qui est l’humanité moyenne, et c’est sûrement en cela que je suis le plus ambitieux d’ailleurs au fond. C’est vrai que plus tu es dans les choses moyennes et universelles, plus c’est dur. »[77]

« C’était un acte mégalomane d’écrire Extension. »[78]

On peut encore mentionner une parenté avec Flaubert bien documentée par Azra[79]. La mise en relation de la capacité d’anticipation sociale des deux romanciers est un peu osée, puisqu’elle s’appuie d’un côté sur l’hypothèse d’une Emma Bovary annonçant avec un siècle d’avance la crise du mariage consécutive au sentiment de frustration des femmes libérées, de l’autre sur la quasi-simultanéité de la parution de Plateforme et des attentats de Bali, qui y semblent décrits trait pour trait avec quelques semaines d’avance. Il paraît plus sûr de relever leur parenté de destin judiciaire : si on se rappelle que Houellebecq a été mis en examen pour « injures », « complicité de provocation à la haine raciale » et « incitation à la haine religieuse », qui se souvient, maintenant que des écoles primaires portent son nom et qu’il figure en bonne place dans les programmes d’enseignement, que Flaubert a été traîné en justice pour « offenses à la morale publique et à la religion », c’est-à-dire strictement pour les mêmes raisons, à la modernité du vocabulaire près ?

Toutefois, si selon Dominique Noguez l’intérêt de Houellebecq pour Dostoïevski est réel, si aussi « Sa vraie théorie est l’aspiration au roman total, façon Montagne magique », de Thomas Mann[80], on peut dire que la totalité dont il s’agit consiste davantage dans l’étendue interdisciplinaire des approches théoriques utilisées que dans celle de la panoplie des personnages convoqués pour les illustrer.

Aussi parlerons-nous de préférence de roman fonctionnel plutôt que de roman réaliste dans le cas de Houellebecq, pour distinguer les deux approches dont la parenté est cependant évidente. Le qualificatif de « fonctionnel » se trouve ici justifié par l’hypothèse selon laquelle le roman sert effectivement  un objectif précis : celui de la révélation d’une vérité masquée. Par la description de la dynamique dominante de la société servant d’arrière-plan au récit, il s’agit en réalité de mener à une compréhension approfondie de l’homme en tant que créature.

Nous l’avons dit : une telle idée n’est pas étrangère au projet des réalistes. Cependant, le monde lui-même a changé, et pour rendre compte désormais de la réalité humaine, ce n’est plus de patriotisme, de morale ou d’histoire qu’il faut parler, mais plus souvent d’économie, de management, d’informatique et de marketing. Reste à discuter quelle légitimité un auteur de fiction peut avoir à entreprendre cette tâche[81].

 

3 - L’intention de la vérité chez Houellebecq

La meilleure façon d’entamer l’analyse est de se référer à l’excellente introduction de l’essai que Bellanger consacre à Houellebecq :

« En entendant Houellebecq, j’ai compris aussitôt qu’une révolution littéraire avait eu lieu. La littérature avait repris son avance sur le monde, et il n’y avait pas de meilleure nouvelle. Le XXème siècle, avec son orthodoxie moderniste et ses impasses formalistes, venait de prendre fin.

Le monde était justement de plus en plus indifférent à la littérature, et je ne vois pas très bien comment on aurait pu le lui reprocher. C’était à la littérature seule de se défendre, si elle en avait encore le pouvoir.

Alors que les nouveaux récits des sciences naturelles anéantissent presque tous ses domaines réservés, la littérature, avec Houellebecq, va tenter, in extremis, de prouver qu’elle existe. Aucune œuvre littéraire ne peut plus nous convaincre de rien si elle ignore la science. Quant à la science seule, elle ne nous a jamais convaincus de quelque chose, sinon que la fatalité existait, que le mal était partout, et la grâce impossible ; mais ce sont là des sentiments littéraires plutôt que des faits scientifiques.

Le romantisme, de Novalis à Balzac, s’est pensé comme la synthèse littéraire des découvertes scientifiques, des questionnements philosophiques et des aspirations religieuses.

Le romantisme est un projet d’alliance entre la science et l’art.

La littérature n’est pas pour lui une distraction, mais une activité aussi déterminée que la recherche scientifique. Leurs énoncés respectifs sont compatibles. »[82]

Que Houellebecq soit épris de vérité, cela n’est guère douteux. En voici un indice parmi d’autres, tiré d’un des dialogues dont il se sert à l’occasion pour introduire dans ses romans certaines de ses thèses les plus osées et les plus personnelles. La scène se passe pourtant dans un bar à hôtesses de Phuket, dans une ambiance sonore assourdissante :

 « Je crois à la vérité, dit-il d’une voix basse ; je crois à la vérité et au principe de la preuve » Ecoutant distraitement, j’appris avec surprise qu’il était agrégé de mathématiques, et que dans sa jeunesse il avait été l’auteur de travaux prometteurs sur les groupes de Lie. Je réagis vivement à l’information : il y avait donc certains domaines, certains secteurs de l’intelligence humaine où il avait été le premier à percevoir nettement la vérité, à en acquérir une certitude absolue, démontrable. »[83]

Ou encore, dans le même ouvrage :

 « Le déploiement du monde, me dis-je, je le constate ; procédant empiriquement, en toute bonne foi, je le constate; je ne peux rien faire d'autre que le constater. » [84]

Cependant, et symétriquement, Houellebecq peut se montrer déçu par certaines idées trop faciles, certaines affirmations trop négligemment tenues pour vraies, sans que l’esprit critique ne soit mobilisé pour les mettre en question. On peut en trouver l’allégorie dans la façon dont sont traités dans Plateforme certains des vecteurs d’une information trop peu problématisée, comme les guides touristiques bien pensants (Le Guide du Routard[85]) ou les best sellers américains formatés. L’un de ces ouvrages est malmené dans une chambre d’hôtel (« Je projetai l’ouvrage avec violence dans la pièce »[86]) avant d’être détruit (« Je jetai mon Guide du Routard dans une poubelle de la station-service »[87]). Deux autres sont abandonnés sur une plage, montrant à quelle point sont radicales, chez l’auteur éponyme du héros, les réactions provoquées par les lectures décevantes (« Je fis un petit trou dans le sable afin d’y enfouir les deux ouvrages »[88]). Il est à noter que cette destruction de documents imprimés n’est pas à relier à une quelconque haine intrinsèque de l’écrit. Au contraire, c’est avec une sorte d’urgence désespérée que Michel, le héros de Plateforme, cherche à trouver une forme écrite prompte à le rasséréner :

« le problème était maintenant qu’il fallait que je trouve quelque chose à lire. Vivre sans lecture, c’est dangereux, il faut se contenter de la vie, ça peut amener à prendre des risques. »[89]

Ou, plus tard,

« j’allais devoir affronter la fin du circuit sans le moindre texte imprimé pour faire écran. »[90]

Seul finit par trouver grâce à ses yeux, « en désespoir de cause »[91] le Guide Michelin qu’il emprunte à l’un de ses compagnons de voyage, sans doute parce que celui-ci présente l’avantage minimal de présenter quelques données factuelles avérées, comme celles concernant les plantations d’hévéas dans la zone de l’isthme de Kra.

Tout cet épisode peut être interprété comme une métaphore filée de la quête de sens ou de vérité, rendant d’autant plus pressante la recherche d’un texte pertinent, et d’autant plus irritante la profusion de textes inutiles ou mensongers. Cette idée n’est pas isolée dans l’œuvre de Houellebecq : on la retrouve par exemple lorsque la jeunesse de Valérie est évoquée dans Plateforme, dans le registre non plus de l’information écrite en général, mais celui plus spécifique de l’accès à la connaissance dans les sciences humaines.

« Une fois son BTS passé, elle s’inscrivit en maîtrise de sociologie. Là aussi, elle fut rapidement déçue. Le domaine était intéressant, il devait y avoir des découvertes à faire ; mais les méthodes de travail, les théories avancées lui paraissaient d’un simplisme ridicule : tout cela puait l’idéologie, l’imprécision et l’amateurisme. »[92]

Plus tard pourtant, dans le même roman, Houellebecq accordera, au travers de son héros, beaucoup de crédit à la lecture des textes originaux d’Auguste Comte. On peut noter avec intérêt cet hommage aux textes premiers, aux références fondatrices, de préférence aux arguments d’autorité, interprétations hasardeuses, commentaires subjectifs, allusions imprécises. On retrouve aussi chez Houellebecq la démarche expérimentale comme contrepoint de cet intérêt pour les textes fondamentaux. Par exemple, en conséquence de sa recherche de sens appliqué à l’analyse de l’évolution de la société occidentale, Michel, le héros de Plateforme, se lance un défi étonnant :

« Depuis quelques années, je nourrissais l’idée théorique qu’il était possible de décrypter le monde, et de comprendre ses évolutions, en laissant de côté tout ce qui avait trait à l’actualité politique, aux pages société ou à la culture ; qu’il était possible de se faire une image correcte du mouvement historique uniquement par la lecture des informations économiques et boursières. Je m’astreignais donc à la lecture quotidienne du cahier saumon du Figaro, parfois complété par des publications encore plus rébarbatives telles que Les Echos ou La Tribune Desfossés. Jusqu’à présent, ma thèse restait indécidable. »[93]

Ici, les références s’entrecroisent : convocation de l’hypothèse du positivisme logique en première instance, mais aussi allusion directe, par l’emploi du terme « indécidable », à la grande problématique méthodologique soulevée par les recherches de Gödel en formalisme logique, et ses conclusions quelque peu angoissantes ayant marqué du doute, au-delà du petit cercle des philosophes de la science, bon nombre de savants s’interrogeant au cours du XXe siècle sur la validité épistémologique de leur démarche.

On voit au passage dans cet extrait à quel point l’écriture de Houellebecq peut aller vite, et en conséquence à quel point les idées évoquées, nombreuses et précises, peuvent néanmoins passer inaperçues d’un lecteur peu averti, ou simplement plus attentif à suivre le fil narratif principal du roman.

L’auteur lui-même, pour sa part, semble animé d’une soif de vérité qui n’est qu’en partie assouvie par les textes disponibles, et c’est la raison pour laquelle sa posture peut en définitive être considérée comme proche de celle du chercheur, et même, si l’on y réfléchit, de celle de l’humaniste classique dont la description canonique reste celle que Rabelais fit de Pantagruel : connaître les textes originaux, mais raisonner par soi-même... Reste que l’intention ne fait pas tout, et que la finalité de la connaissance n’est rien si les bons moyens ne sont pas mobilisés à l’appui de cette quête. Voilà qui nous amène à poser maintenant la question de la pertinence de la fiction comme forme d’accès à la vérité dans le domaine des sciences humaines, et en particulier en économie.

 

4 - Peut-on parler intelligemment d’économie au travers de textes de fiction ?

Pour bien poser la question, il faut avoir deux idées présentes à l’esprit : la première tient à la difficulté de la tâche proposée –parler intelligemment d’économie, au-delà du bavardage stérile relayé par la quasi-totalité de la presse spécialisée et de l’académisme carriériste, n’est pas chose facile ; la seconde tient aux limites des méthodes habituellement utilisées à cette fin -la méthode scientifique, en particulier dans sa déclinaison inspirée des sciences « dures », n’est peut-être pas la meilleure façon de s’y prendre, non pas seulement pour prononcer des paroles sensées en la matière, mais surtout pour les faire comprendre.

Ce qui correspond à l’expérience vécue, c’est qu’on peut entendre dans la réalité quantités de discours à prétention économique dont l’apparente certitude n’est que le reflet du manque de valeur prédictive (version soft : les journaux économiques ; version hard : les articles de recherche). Dans l’introduction de son « Antimanuel d’économie », Bernard Maris s’exprime ainsi :

« Faut-il en rire ? Oh non ! Ils sont bien trop sérieux ! Tellement sérieux que « l’économie, moi je n’y comprends rien », avouent la plupart des gens. « Je n’y comprends rien »… N’est-ce point la phrase que l’on entend sans cesse lorsqu’on est confronté à un problème économique ? Suivie aussitôt de : « Au fait, la Bourse… vous pensez que ça va continuer à baisser ? »

Eh bien nous allons chercher à comprendre.

Que l’économie soit très compliquée paraît un gage de sérieux. Et si les économistes se cachaient derrière un jargon ? Car de quoi parlent-ils au juste ? Les physiciens débattent, entre autres, de la chute des corps et de l’expansion de l’univers, les chimistes des explosifs, les biologistes des mutations génétiques, des OGM qu’ils fabriquent, du clonage et du sida… Mais les économistes ? Sont-ils tellement différents des sociologues, des psychologues, des philosophes ? « Et comment donc ! » crient-ils alors, arguant des nouveaux quartiers de noblesse de leur discipline, sanctifiée par un prix Nobel. En vérité, ce prix est offert par la banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel et n’est pas un vrai prix, décerné par la Fondation Nobel. Mais cela n’y change rien ! Ils ont des Nobel. Les économistes –des professeurs d’université ou du Collège de France, des experts, analystes, des journalistes économiques qui font des pages économiques et des suppléments, aimeraient beaucoup ressembler aux physiciens. Sont-ils pour autant de vrais savants ? En tout cas, il s’agit d’hommes très importants, on le voit bien au moment des discussions du budget, des lois sur l’allongement du travail des actifs ou de la baisse des impôts pour certains, des élections, des grèves, des crises. Ils sont même de plus en plus influents, si l’on en juge par l’explosion des suppléments et des émissions économiques. »

Suit un long développement qui met en parallèle la fonction des économistes aujourd’hui et celle des clercs religieux autrefois : même s’ils sont impuissants à agir sur l’incertitude du monde (mais certainement pas à la commenter !), ils jouissent d’un pouvoir proportionnel au désir, chez l’homme, de conjurer le sort. Avouer comme Keynes que « demain, simplement, on ne sait pas »[94] n’est pas à la portée du premier conseiller, du premier expert, du premier professeur venu. Alors il faut qu’on fasse croire, à grand renfort d’équations et de jargon, qu’on maîtrise certaines réalités relatives à la création et au partage de la richesse alors même que leur mesure est le plus souvent impossible, et les hypothèses sous-jacentes aux raisonnements normatifs, presque toujours fausses. Le pire est peut-être que cette fausseté des hypothèses est rarement tenue pour dérangeante par les économistes eux-mêmes, qui considéreraient sans doute que leur absence serait pire (et pire, en effet, elle le serait sans doute pour eux; mais pour les autres, cela resterait à prouver).

De ce point de vue et quoi qu’ils pourraient en dire, les économistes ne sont pas si différents des poètes. « La poésie selon Jean Cohen, indique Houellebecq lui-même, vise à produire un discours foncièrement a-logique, où toute possibilité de négation est suspendue »[95]. La seule différence entre les poètes et les économistes tiendrait alors seulement dans le fait que les poètes, contrairement aux économistes, assument totalement leur absence de logique.

Jacques Attali définit pour sa part un économiste comme un chercheur « toujours capable d’expliquer magistralement le lendemain pourquoi il s’est trompé la veille »[96]. Il est à noter qu’une telle définition peut s’envisager dans les deux sens : on peut en tirer la conclusion que l’économiste est quelqu’un qui dit n’importe quoi ; ou au contraire que c’est quelqu’un qui, quoi qu’il se produise, a toujours raison. Il n’en reste pas moins qu’au bout d’un certain temps, l’artifice d’un discours qui vise à habiller une réalité à propos de laquelle il n’a aucune valeur prédictive finit par lasser, rappelant par analogie la perte de crédibilité ayant accompagné le déclin du politique dans la seconde moitié du XXème siècle.

Bien sûr, on peut toujours développer la sophistication de tel ou tel modèle mathématique (en général importé de la physique corpusculaire, de la théorie des catastrophes ou des fractals, enfin de quelque chose qui fasse savant et joli) pour feindre de progresser dans la compréhension des mécanismes de marché, dont le modèle achevé est le marché financier, plus particulièrement celui des produits dérivés, très volatils et très liquides, et se prêtant donc merveilleusement à l’analyse des augures[97]. Mais si l’on tient à la volonté d’une compréhension de fond, c’est-à-dire élaborée dans le cadre général d’une théorie sensée, alors on risque tôt ou tard d’en arriver à la conclusion de Maurice Allais : 

« Ces quarante-cinq dernières années ont été dominées par une succession de théories dogmatiques, toujours soutenues avec la même assurance, mais tout à fait contradictoires les unes avec les autres, tout aussi irréalistes et abandonnées les unes après les autres sous la pression des faits. A l’étude de l’histoire, à l’analyse approfondie des erreurs passées, on n’a eu que trop tendance à substituer de simples affirmations, trop souvent appuyées sur de purs sophismes, sur des modèles mathématiques irréalistes et sur des analyses superficielles des circonstances du moment. »[98]

En d’autres termes, ou bien les économistes font preuve de réalisme et ils rabattent leurs prétentions à la compréhension, et plus encore à la maîtrise, des mécanismes d’échanges entre groupes humains, ou bien… ils ferment les yeux et persistent dans une perspective de plus en plus déconnectée de la réalité, dont la cohérence interne ne peut progressivement plus se développer qu’aux dépens de la cohérence externe avec les faits. Quoi qu’on en pense, le second parti pris –un peu schizophrénique- n’est pas dépourvu d’intérêt, en particulier dans la perspective de la carrière universitaire. Certains s’en ouvrent d’ailleurs avec franchise : « Si je dois abandonner l’hypothèse de rationalité, j’abandonne l’économie » menace Robert Lucas[99]. Eh bien, après tout, pourquoi pas ? Ceci dit, à notre connaissance, il ne l’a pas fait…

Il est vrai que le discrédit jeté successivement sur l’homme politique, puis sur son conseiller économique, ne s’est pas (encore ?) étendu au manager. Certes, si l’on raisonne au niveau des multinationales dont le fonctionnement est parfois inspiré de celui des technocraties, il peut y avoir une confusion d’image préjudiciable aux « top managers » des grosses structures, dont on pourrait stigmatiser la similitude d’ethos et d’apparence avec les économistes (costume strict, lunettes fines, lectures techniques, attaché case, voyage en « business class » et se rencontrant le plus souvent dans les aéroports ou à Bruxelles). Le mot d’ordre attribué à Cocteau « Puisque ces mystères me dépassent, feignons d’en être l’organisateur» [dc] pourrait également souvent être évoqué au sujet de grandes décisions managériales comme des grandes décisions économiques… en général considérées comme inévitables de toute manière (du côté positif : objectifs de croissance, stratégie agressive sur les marchés, promesse d’une meilleure rentabilité à long terme; du côté négatif : densification de la concurrence, obligation de délocaliser la production, plans de licenciements). L’art de manager serait alors plutôt celui de disserter, de commenter, de justifier, de présenter, d’expliquer, d’annoncer,… bref de communiquer sur l’évidence ou l’inévitable, ce que ne contesteraient peut-être pas ceux des plus brillants spécimens de « communiquants » ayant accédé aux postes de commandement. C’est précisément ici que s’amorce le débat entre ceux qui tiennent la « fin de l’Histoire » pour acquise, et n’envisagent désormais plus l’évolution du monde que comme un ajustement toujours plus fin au modèle libéral[100], et ceux qui, comprenant que la très grande tolérance du système à toutes les réformes lui évitera longtemps la révolution, attendent plus ou moins patiemment son effondrement interne sous le poids de ses contradictions.

Il faut dire aussi qu’il est moins risqué de se moquer des hommes politiques et des économistes que des managers, dans la mesure où le transfert de pouvoir des premiers vers les seconds est difficilement contestable. Or on ne peut dire que l’empereur est nu que par ingénuité (comme dans le conte « les habits neufs de l’empereur »)… ou bien si l’empereur a de toute manière préalablement perdu toute dignité publique, ce qui est à peu près le cas de la classe politique aujourd’hui. C’est sans doute la raison de l’émergence en France des humoristes et des imitateurs à forte connotation politique dans les années 1970 (Guy Bedos, Thierry le Luron), tandis qu’une critique comique de la vie des entreprises tarde à faire son apparition, à l’exception notable, dans les années 2000, de l’ensemble des sketches relatifs à la World Company, imaginés par les Guignols de l’information sur Canal Plus. Il est en définitive moins impliquant, donc plus facile, d’ironiser sur des vestiges du pouvoir (les représentants politiques) que sur ceux qui en détiennent la réalité (les dirigeants économiques).

Pourtant, l’épisode de la consultation du sociologue des comportements, face à la crise de développement du groupe Aurore (alias Accor) racontée dans Plateforme, montre qu’une approche caustique et humoristique du fonctionnement des entreprises est possible, par le moyen de la déconstruction du jeu de rôle qu’il encourage. Par sa pertinence, cette description symptomatique du quotidien de la vie des managers, lorsque le mimétisme et la paresse y remplacent la profondeur d’analyse, inaugure la possibilité d’une critique plus incisive, plus puissante que celle qui pourrait émerger d’une étude scientifique plus complexe, plus technique et plus nuancée :

« A l’arrivée de Lindsay Lagarrigue, le sociologue des comportements, Jean-Yves eut l’impression de se retrouver en terrain connu. Le type avait à peu près trente ans, le front dégarni, les cheveux noués en catogan ; il portait un jogging Adidas, un tee-shirt Prada, des Nike en mauvais état ; enfin, il ressemblait à un sociologue des comportements. Il commença pas leur distribuer un dossier très mince, surtout composé de graphiques avec des flèches et des cercles ; sa serviette ne contenait rien d’autre. La première page était constituée par la photocopie d’un article du Nouvel Observateur, plus précisément de l’éditorial du supplément vacances, intitulé : « Partir autrement ».

« En l’an 2000, commença Lagarrigue en lisant l’article à voix haute, le tourisme de masse a fait son temps. On rêve de voyage comme d’un accomplissement individuel, mais dans un souci éthique. » Ce passage, qui ouvrait l’éditorial, lui paraissait symptomatique des mutations en cours. Il bavarda quelques minutes sur ce thème, puis invita l’assistance à concentrer son attention sur les phrases suivantes : « En l’an 2000, on s’interroge sur un tourisme respectueux de l’autre. On aimerait bien aussi, nous les nantis, ne pas partir seulement pour un plaisir égoïste ; mais pour témoigner d’une certaine forme de solidarité.

Combien est-ce qu’on a payé ce mec pour son étude ? demanda discrètement Jean-Yves à Valérie ?

Cent cinquante mille francs.

Je n’arrive pas à y croire… Est-ce que ce connard va se contenter de nous réciter une photocopie du Nouvel Obs ? »[101]

Dénoncer par le pastiche certains comportements ou discours ridicules constitue une première étape, relevant d’une critique destructive[102]. Il s’agit de casser les idoles, et cette seule fonction est déjà en soi utile, comme le prouve l’importance de Molière, non seulement dans l’histoire de la littérature française, mais plus généralement dans l’histoire de la mentalité française. Face à l’absurdité conformiste des discours économiques, la meilleure attitude n’est-elle pas celle conseillée par Kundera dans sa nouvelle Edouard et Dieu ? En premier lieu, refuser de répondre sur le même niveau de discours :

« Suppose que tu rencontres un fou qui affirme qu'il est un poisson et que nous sommes tous des poissons. Vas-tu te disputer avec lui ? Vas-tu te déshabiller devant lui pour lui montrer que tu n'as pas de nageoires ? Vas-tu lui dire en face ce que tu penses ?" Son frère se taisait, et Edouard poursuivit : "Si tu ne lui disais que la vérité, que ce que tu penses vraiment de lui, ça voudrait dire que tu consens à avoir une discussion sérieuse avec un fou et que tu es toi-même fou. C'est exactement la même chose avec le monde qui nous entoure. Si tu t'obstinais à lui dire la vérité en face, ça voudrait dire que tu le prends au sérieux. Et prendre au sérieux quelque chose d'aussi peu sérieux, c'est perdre soi-même tout son sérieux. Moi, je dois mentir pour ne pas prendre au sérieux des fous et ne pas devenir moi-même fou. »

Il serait d’ailleurs assez facile de montrer à quel point Houellebecq pourrait à juste titre être considéré comme le Molière de la Comédie Economique d’aujourd’hui, même s’il ne s’agit peut-être pas là de son objectif principal. D’un certain côté, Houellebecq est comme un excellent auteur comique dont la véritable vocation, sans être à proprement parler tragique, dépasse toutefois le cadre du comique. « J’étais, avant tout, un comique », écrit le héros de possibilité à la page 22. Concernant Houellebecq lui-même, cela est plus douteux, à moins qu’il ne soit illusoire de vouloir dissocier la comédie de la tragédie. L’auteur lui-même rapproche indistinctement, dans le même extrait, le pathétique et le comique (« de manière quelque peu comique, ou pathétique si on veut »). Dans une de ses interviews, il se montre particulièrement sensible au fait que Louis de Funès, acteur comique français préféré des français dans les années 1970, était dans la vie réelle d’une grande tristesse[103].

Savoir s’il faut prendre Houellebecq au sérieux, estimer à quel degré de lecture il convient de se placer, statuer sur son niveau d’ironie, n’est pas rendu plus facile par la lecture de sa correspondance : « La remarque selon laquelle mon œuvre n’est qu’un gigantesque « en fait » est si juste qu’elle devrait normalement me paralyser ; à moins qu’elle ne m’entraîne vers de nouvelles voies ; on ne sait jamais, en fait ».[104]

Il n’est cependant nul besoin de trancher : la littérature permet d’exprimer, dans un même moment esthétique, deux sentiments contraires[105]. Il est facile d’établir un parallèle avec le fonctionnement des rêves, qui fonctionnent souvent sur la base d’une combinaison d’ambivalences. Concernant sa technique d’écriture, Houellebecq explique qu’il cherche précisément à se plonger dans un état onirique : se levant vers 3 ou 4 heures du matin, il écrit avant que le jour n’ait dissipé les brumes de son esprit[106]. Le reste du temps il ne produit rien, il se contente de vivre. Tout se passe comme s’il cherchait à donner une forme littéraire à ses rêves. Pour la poésie, une telle démarche est naturelle, et Houellebecq révèle qu’il parvient occasionnellement à écrire des poèmes vite et sans effort. Pour les romans, la concession à la structure narrative constitue une forme de chute, une difficulté technique réelle, mais le projet reste le même : proposer directement l’accès à un niveau de vérité inaccessible au logos, substituer l’immédiateté de la révélation esthétique au sophisme de la démonstration univoque.

Si l’on suit Bellanger, la forme poétique est en fait omniprésente chez Houellebecq. Non seulement des poèmes sont-ils insérés occasionnellement dans les romans, mais plus généralement certains passages de prose, et peut-être l’œuvre considérée globalement, contiendraient en leur sein une valeur poétique. « Les descriptions socio-économiques de Plateforme servent à produire la sidération poétique : la solidarité et la profondeur du monde sont soudain révélées »[107]. Par ce recours à la poésie, Houellebecq échappe à toute exigence de pédagogie et peut espérer provoquer, chez le lecteur prédisposé, une sorte d’illumination quant à sa compréhension du monde contemporain[108].

Pour autant et à la marge, mais de l’intérieur de son projet littéraire en quelque sorte, Houellebecq ne rechigne pas à envisager occasionnellement la possibilité d’une critique construite, qui vise, non pas nécessairement à substituer à une vision fausse une nouvelle théorie complète, mais du moins à essayer de démonter la théorie dominante avec davantage de méthode. Au-delà du coup d’éclat de la dénonciation comique apparentée au sketch[109], la question de la méthode critique se pose donc avec davantage de sérieux. Or cette question, qui appelle comme conséquence logique celle de la théorie ou des théories auxquelles il serait possible de se référer, n’est pas absente des romans étudiés.

 

5 - La tentation théorique dans l’œuvre de Houellebecq

On peut noter d’emblée que l’aspiration théorique est explicite dans la démarche Houellebecquienne : elle est résumée de la façon la plus ramassée et la plus nette possible dans l’annonce « Il ne faut pas hésiter à être théorique »[110]. Cette aspiration théorique prend une grande variété de formes dans son œuvre romanesque :

Une forme didactique

C’est la plus évidente. A de nombreuses reprises dans ses ouvrages, Houellebecq se fend de petits passages de vulgarisation, presque scolaires, visant à expliquer une notion ou un épisode scientifique convoqué à l’appui de sa démonstration. On peut citer par exemple la description de l’opposition entre l’anthropologie chrétienne et l’anthropologie matérialiste telle qu’elle est donnée dans les Particules :

« En effet l'anthropologie chrétienne, longtemps majoritaire dans les pays occidentaux, accordait une importance illimitée à toute vie humaine, de la conception à la mort; cette importance est à relier au fait que les chrétiens croyaient à l'existence, à l'intérieur du corps humain, d'une âme - âme dans son principe immortelle, et destinée à être ultérieurement reliée à Dieu. Sous l'impulsion des progrès de la biologie devait peu à peu se développer au XIXe et au XXe siècle une anthropologie matérialiste, radicalement différente dans ses présupposés, et beaucoup plus modeste dans ses recommandations éthiques. D'une part le fœtus, petit amas de cellules en état de différenciation progressive, ne s'y voyait attribuer d'existence individuelle autonome qu'à la condition de réunir un certain consensus social (absence de tare génétique invalidante, accord des parents). D'autre part le vieillard, amas d'organes en état de dislocation continue, ne pouvait réellement faire état de son droit à la survie que sous réserve d'une coordination suffisante de ses fonctions organiques - introduction du concept de dignité humaine. Les problèmes éthiques ainsi posés par les âges extrêmes de la vie (l'avortement; puis, quelques décennies plus tard, l'euthanasie) devaient dès lors constituer des facteurs d'opposition indépassables entre deux visions du monde, deux anthropologies au fond radicalement antagonistes.

L'agnosticisme de principe de la République française devait faciliter le triomphe hypocrite, progressif, et même légèrement sournois, de l'anthropologie matérialiste. Jamais ouvertement évoqués, les problèmes de valeur de la vie humaine n'en continuèrent pas moins à faire leur chemin dans les esprits; on peut sans nul doute affirmer qu'ils contribuèrent pour une part, au cours des ultimes décennies de la civilisation occidentale, à l'établissement d'un climat général dépressif, voire masochiste. »[111]

Une forme symbolique, par le choix, hautement impliquant dans le cas de ses deux premiers romans, de titres faisant référence d’une part à une théorie sociologique et politique majeure dans l’histoire de la pensée (Extension du domaine de la lutte repose clairement sur le choix d’une terminologie marxiste) ; d’autre part à l’une des difficultés théoriques majeures rencontrées en science physique (Les particules élémentaires, comme condensé de la difficulté à concilier, pour rendre compte de la réalité matérielle du monde, la représentation corpusculaire –encore empreinte de mécanique des solides- et la représentation ondulatoire –plus compatible avec la physique quantique et ses fondements probabilistes). En outre, le choix de ces titres, pour original qu’il soit, se révèle hautement compatible avec les thèses principales défendues dans les récits et leur servant même de fil directeur (défaite du héros dans le domaine de la rivalité économique et sexuelle dans le premier –donc récit d’une aliénation ; tentative de mise en relation d’une histoire individuelle et d’une mutation collective dans le second, dans le cadre général de la métaphore des histoires consistantes de Griffiths).

«Tu as des souvenirs de différents moments de ta vie, résuma Michel, ces souvenirs se présentent sous des aspects divers; tu revois des pensées, des motivations ou des visages. Parfois tu te souviens simplement d'un nom, comme cette Patricia Hohweiller dont tu me parlais tout à l'heure, et que tu serais aujourd'hui incapable de reconnaître. Parfois tu revois un visage, sans même pouvoir lui associer de souvenir. Dans le cas de Caroline Yessayan, tout ce que tu sais d'elle s'est concentré dans ces quelques secondes d'une précision totale où ta main reposait sur sa cuisse. Les histoires consistantes de Griffiths ont été produites en 1984 pour relier les mesures quantiques dans des narrations vraisemblables. Une histoire de Griffiths est construite à partir d'une suite de mesures plus ou moins quelconques ayant lieu à des instants différents. Chaque mesure exprime le fait qu'une certaine quantité physique, éventuellement différente d’une mesure à l'autre, est comprise, à un instant donné, dans un certain domaine de valeurs. Par exemple, au temps t1, un électron a une certaine vitesse, déterminée avec une approximation dépendant du mode de mesure; au temps t2, il est situé dans un certain domaine de l'espace; au temps t3, il a une certaine valeur de spin. À partir d'un sous-ensemble de mesures, on peut définir une histoire, logiquement consistante dont on ne peut cependant pas dire qu'elle soit vraie; elle peut simplement être soutenue sans contradiction.[…] Cette hypothèse a priori, tu la fais pour le domaine de la vie réelle; tu ne la fais pas pour le domaine du rêve. »[112]

Une forme projective, par la posture attribuée à certains personnages principaux ; L’exemple le plus évident est celui de Michel (héros de Particules), explicitement décrit comme un scientifique de haut niveau, à ce point attiré par une explication théorique du monde qu’il finit par perdre complètement le contact avec la dimension sociale de sa propre vie. Sous une forme mineure, le Michel de Plateforme illustre la même quête. Contrairement au Michel dépressif d’Extension, il cherche à comprendre, malgré ses échecs répétés, les systèmes d’explication du monde dont il remarque la présence. Conscient de ses limites, il s’interroge avec humilité sur les textes qu’il rencontre, et dont il ne prétend pas forcément saisir toute la signification (par exemple lorsqu’il tombe par hasard sur un passage d’inspiration bouddhiste au milieu d’un texte trouvé dans une chambre d’hôtel[113]). Quoi qu’il en soit, les héros de ses romans semblent toujours animés par une forme d’individualisme critique, qui les font se comporter dans leur rapport à la vérité selon une modalité proche de celle que préconise la méthode scientifique : jamais convaincus par les arguments d’autorité ou les positions de prestige ; toujours férocement réprobateurs face aux modèles inadaptés, fussent-ils dominants ; toujours à la recherche d’une explication plus juste, plus précise, des phénomènes qu’ils observent ; toujours insatisfaits cependant des insuffisances de leur propre système explicatif, et toujours déprimés par leur trop faibles possibilités d’application pratique hors d’un cadre strictement individuel.

Une forme critique, avec la méfiance annoncée, voire l’agacement peu argumenté, vis-à-vis de ceux qui prétendraient détenir la vérité sans être capable de la démontrer dans l’ordre pratique :

« Au nom de quoi les journalistes de gauche peuvent-ils parler de politique, eux qui n'ont jamais rien produit? Ils ne savent rien faire, ils sont incapables de fabriquer une table. Leurs positions politiques sont non seulement ridicules mais agaçantes. » [114]

Une forme canonique, avec le rappel de grandes références historiques (Planck, Einstein, Bohr, Pauli) ou de sources plu récentes (Gamow, Aspect). A titre de métaphore de la difficulté à traiter d’un sujet dont on est partie prenante, le grand défi posé en physique des particules par la dépendance entre sujet observant et objet observé est rappelé à de nombreuses reprises, l’adhésion à l’interprétation de Copenhague revenant comme un refrain au début et à la fin de Particules, et donnant en définitive son nom au roman. Le personnage de Niels Bohr, tout particulièrement, est présenté comme un modèle en termes de méthode, dont l’on comprend qu’il exerce sur Houellebecq une forme de fascination admirative :

« Si Niels Bohr est considéré comme le véritable fondateur de la mécanique quantique, ce n'est pas seulement en raison de ses découvertes personnelles, mais surtout de l'extraordinaire ambiance de créativité, d'effervescence intellectuelle, de liberté d'esprit et d'amitié qu'il sut créer autour de lui. L'Institut de physique de Copenhague, fondé par Bohr en 1919, devait accueillir tout ce que la physique européenne comptait de jeunes chercheurs. Heisenberg, Pauli, Born y firent leur apprentissage. Un peu plus âgé qu'eux, Bohr était capable de consacrer des heures à discuter le détail de leurs hypothèses, avec un mélange unique de perspicacité philosophique, de bienveillance et de rigueur. Précis, voire maniaque, il ne tolérait aucune approximation dans l'interprétation des expériences; mais, non plus, aucune idée neuve ne lui paraissait a priori folle, aucun concept classique intangible. II aimait inviter ses étudiants à le rejoindre dans sa maison de campagne de Tisvilde; il y recevait des scientifiques d'autres disciplines, des hommes politiques, des artistes; les conversations passaient librement de la physique à la philosophie, de l'histoire à l'art, de la religion à la vie quotidienne. Rien de comparable ne s'était produit depuis les premiers temps de la pensée grecque. »[115]

En mettant en scène l’un de ses personnages de fiction (et même doublement fictif puisqu’il s’agit du biographe supposé de l’un des héros du roman), Houellebecq s’autorise encore plus de liberté dans l’expression de son aspiration à l’interdisciplinarité, où se mêlent philosophie, sociologie, et positivisme viennois :

« Le premier article de Hubczejak, Michel Djerzinski et l'interprétation de Copenhague, est malgré son titre construit comme une longue méditation autour de cette remarque de Parménide: «L'acte de la pensée et l'objet de la pensée se confondent.» Dans son ouvrage suivant, Traité de la limitation concrète, ainsi que dans celui plus sobrement intitulé La Réalité, il tente une curieuse synthèse entre le positivisme logique du cercle de Vienne et le positivisme religieux de Comte, sans s'interdire par endroits des élans lyriques. »[116]

Une forme stylistique : Tenté par l’aphorisme (comme le montre son intérêt pour Schopenhauer[117]) autant que par l’exactitude du langage de la science (« Cette phrase est digne de Claude Bernard, et je tiens à la lui dédier »[118]), tout le raffinement stylistique de Houellebecq tend à rappeler l’exigence discrète de précision et de rigueur qui prévaut aussi dans la recherche académique. Le long extrait suivant fait le tour de la question assez complètement pour être cité intégralement :

« Intention didactique ou souci du mot juste, cette dimension métalinguistique se rattache à une caractéristique plus vaste de l’œuvre –et donc du style- de Houellebecq : la recherche résolue d’une certaine scientificité.

« L’utilisation du vocabulaire scientifique peut constituer un extraordinaire stimulant pour l’imagination poétique » (LOV 71), écrit-il dès son premier livre. Et s’il rend explicitement hommage à quelqu’un pour sa manière d’écrire, c’est, on l’a vu, Claude Bernard. Au vrai, il s’agit de bien plus que de mots : d’une posture, implicite ou parfois revendiquée par celui qui raconte. Parfois, en effet, le sujet de l’énonciation, comme disent les théoriciens, se décrit lui-même dans l’énoncé. Place du Vieux Marché, à Rouen, un samedi après-midi, le narrateur d’Extension du domaine de la lutte déclare par exemple : « J’observe d’abord que les gens se déplacent généralement par bandes, ou par petits groupes de deux à six individus. […] J’observe ensuite que tous ces gens semblent satisfaits d’eux-mêmes et de l’univers » (EXT 81). Puis, observant de même un mariage à Saint-Maclou, il précise : « Tout cela donnait, je dois malheureusement le signaler, une légère impression de ridicule. […] / Pendant quelques minutes, j’ai pu observer tout cela de manière strictement objective » (EXT 82). Plus tard, dans un cinéma porno, il note : « Au bout d’un certain temps, j’ai constaté avec surprise que les gens changeaient souvent de place, sans raison apparente » (EXT 83). Ailleurs, dans « Prise de contrôle sur Numéris », il écrit : « … ce sont essentiellement, je le sais par expérience, des prostituées télématiques et des hommes » (LIB 31). Mais quand bien même l’observateur ne se met pas lui-même en scène et que l’observation est comme d’immaculée conception, tombée toute rôtie du ciel des idées, l’horizon du verbe houellebecquien est l’objectivité scientifique.

Peu importe, après cela, la science précise qui sert de modèle : entomologie, éthologie, ethnologie ou sociologie, c’est toujours une science du vivant, reposant sur l’observation, la classification –et si possible sur l’expérience, qui permet de vérifier les intuitions venues de l’observation. Car, curiosité, impatience ou cruauté (motivation souvent liées), le sujet houellebecquien (je dis « sujet » pour désigner pêle-mêle toutes les sources d’énoncés et pour ne pas dire « Houellebecq » tout court, sachant trop, comme Proust et contre Sainte-Beuve, que le moi qui écrit n’est pas le moi qui vit, qu’il est un moi filtré, métamorphosé), le sujet donc ne se contente pas du statut de pur observateur et ne résiste pas longtemps à l’envie d’intervenir.

Il peut le faire en payant de sa personne, pour le plus grand bien de la macro- ou de la microsociologie :

… Ce samedi, […] un moment social a lieu. Je vais manger avec un ami prêtre (EXT 36)…

Voulant comprendre les raisons de ce manège je me suis déplacé aussi, en même temps qu’un autre type (EXT 83).

Il peut le faire aussi, tout simplement, en « plaçant » réellement ou imaginairement, un « objet » donné dans un certain contexte :

« Plaçons un chimpanzé dans une cage trop petite (EXT 144)…

Traversant par hasard un lieu où sont exposées des pièces de peinture ou de sculpture contemporaines, le passant moyen s’arrêtera devant les œuvres présentées, fût-ce pour s’en moquer. […] Placé cette fois dans une architecture contemporaine, le même passant aura beaucoup moins envie de rire (INT 59).

L’être humain, dans ce dernier exemple, est traité quasiment en rat de laboratoire. Le Tisserand d’Extension, lui, est observé dans la boîte de nuit comme un gros insecte, du « haut d’une table qui, par sa position légèrement en surplomb », offre au narrateur « une excellente vision du théâtre des opérations » (EXT 128). Mais, là encore, c’est une observation provoquée. Le narrateur a préparé « un plan » (EXT 125), a machiavéliquement conduit son infortuné objet dans cet endroit, le plaçant dans certaines conditions propices à l’expérience, qu’il maîtrise de bout en bout :

Tisserand s’avéra, comme je l’avais prévu, facile à convaincre (EXT 127).

Tout se passait comme prévu (EXT 129). »[119]

En dehors des procédés faisant une référence quasi-explicite à la méthode scientifique, certains éléments de pure syntaxe sont, plus insidieusement, utilisés dans la même perspective.

« Mais revenons aux mots mêmes ou aux virgules (pour ne pas trop donner raison à ceux qui pensent que la stylistique transgresse constamment les limites qu’elle feint de s’assigner, parlant en réalité du sens et passant –ou perdant- son temps à retrouver de manière compliquée, longue et tortueuse ce qu’une lecture intelligente aurait révélé d’emblée). Ce faisant, nous allons découvrir –et ce sera, pour le coup, de la stylistique pure, non redondante !- que les marques lexicales ou grammaticales du ton scientifique excèdent chez Houellebecq le champ de la science proprement dite. Voyons ces marques.

C’est tout d’abord l’emploi de certaines formes verbales : le présent gnomique, indiquant la généralité, la loi…

L’être humain parle ; parfois il ne parle pas. Menacé il se contracte, ses regards fouillent rapidement l’espace ; désespéré il se replie […]. Heureux, sa respiration se ralentit (INT 23).

… ou le futur, indiquant, comme parfois le verbe « devoir », l’inéluctable, la nécessité, ce qui ne peut pas ne pas être :

Dans des conditions favorables […], on observera un phénomène nettement caractérisé d’angoisse, avec accélération de l’ensemble des sécrétions organiques (INT 59).

Destinée à être traversée par une succession ininterrompue de messages […], elle [l’architecture contemporaine] doit leur assurer une lisibilité maximale (INT 61).

… ou encore l’impératif ou le subjonctif qu’on pourrait appeler « d’hypothèse » :

Considérons un groupe de jeunes gens […], appelons le garçon François et la fille Françoise (EXT 99).

Soit un pays A et un pays B (LIB 80).

C’est aussi, sur le plan du vocabulaire, l’emploi de substantifs comme « le sujet », « le phénomène » - « chez le sujet âgé, la fragmentation de l’élastine au cours des mitoses [fait] progressivement perdre aux tissus leur fermeté et leur souplesse », PART 177-178 ; « Une certaine stupéfaction hébétée se lit sur leur visage (phénomène d’ouverture de la bouche typique chez les Américains) » (INT 60) – et de toute une série de locutions : locution annonçant un exemple…

… Il est par exemple d’usage d’assurer une très bonne visibilité aux machineries d’ascenseur (INT 60).

… ou introduisant dans le discours un ordre (on verra plus loin que c’est aussi le rôle du point virgule)…

Elle y parvient d’une part en manifestant une totale fidélité à l’esthétique du casier, d’autre part en privilégiant (INT 63)…

… ou une relation logique :

Le choix est donc le même que dans la boîte de nuit : partir avant que ça cogne (LIB 72).

… En vieillissant on devient moins séduisant, et de ce fait amer. On jalouse les jeunes, et de ce fait on les hait (EXT 131).

… ou marquant l’évidence, le constat objectif (« c’est tout simple », « c’est clair », « il est évident que », etc.) :

La clé de l’énigme est fort simple, et la voici (EXT 15)…

En fait c’est très simple : chaque fois qu’un couple arrive, il se voit entouré par deux ou trois hommes (EXT 83)…

Au milieu du suicide occidental, il était clair qu’ils n’avaient aucune chance (PART 295).

… On peut sans nul doute affirmer qu’ils [les problèmes de valeur de la vie humaine] contribuèrent pour une part, au cours des ultimes décennies de la civilisation occidentale, à l’établissement d’un climat général dépressif, voire masochiste (PART 90).

… ou surtout risquant une généralisation. Celle-ci peut se faire brutalement, par l’emploi de pronoms indéfinis comme « tout », « tout le monde » ou « aucun », d’adverbes de temps ou de négation comme « toujours », « jamais », « pas du tout » :

Toute existence est une expansion, et un écrasement. Toutes les choses souffrent. […] Toute souffrance est bonne ; toute souffrance est utile ; toute souffrance porte ses fruits ; toute souffrance est un univers (RV 11).

Aucune mutation métaphysique, devait noter Djerzinski bien des années plus tard, ne s’accomplit sans avoir été annoncée, préparée et facilitée par un ensemble de mutations mineures, souvent passées inaperçues (PART 223)…

L’Occidental moyen […] n’a pas du tout le sens de la fête (LIB 71).

Il n’y a aucun exemple qu’une mode venue des Etats-Unis n’ait pas réussi à submerger l’Europe occidentale quelques années plus tard (PART 93).

De toute façon tout le monde ment, et tout le monde ment de manière grotesque (PART 209).

… On finit toujours par avoir le cœur brisé. Alors on arrête de rire (PART 361-362).

… La psychologie des foules suit des lois invariables : on aboutit toujours à une domination des éléments les plus stupides et les plus agressifs (LIB 72).

A partir d’un certain âge, une femme a toujours la possibilité de se frotter contre des bites ; mais elle n’a plus jamais la possibilité d’être aimée (PART 176).

Le plus bel échantillon étant sans doute, dans Extension du domaine de la lutte :

L’amour comme innocence et comme capacité d’illusion, comme aptitude à résumer l’ensemble de l’autre sexe à un seul être aimé, résiste rarement à une année de vagabondage sexuel, jamais à deux (EXT 1341).

… qui propose un diagnostic encore plus pessimiste (ou optimiste ?) que celui de Frédéric Beigbeder dans L’Amour dure trois ans et que suit une époustouflante série de déductions et de conséquences résumant joyeusement la vie jusqu’à « l’attente de la mort ». [120]

« Tous ces procédés stylistiques un peu voyants, directifs ou autoritaires, sont complétés par un certain nombre de techniques adjacentes de minoration visant néanmoins le même objectif : se placer au plus près de l’affirmation vraie :

Ou bien, de façon moins abrupte, on aura affaire à des adverbes de généralisation relative qui laissent place à des exceptions ou à des nuances. En tête, et de loin : « en général », « généralement », « plus généralement », dont l’extension peut varier cependant de la généralité purement individuelle –« En général, je déteste les dentistes » (EXT 123) ; « Généralement, le week-end, je ne vois personne » (EXT 36) à la généralité universelle :

D’une manière générale, vous serez bringuebalé entre l’amertume et l’angoisse (RV 32).

En général les gens aiment bien ces histoires de puanteur, je l’ai remarqué (EXT 23).

… en passant par des généralités limitées dans l’espace et le temps et concernant des groupes sociaux précis :

L’Allemand travaille (généralement en Allemagne) (LIB 79).

Les filles qui débarquaient à Big Sur étaient en général de petites connes protestantes (PART 104).

Généralement, ils [les médecins] essaient de vous garder le plus longtemps possible (EXP 93)…

Plus généralement, il n’y a rien à tirer des femmes en analyse (EXT 118).

Moment convivial de la Journée à l’Espace du Possible, l’apéritif se déroulait généralement en musique (PART 165).

… les poètes qui vivent vieux produisent dans l’ensemble davantage (RV 30).

On voit qu’on est depuis longtemps entré dans la généralité des moralistes, qui concerne moins les données scientifiques estampillées comme telles par la modernité techniciste que tout type de savoir venu de l’expérience humaine la plus large :

… L’adolescence n’est pas seulement une période importante de la vie […] c’est la seule période où l’on puisse parler de vie au sens plein du terme. Les attracteurs pulsionnels se déchaînent vers l’âge de treize ans, ensuite ils diminuent peu à peu (EXT 105)…

Le désir d’amour est profond chez l’homme (EXT 104).

« Les filles aiment bien coucher le 31 » affirmai-je avec autorité (EXT 126).

Les mauvais souvenirs s’effacent moins vite qu’on le croit (EXT 127).

La célébrité culturelle n’était qu’un médiocre ersatz à la vraie gloire, la gloire médiatique (PART 239).

Les hommes ne font pas l’amour parce qu’ils sont amoureux, mais parce qu’ils sont excités (PART 289).

… L’être humain est prompt à établir des hiérarchies (PART 82).

Le moi est une névrose intermittente (PART 292).

Notre malheur n’atteint son plus haut point que lorsqu’a été envisagée, suffisamment proche, la possibilité pratique du bonheur (PART 306).

Evidences ? Banalités ? Mais c’est ce qu’on peut dire de 99% des propos de moralistes : ici, en tout cas, comme redécouvertes de l’intérieur, avec une sorte d’étonnement douloureux ou sarcastique. »[121]

Pour résumer de la façon la plus lapidaire possible cette longue analyse, et jouer du contraste entre l’abondance de l’un et la sobriété de l’autre, peut-être faudrait-il dire plus simplement, comme Sébastien Lapaque le soutient, que chez Houellebecq, « l’absence supposée de style est toujours une question de style »[122].

Une forme métaphorique :

La métaphore centrale de l’œuvre romanesque de Houellebecq est celle de la science. On pourrait dire qu’il s’agit d’une métaphore filée longue, qui traverse chacun des romans en changeant de discipline de référence : pour le premier roman il s’agit de science politique, pour le second de science physique, pour le troisième de science économique, et pour le quatrième (de façon plus diffuse) des neuro-sciences. Comme l’écrit Kim Doré, même si la science est inapte à traiter des questions existentielles, elle propose tout de même un mode d’appréhension du monde plus sérieux que les idéologies fondées sur des métaphysiques partisanes (religions, philosophies morales).

« Un roman qui se nourrit des théories les plus pointues de la physique et de la génétique ne suggère-t-il pas, au-delà de l’artifice, qu’il y a quelque chose à comprendre là où tout paraît incompréhensible ? Quelque chose à voir là où tout semble indistinct ? Contrairement à ce que veut l’image d’Épinal, la science, dans Les particules élémentaires, ne garantit aucune vérité, aucune certitude, sinon celle que « les faits existent [et qu’]ils s’enchaînent par des lois [3] ». Plus pathétiques que nihilistes, les personnages de Houellebecq s’abîment dans le cercle d’un déterminisme absolu que ni la raison (dans le cas de Michel), ni le désir (dans le cas de Bruno) ne semblent à même de contrecarrer. Les bilans d’échec et d’incompréhension se multiplient tout au long du roman, formant peu à peu de véritables leitmotivs : « Il devait y avoir une erreur, quelque part une erreur avait dû être commise » (Particules, p. 40) ; « Quelque chose s’est mal passé, je ne comprends pas quoi » (Particules, p. 149) ; « je ne comprends pas comment les choses ont pu merder à ce point » (Particules, p. 237) ; « il savait que sa vie était finie, mais il ne comprenait pas la fin. Tout restait sombre, douloureux, indistinct » (Particules, p. 250) ; « je ne comprends pas comment la vie est faite » (Particules, p. 285). De la suite d’événements qui balisent leur existence, les principaux acteurs des Particules élémentaires ne conservent ainsi qu’un vague sentiment de défaite, stigmate d’une histoire qu’ils ont peine à interpréter. Comme telle, la science ne leur est d’aucun secours ; certes, elle aura permis de créer des vaches génétiquement modifiées (Particules, p. 202), de pratiquer des chirurgies étonnantes comme l’ablation de l’utérus (Particules, p. 277) ou « l’allongement des bites » (Particules, p. 72), mais d’accroître le bonheur ? »[123]

A la suite de ce long inventaire, il ne doit plus guère faire de doute que l’exigence de rigueur et l’efficacité de la méthode scientifique guident Houellebecq de manière constante dans sa quête critique de la vérité (ou dans son simulacre, voire sa prétention, pourraient dire ses détracteurs ; laissons chacun libre de son jugement)[124]. De l’avis de l’auteur lui-même, pourtant, cette orientation n’allait à l’origine pas de soi[125]. Il reste donc à définir précisément de quel point de vue il va se placer pour déployer son raisonnement, ou encore, pour le paraphraser, « à dérouler les anneaux de mon raisonnement avec la silencieuse modération du crotale ».[126]

 

6 - La légitimité du centrage sur l’homme moyen

Même si l’idée méthodologique centrale de Houellebecq est en quelque sorte celle d’un « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre » actualisé et romancé, il ne suffit pas de se prévaloir du goût de la vérité et du respect de la méthode scientifique pour révéler une pensée exacte. Encore faut-il adapter sa démarche à l’objectif visé. Si ambition théorique et démarche scientifique vont en général de pair, il n’en est pas toujours ainsi, comme le montre la description plutôt désabusée que Houellebecq livre de la recherche en biologie :

« Loin d'être les Rimbaud du microscope qu'un public sentimental aime à se représenter, les chercheurs en biologie moléculaire sont le plus souvent d'honnêtes techniciens, sans génie, qui lisent Le Nouvel Observateur et rêvent de partir en vacances au Groenland. La recherche en biologie moléculaire ne nécessite aucune créativité, aucune invention; c'est en réalité une activité à peu près complètement routinière, qui ne demande que de raisonnables aptitudes intellectuelles de second rang. Les gens font des doctorats, soutiennent des thèses, alors qu'un Bac + 2 suffirait largement pour manœuvrer les appareils. «Pour avoir l'idée du code génétique, aimait à dire Desplechin, le directeur du département biologie du CNRS, pour découvrir le principe de la synthèse des protéines, là, oui, il fallait un petit peu mouiller sa chemise. D'ailleurs vous remarquerez que c'est Gamow, un physicien, qui a mis le nez en premier sur l'affaire. Mais le décryptage de l'ADN, pfff... On décrypte, on décrypte. On fait une molécule, on fait l'autre. On introduit les données dans l'ordinateur, l'ordinateur calcule les sous-séquences. On envoie un fax dans le Colorado: ils font le gène B27, on fait le C33. De la cuisine. De temps en temps il y a un insignifiant progrès d'appareillage; en général ça suffit pour qu'on vous donne le Nobel. Du bricolage; de la plaisanterie.»[127]

Pas davantage que les microscopes les diplômes ne constituent-ils, dans l’esprit de Houellebecq, un gage de la capacité à produire un discours sensé. L’un des personnages d’Extension, Raphaël Tisserand, est par exemple ainsi qualifié :

« il prétend avoir fait l’Ecole Supérieure de Commerce de Bastia, ou quelque chose du même genre, à la limite de la crédibilité. » (Extension, p.   58).

D’autres personnages diplômés traversent ses ouvrages, comme Schnäbele, le « serpent » d’Extension, diplômé de l’IGREF et fier de l’être, ou certains anciens d’HEC[128], sans être capables d’agir autrement que de la façon dont ils ont été conditionnés.

Le programme d’observation de Houellebecq est à la fois plus simple et plus direct. Il se résume au surtitre de Plateforme : « Au milieu du monde ». L’intention, à la manière de la méthode ethnographique, consiste à décrire les phénomènes de l’intérieur, d’une façon en quelque sorte monographique, avant d’être capable de le relier à une élaboration théorique. Pour cela, il ne faut pas se centrer sur les détails, mais sur la tendance centrale, le « mainstream ». Houellebecq s’en ouvre explicitement dans une interview au magazine « Lire ».

« Les gens que j'ai fréquentés depuis que je suis devenu connu m'ont moins intéressé que les gens moyens. De toute façon, même si j'avais eu envie d'écrire sur le monde fashion, Bret Easton Ellis m'en aurait détourné. Il a fait ça très bien, ce n'est pas la peine que je répète la même chose. De même, je ne me suis jamais passionné pour les marginaux. A mon avis, c'est une insuffisance de ma part: un écrivain idéal, comme Balzac, va partout. Mais... mais... à un moment donné, il m'a paru spécialement opportun de m'intéresser aux classes moyennes. Age moyen, situation sociale moyenne... Une opinion majoritaire me paraît toujours intéressante, quelle qu'elle soit. Dès que je vois un sondage avec des pourcentages, je saute dessus! C'est presque une maladie, quoi... »[129]

L’objet d’étude comme la position du commentateur, c’est l’homme moyen[130]. En cela, la méthode d’immersion de Houellebecq rappelle celle de Günther Wallraff, ce journaliste allemand qui a mené des enquêtes au retentissement considérable en ayant, entre autres, vécu pendant deux ans et demi dans la peau d’un immigrant turc, sous le nom de Ali Sinirlioglu, pour raconter l’histoire ensuite dans le livre "Tête de Turc". Bien sûr, le travestissement de Houellebecq est moins spectaculaire, puisqu’il s’agit presque au contraire d’un « non déguisement », plutôt d’une clandestinité discrète, de surcroît facilitée par son apparence physique neutre et effacée. En outre, la position moyenne (plus précisément celle du cadre moyen) n’est pas la plus difficile à simuler, dans la mesure où les valeurs petites-bourgeoises qui sont les siennes font de cette catégorie une classe ouverte[131].

«Je peux me déguiser en cadre respectable, et être accepté par eux, aimait à dire Bruno. Il suffit pour cela que je m'achète un costume, une cravate et une chemise - le tout, 800 francs chez C & A en période de soldes, - il suffit en réalité pratiquement que j'apprenne à faire un nœud de cravate. Il y a, c'est vrai, le problème de la voiture - c'est au fond la seule difficulté dans la vie du cadre moyen; mais on peut y arriver, on prend un crédit, on travaille quelques années et on y arrive. À l'opposé, il ne me servirait à rien de me déguiser en marginal: je ne suis ni assez jeune, ni assez beau, ni assez cool. Je perds mes cheveux, j'ai tendance à grossir; et plus je vieillis plus je deviens angoissé et sensible, plus les signes de rejet et de mépris me font souffrir. En un mot je ne suis pas assez naturel, c'est-à-dire pas assez animal - et il s'agit là d'une tare irrémédiable: quoi que je dise, quoi que je fasse, quoi que j'achète, je ne parviendrai jamais à surmonter ce handicap, car il a toute la violence d'un handicap naturel. »[132]

Cette position du témoin va être à la fois celle de l’écrivain et celle du narrateur, qui se confondent de toute manière assez largement. Houellebecq puise dans son passé professionnel de consultant informatique et de fonctionnaire au ministère de l’agriculture certains des éléments qui se retrouvent largement dans Extension, puis plus indirectement dans Plateforme. Cela ne lui confère certes pas une légitimité hors normes, mais du moins peut-on tout de même assurer qu’il a au moins vécu de l’intérieur ce qu’il s’attachera plus tard à décrire et théoriser.

Au-delà de l’information qui lui est acquise de manière passive, simplement en vertu de son passé professionnel, Houellebecq pratique aussi d’une façon plus active la forme de recherche d’information sur le terrain. Ainsi, avant de mettre en scène certains passages de Possibilité relatifs à la secte des Elohimites, il rencontre Raël et se rend aux rencontres des raëliens. Il expérimente aussi les night-clubs échangistes et les domaines naturistes de l’Espace du Possible ou du Cap d’Agde qu’il décrit dans Particules. Il connaît personnellement pour y avoir séjourné les zones géographiques (Paris, Irlande, Espagne, Thaïlande) qui servent de décor à ses différents récits.

Bien sûr, cette confusion des genres entre observateur et partie prenante pose des problèmes de méthode, bien connus en particulier en ethnologie : comment comprendre une société sans en faire l’étude descriptive (démarche de monographie de terrain de type ethnographique) ; mais comment en faire une étude descriptive neutre sans que la présence (inhabituelle) de l’observateur ne perturbe ce qu’il est supposé observer (le fonctionnement authentique d’une société, d’une ethnie) ? Le problème se retrouve sous une forme assez voisine en physique des particules (ce n’est sans doute pas un hasard si le principe d’Heisenberg est plusieurs fois rappelé dans l’œuvre).

La difficulté n’est donc pas occultée, et si c’est donc en toute conscience de ses limites de méthode que Houellebecq choisit de partir de la démarche ethnographique, il doit avoir de bonnes raisons de le faire.

 

7 - Du particulier au général et du général au particulier

Le système Houellebecquien d’explication de la réalité fonctionne sur un double principe : a – aller-retour entre l’observation (contingente) et la théorie (générale) ; b - emboîtement des champs théoriques à la manière des poupées russes.

a - Le relevé ethnographique auquel il s’emploie permet dans un premier temps de fonder ou valider une anthropologie, qui, une fois élaborée, constitue la clé de voûte de son système théorique. L’hypothèse de prégnance de la perspective anthropologique pourrait se défendre au vu de l’insistance qu’il met à définir, à de nombreuses reprises, l’homme par rapport à l’animal. Le terme « L’homme » revient 40 fois dans Particules. Par exemple : « On pouvait critiquer l’homme à différents égards, mais c’était un point qu’on ne pouvait pas lui enlever ; on avait décidément affaire à un mammifère ingénieux. » ; ou « Si le nourrisson humain, seul de tout le règne animal, manifeste immédiatement sa présence au monde par des hurlements de souffrance incessants, c’est bien entendu qu’il souffre, et qu’il souffre de manière intolérable. C’est peut-être la perte du pelage, qui rend la peau si sensible aux variations thermiques sans réellement prévenir de l’attaque des parasites »[133]; ou encore « Les sociétés animales fonctionnent pratiquement toutes sur un système de dominance lié à la force relative de leurs membres. Ce système se caractérise par une hiérarchie stricte: le mâle le plus fort du groupe est appelé animal alpha; celui-ci est suivi du second en force, animal bêta, et ainsi de suite jusqu'à l'animal le moins élevé dans la hiérarchie, appelé animal oméga. Les positions hiérarchiques sont généralement déterminées par des rituels de combat; les animaux de rang bas tentent d’améliorer leur statut en provoquant les animaux de rang plus élevé, sachant qu'en cas de victoire ils amélioreront leur position. Un rang élevé s'accompagne de certains privilèges: se nourrir en premier, copuler avec les femelles du groupe. Cependant, l'animal le plus faible est en général en mesure d'éviter le combat par l'adoption d'une posture de soumission (accroupissement, présentation de l'anus). Bruno se trouvait dans une situation moins favorable. »[134]; ou enfin les nombreuses fictions animalières qui émaillent les différents récits.

Or, la réponse à la question « qu’est-ce que l’homme ? » est au fondement de l’anthropologie ; et comment définir l’homme plus logiquement que par rapport aux catégories voisines, qui l’encadrent et le définissent, au premier chef sur le plan biologique, à savoir celles du monde vivant) ?

Il faut noter en outre que dans deux des cinq romans étudiés, Particules et Possibilité, l’homme est également défini par rapport à l’espèce supposée lui succéder, celle des néo-humains, ce qui permet d’encadrer, en quelque sorte, l’homme en tant qu’espèce biologique à la fois par le bas (autres espèces animales préexistantes) et par le haut (espèce transformée par un mélange de génie génétique et d’informatique).

b - Ensuite, les cadres d’analyse s’encastrent les uns dans les autres. L’anthropologie définit, dans les conditions contingentes d’un certain espace-temps historique et géographique, les contours d’une psycho-sociologie donnée. Cette psycho-sociologie détermine à son tour les contraintes et les possibilités d’une économie. Au sein de cette économie peuvent se développer sous une forme adaptée les organisations marchandes et leur mode d’être (entreprises, management). Et ce monde de l’entreprise et du management donne à son tour naissance à l’univers des marques et des techniques de mise en marché (marketing).

Le rôle de la technique n’est pas ignoré, comme en témoignent certains passages. Mais il n’est pas approfondi non plus.

« L’assistance est composée d’une quinzaine de personnes ; il y a des secrétaires et des cadres moyens, des techniciens j’imagine –ils ont l’allure de techniciens. Ils n’ont pas l’air très méchants, ni très intéressés par l’informatique –et pourtant, me dis-je en moi-même, l’informatique va changer leurs vies. »[135]

Ou bien :

« Nous vivions dans un monde composé d’objets dont la fabrication, les conditions de possibilité, le mode d’être nous étaient absolument étrangers. »[136]

 Relevons deux passages montrant l’interrelation existant entre les différents niveaux. Tout d’abord la relation entre Weltanschauung d’essence philosophique, donc située dans une cosmo-anthropologie donnée, et conséquences en termes d’extension du domaine du marché :

« Si décidément la sexualité devait entrer dans le secteur des biens d’échange, la meilleure solution était sans aucun doute de faire appel à l’argent, ce médiateur universel qui permettait déjà d’assurer une équivalence précise à l’intelligence, au talent, à la compétence technique ; qui avait déjà permis d’assurer une standardisation parfaite des opinions, des goûts, des modes de vie. Contrairement aux aristocrates, les riches ne prétendaient nullement être d’une nature différente du reste de la population ; ils prétendaient simplement être plus riches. D’essence abstraite, l’argent était une notion où n’intervenait ni la race, ni l’apparence physique, ni l’âge, ni l’intelligence ou la distinction – ni rien d’autre, en réalité, que l’argent. Mes ancêtres européens avaient travaillé dur, pendant plusieurs siècles ; ils avaient entrepris de dominer, puis de transformer le monde, et dans une mesure ils avaient réussi. Ils l’avaient fait par intérêt économique, par goût du travail, mais aussi parce qu’ils croyaient à la supériorité de leur civilisation : ils avaient inventé le rêve, le progrès, l’utopie, le futur. Cette conscience d’une mission civilisatrice s’était évaporée, tout au long du XXe siècle. Les Européens, du moins certains d’entre eux, continuaient à travailler, et parfois à travailler dur, mais ils le faisaient par intérêt, ou par attachement névrotique à leur tâche. (…) Européen aisé, je pouvais acquérir à moindre prix, dans d’autres pays, de la nourriture, des services et des femmes ; Européen décadent, conscient de ma mort prochaine, et ayant pleinement accédé à l’égoïsme, je ne voyais aucune raison de m’en priver. »[137]

On peut relever ailleurs d’autres traces de l’imbrication entre politique, sociologie et monde marchand :

« Les affrontements du dernier week-end sur la dalle d'Evry n'étaient pas inhabituels; mais le bilan de sept morts était particulièrement lourd [...] Au cours des semaines suivantes la psychose ne diminua pas, elle eut même tendance à augmenter. Sans cesse maintenant dans les journaux c'étaient des profs poignardés, des institutrices violées, des camions de pompiers attaqués aux cocktails Molotov, des handicapés jetés par la fenêtre d'un train parce qu'ils avaient "mal regardé" le chef d'une bande. Le Figaro s'en donnait à cœur joie, à le lire chaque jour on avait l'impression d'une montée inexorable vers la guerre civile [...] La gauche, effectivement incapable d'endiguer la montée de la violence, se tenait bien: elle jouait profil bas, convenait que les chiffres étaient mauvais, voire très mauvais, invitait à se garder de toute exploitation politicienne, rappelait que la droite en son temps n'avait pas fait mieux. Il y eut juste un petit dérapage, avec un éditorial ridicule d'un certain Jacques Attali. Selon lui, la violence des jeunes des cités était un "appel au secours". Les vitrines de luxe des Halles ou des Champs-Elysées constituaient, écrivait-il, autant "d'étalages obscènes aux yeux de leur misère". Mais il ne fallait pas oublier que la banlieue était aussi "une mosaïque de peuples et de races, venus avec leurs traditions et leurs croyances pour forger ensemble de nouvelles cultures et pour réinventer l'art de vivre ensemble". Valérie me jeta un regard surpris: c'était bien la première fois que j'éclatais de rire en lisant L'Express. »[138]

La richesse du spectre d’analyse de Houellebecq est telle qu’on peut réagir de deux façons différentes : ou bien l’on considère qu’il s’agit là de divagations gratuites et non fondées du genre de celles qu’on qualifie de « café du commerce » ; ou bien on tente une approche globale, et on ne peut que tomber sur des casse-tête en termes de structure d’analyse, ou même de titres d’articles : un bon exemple en est donné par le titre que Jonas Vesterberg a fini par choisir pour son travail universitaire d’analyse du « cas » Houellebecq : The Sexual Political Economy of Postmodernity. Pourquoi pas A Socio-Anthropological approach of Postmodern Economy ou A postmodern view of how Political Economy impacts on Socio-Psychology ?[139]

Et pourtant, d’autres considérations encore (comme celle, géopolitique, du déséquilibre mondial des richesses) font aussi partie de la « toile de fond » de l’analyse, proposée principalement dans Plateforme.

Cette toile de fond est donc particulièrement riche, et c’est avec soin qu’il convient maintenant d’exposer les principaux éléments au sein desquels la critique houellebecquienne de l’homme doit être située.


II – L’économie selon Houellebecq

 

1 – L’économie comme phénomène social

Si le mot « économie » n’est pas absent de l’œuvre de Houellebecq, il ne fait pas pour autant partie de son lexique caractéristique. A la lecture, on a plutôt le sentiment que l’auteur n’en vient -assez rapidement d’ailleurs- à des considérations économiques que parce que l’analyse de la situation dans laquelle se trouvent plongés les héros y conduit nécessairement. En d’autres termes que l’économie constitue davantage le décor que le sujet des romans. Dans les textes étudiés, le questionnement suit en général la trame suivante :

- Le héros éprouve un sentiment dépressif.

- Il s’interroge, médite ou remâche des idées sombres à propos de lui-même en tant que représentant moyen de l’humanité.

- Il en vient à considérer l’Homme en tant qu’espèce, en particulier sous l’angle de ses imperfections (questionnement anthropologique radical, à dimension presque bio-zoologique).

- Il recourt pour cela à l’observation des individus qui l’entourent, en général des Occidentaux de la classe moyenne-supérieure, représentants aisés de la post-histoire livrés à eux-mêmes.

- Or ces individus agissent dans le contexte particulier d’un monde dominé par les phénomènes marchands.

C’est là qu’interviennent nécessairement les considérations économiques. Les héros de Houellebecq vivant dans une société économique (donc entourés de ces homines economici déjà théorisés un siècle plus tôt par Pareto), ils vivent dans l’économie comme des poissons dans l’eau. Si bien que parler d’eux, c’est aussi parler d’économie, même si eux-mêmes n’en parlent pas directement, de la même manière que parler des personnages de la Comédie Humaine, de Balzac, c’est parler de classes sociales et de types psychologiques, même si de la même façon ceux-ci n’en parlent pas non plus.

Sans qu’on puisse parler au sens strict de roman expérimental tel que défini par Emile Zola, le genre houellebecquien relève tout de même largement d’une forme modernisée de naturalisme. La définition canonique de ce genre, donnée dans la préface de Thérèse Raquin, est la suivante : le romancier, assimilé à un savant dans un laboratoire, émet une hypothèse psychologique ou sociale, puis place directement ses personnages dans des conditions qui permettront de valider ou invalider l’hypothèse émise. Les références vont explicitement à Auguste Comte pour ce qui concerne la possibilité même d’une théorie de la physique sociale, et à Claude Bernard pour ce qui concerne le recours à la méthode expérimentale : ces deux grandes figures de la science du XIXème siècle auxquelles Houellebecq rend explicitement et à plusieurs reprises hommage dans ses ouvrages, comme on l’a déjà vu.

Seulement, si les objectifs et la méthode sont les mêmes que ceux du roman naturaliste, il convient d’en modifier le contenu. Autant du temps de Zola, il pouvait être utile d’étudier les caractères humains (La bête humaine), la petite bourgeoisie (Thérèse Raquin) ou les rapports de classe (Germinal), autant il convient aujourd’hui de centrer l’analyse sur le monde des cadres moyens (Extension), des solitaires ou des divorcés (Particules) ou du tourisme de masse (Plateforme).

A cette occasion, on pourra méditer le commentaire de Céline à propos de la fonction politique du naturalisme. Dire ce que le monde est réellement plutôt que de le décrire conforme à ce qu’il croit être, voilà une entreprise peut-être plus périlleuse que celle qui consisterait à en entreprendre d’emblée la critique théorique dans les canons attendus :

« Depuis Zola, le cauchemar qui entourait l'homme, non seulement s'est précisé, mais il est devenu officiel. A mesure que nos "Dieux" deviennent plus puissants, ils deviennent aussi plus féroces, plus jaloux et plus bêtes. Ils s'organisent. Que leur dire ? On ne se comprend plus. L'École naturaliste aura fait tout son devoir, je crois, au moment où on l'interdira dans tous les pays du monde. »[140]

Même si l’atmosphère de victimisation généralisée et le recours de plus en plus systématique au contentieux juridique ont tendance à faire du procès de 2002 un événement banal de notre époque, cette citation apporte sur les démêlés judiciaires de Houellebecq un éclairage instructif. Point de narcissisme, de psychologisme, ou d’atmosphère de talk shows dans les textes de Houellebecq, mais une analyse distanciée et au scalpel de l’environnement quotidien de l’homme occidental à l’articulation du XXème et du XXIème siècles.

De ce point de vue, les romans de Houellebecq seraient l’équivalent, dans le genre de la fiction, des travaux de Philippe Muray dans le genre de l’essai. Ce dernier, au-delà de la description du monde contemporain, visait surtout de son propre aveu à élaborer la description de l’éloge qui en était fait, cet éloge ne devant rendre compte que dans un second temps, et comme par réaction, du caractère grotesque et bouffon de la société l’ayant rendu possible. Que Houellebecq ait lu et apprécié Philippe Muray n’est pas douteux si l’on se réfère à l’une de ses interviews, au cours de laquelle il explique, à propos de certains phénomènes de la modernité, notamment l’obsession du droit :

« Je pourrais renvoyer à un autre auteur, ce sera plus simple, parce que toutes ces questions ont été traitées avec beaucoup de pertinence par Philippe Muray, je préfère renvoyer à Philippe Muray qui est assez parfait sur ce thème, il a consacré en fait sur la fin pratiquement toute sa vie d’auteur à ça, donc on peut renvoyer à ses ouvrages qui sont excellents en fait. »[141]

Considérés comme un ensemble, les quatre premiers romans se divisent en deux groupes de deux, publiés en alternance : Extension, féroce critique du libéralisme généralisé, est complété deux romans plus tard par Plateforme, qui analyse le même phénomène d’un point de vue plus pratique et moins moralement critique. Pour souligner la ressemblance, les deux ouvrages se terminent de façon très similaire, non par la mort du héros, mais par une sorte d’apogée du désespoir qui le laisse au bord de l’anéantissement. Particules, réflexion sur l’incapacité de l’homme au bonheur, particulièrement révélée à l’occasion de ce qui est défini comme la mutation métaphysique de l’ère moderne, est complété par Possibilité, qui en reprend les thèmes essentiels. Ces deux ouvrages se terminent également de façon très similaire, par l’émergence d’une espèce transhumaine destinée à se substituer à l’espèce humaine. En outre, ils sont également très proches l’un de l’autre du point de vue structurel, puisqu’ils sont tous deux construits sur la narration croisée du destin de deux personnages : deux frères pour Particules, deux clones pour Possibilité.

Cet ensemble de quatre romans semble donc solidement construit, comme un édifice carré qui reposerait sur des lignes de force symétriques. On voit d’ailleurs mal ce qu’il aurait été possible d’ajouter sans nuire à l’équilibre de l’ensemble, et il n’est donc pas étonnant que La Carte semble constituer le premier élément d’une autre œuvre n’ayant que des rapports assez lointains avec la précédente[142].

Pour ce qui concerne la critique économique que nous pouvons proposer des romans étudiés, la situation est claire : la plupart des idées et citations viendront naturellement du premier et troisième romans, qui se prêtent naturellement à l’exercice, puisque l’environnement économique en constitue la toile de fond. Le second et quatrième roman, et à un moindre degré le cinquième, pourront pour leur part ajouter quelques petites touches de détail, mais surtout une réflexion plus profonde sur ce qui constitue le « trou noir » de la pensée économique, à savoir la réflexion sur le bonheur. Celui-ci peut-il être assimilé au bien-être, voire à l’utilité des biens et services consommés ? Ou une telle idée est-elle si fragile qu’elle doive nécessairement être abandonnée à l’analyse, et dans ce cas, quels pourraient être le sens et même seulement l’objectif assignables à une activité humaine centrale du monde moderne -l’économie- pourtant incapable de contribuer à la poursuite du bonheur[143] ?

 

Esquisse de la critique, phase principalement ethnographique : Extension

Dans le premier roman (Extension), la trame archétypale du roman Houellebecquien est méticuleusement suivie. Le héros, Michel, occupe une position de consultant-formateur en informatique qui favorise son travail d’observation.

« Je viens d'avoir trente ans. Après un démarrage chaotique, j'ai assez bien réussi dans mes études ; aujourd'hui, je suis cadre moyen. Analyste-programmeur dans une société de services en informatique, mon salaire net atteint 2,5 fois le SMIC ; c'est déjà un joli pouvoir d'achat. Je peux espérer une progression significative au sein même de mon entreprise ; à moins que je ne décide, comme beaucoup, d'entrer chez un client. En somme, je peux m'estimer satisfait de mon statut social. Sur le plan sexuel, par contre, la réussite est moins éclatante. J'ai eu plusieurs femmes, mais pour des périodes limitées. Dépourvu de beauté comme de charme personnel, sujet à de fréquents accès dépressifs, je ne corresponds nullement à ce que les femmes recherchent en priorité. Aussi ai-je toujours senti, chez les femmes qui m'ouvraient leurs organes, comme une légère réticence ; au fond je ne représentais guère, pour elles, qu'un pis-aller. Ce qui n'est pas, on en conviendra, le point de départ idéal pour une relation durable. »[144]

Détaché de tout, Michel entreprend de décrire les personnages qui l’entourent exactement comme le naturaliste décrirait des espèces végétales ou animales découvertes lors d’un voyage lointain. On a parfois le sentiment de parcourir l’un des volumes de « L’histoire naturelle » de Buffon, dans lequel les planches illustrées auraient été remplacées par de courtes descriptions rédigées :

« Le premier représentant du Ministère de l'Agriculture a les yeux bleus. Il est jeune, a de petites lunettes rondes, il devait être étudiant il y a encore peu de temps. Malgré sa jeunesse, il donne une remarquable impression de sérieux. Toute la matinée il prendra des notes, parfois aux moments les plus inattendus. Il s'agit manifestement d'un chef, ou du moins d'un futur chef. »[145]

Houellebecq s’essaye sans doute à un double travail de naturaliste : dans le sens d’un représentant de l’école littéraire définie par le Petit Larrousse Illustré comme celle qui « par l’application à l’art des méthodes de la science positive, visait à reproduire la réalité avec une objectivité parfaite et dans tous ses aspects, même les plus vulgaires ». Et dans le sens plus radical d’une « personne qui se livre à l’étude des plantes, des minéraux, des végétaux ».

Ce n’est qu’après avoir achevé ce travail monographique que Michel peut en venir à une élaboration théorique conférant ordre et cohérence à l’ensemble de ses observations. Cette élaboration théorique se développe d’ailleurs principalement en réaction critique aux théories existantes. L’idée qui est défendue n’est pas tant que les idées communément admises sur l’organisation sociale sont fausses, mais plutôt qu’elles sont insuffisantes à définir la possibilité pratique du bonheur.

« L'espèce des penseurs de l'informatique, à laquelle appartenait Jean-Yves Fréhaut, est moins rare qu'on pourrait le croire. Dans chaque entreprise de taille moyenne on peut en trouver un, rarement deux. En outre la plupart des gens admettent vaguement que toute relation, en particulier toute relation humaine, se réduit à un échange d'information (si bien entendu on inclut dans le concept d'information les messages à caractère non neutre, c'est-à-dire gratifiant ou pénalisant). Dans ces conditions, un penseur de l'informatique aura tôt fait de se transformer en penseur de l'évolution sociale. Son discours sera souvent brillant, et de ce fait convaincant ; la dimension affective pourra même y être intégrée. »[147]

Derrière l’ironie du propos se cache une critique potentiellement féroce de l’influence de l’utilitarisme sur l’ensemble des sciences sociales. La dernière remarque en particulier « la dimension affective pourra même y être intégrée » constitue, sous l’aspect anodin d’une antiphrase discrète, une attaque directe des modèles microéconomiques ayant, depuis les années 1960, annexé à leur profit la branche positiviste de la psychologie : si l’homme se comporte selon un nombre limité de réactions de type « stimulus-réponses » qu’on peut découvrir et mesurer au moyen de la psychologie expérimentale, alors en effet le « modèle de Marshall » (auquel Houellebecq fera mention deux romans plus tard) peut servir à décrire le comportement des consommateurs, et rien n’empêche l’organisation du monde de fonctionner de plus en plus sur la base de procédures formalisables, y compris et avant tout dans le domaine des choix économiques. Seulement, il n’est pas certain que ces modèles positivistes soient tellement valables : sur le plan épistémologique, le champ du débat sous-jacent est considérable, et oppose entre eux les chercheurs en sciences sociales de tous les continents.

Quoi qu’il en soit, la plupart des personnages dont Houellebecq fait le portrait se satisfont d’un modèle explicatif du monde simplifié, excluant en particulier toute dimension transcendantale. Ces homines economici, dignes représentants de la classe moyenne post-historique sont à ses yeux les personnages les plus intéressants de la comédie humaine moderne[148]. La plupart n’ont pas conscience, donc ne souffrent pas, de la médiocrité de leur condition. Seuls accèdent au statut de héros ceux qui prennent conscience de l’incomplétude du monde qui leur est proposé :

 « La difficulté, c’est qu’il ne suffit pas exactement de vivre selon la règle. En effet vous parvenez (parfois de justesse, d’extrême justesse, mais dans l’ensemble vous y parvenez) à vivre selon la règle. Vos feuilles d’imposition sont à jour. Vos factures, payées à bonne date. Vous ne vous déplacez jamais sans carte d’identité (et la petite pochette spéciale pour la carte bleue ! ...). Pourtant, vous n’avez pas d’amis.

La règle est complexe, multiforme. En dehors des heures de travail il y a les achats qu’il faut bien effectuer, les distributeurs automatiques où il faut bien retirer de l’argent (et où, si souvent, vous devez attendre). Surtout, il y a les différents règlements que vous devez faire parvenir aux organismes qui gèrent les différents aspects de votre vie. Par-dessus le marché vous pouvez tomber malade, ce qui entraîne des frais, et de nouvelles formalités. Cependant, il reste du temps libre. Que faire ? Comment l’employer ? Se consacrer au service d’autrui ? Mais, au fond, autrui ne vous intéresse guère. Écouter les disques ? C’était une solution, mais au fil des ans vous devez convenir que la musique vous émeut de moins en moins. Le bricolage, pris dans son sens le plus étendu, peut offrir une voie. Mais rien en vérité ne peut empêcher le retour de plus en plus fréquent de ces moments où votre absolue solitude, la sensation de l’universelle vacuité, le pressentiment que votre existence se rapproche d’un désastre douloureux et définitif se conjuguent pour vous plonger dans un état de réelle souffrance. Et, cependant, vous n’avez toujours pas envie de mourir.

Vous avez eu une vie. Il y a eu des moments où vous aviez une vie. Certes, vous ne vous en souvenez plus très bien ; mais des photographies l’attestent. Ceci se passait probablement à l’époque de votre adolescence, ou un peu après. Comme votre appétit de vie était grand, alors ! L’existence vous apparaissait riche de possibilités inédites. Vous pouviez devenir chanteur de variétés ; partir au Venezuela. Plus surprenant encore, vous avez eu une enfance. Observez maintenant un enfant de sept ans, qui joue avec ses petits soldats sur le tapis du salon. Je vous demande de l’observer avec attention. Depuis le divorce, il n’a plus de père. Il voit assez peu sa mère, qui occupe un poste important dans une firme de cosmétiques. Pourtant il joue aux petits soldats, et l’intérêt qu’il prend à ces représentations du monde et de la guerre semble très vif. Il manque déjà un peu d’affection, c’est certain ; mais comme il a l’air de s’intéresser au monde !

Vous aussi, vous vous êtes intéressé au monde. C’était il y a longtemps ; je vous demande de vous en souvenir. Le domaine de la règle ne vous suffisait plus ; vous ne pouviez vivre plus longtemps dans le domaine de la règle ; aussi, vous avez dû entrer dans le domaine de la lutte. »[149]

Il peut être utile ici de situer la position de Houellebecq par rapport à certains grands courants de pensée. Pour commencer, la digression sur le concept de règle semble se rattacher directement à la problématique d’origine des sciences sociales : ce sont les travaux de Durkheim, poursuivis par Mauss et Lévi-Strauss en particulier, qui ont amené à définir le monde de la culture par opposition à celui de la nature, en s’appuyant sur la distinction établie entre la notion de règle et celle de loi (Lévi-Strauss, Anthropologie structurale). Or Houellebecq semble particulièrement conscient de cette opposition :

« Le monde extérieur avait ses propres lois, et ces lois n'étaient pas humaines. »[150]

L’idée majeure de Lévi-Strauss est que si le contenu de la règle varie, la présence de règles, elle, ne varie pas, et constitue même au contraire la limite précise où commence l’humanité, c’est-à-dire la limite à partir de laquelle l’homme échappe aux seules contingences des lois naturelles pour se définir comme créature essentiellement culturelle. L’universalité du critère permet de donner une définition large de l’humanité, incluant les tribus « sauvages » autant que les sociétés industrielles. Qu’importe, signale Lévi-Strauss, que le tabou de l’inceste s’arrête à la sœur ou à la cousine éloignée, ce qui importe est qu’il existe universellement, indépendamment de sa traduction contingente au sein de tel ou tel groupe.

Dans ces conditions, faire l’hypothèse, comme Houellebecq nous y invite dans l’extrait précédent, d’un abandon du domaine de la règle pour la domaine de la lutte (autrement dit, de la loi du plus fort), c’est évidemment remettre en cause la possibilité même de la survie de l’humanité dans la société post-industrielle. C’est bien d’ailleurs le constat désespérant auquel le héros invite :

« … je ne comprends pas, concrètement, comment les gens arrivent à vivre. J'ai l'impression que tout le monde devrait être malheureux. »[151]

Plus tard, et en particulier dans Possibilité, Houellebecq ira jusqu’à défendre des thèses nettement transhumanistes. Il est d’ailleurs régulièrement cité comme l’une des rares personnalités publiques associées au mouvement transhumaniste. Quoique cette position soit extrême, elle est en pleine cohérence avec le diagnostic : celui, aujourd’hui assez largement partagé, d’une disparition progressive des règles de vie anciennes, établies sur les principes de devoir, d’honneur, de politesse, au profit de process automatiques privant les hommes de la common decency, définie par George Orwell comme ce fin écheveau de liens et codes sociaux rendant agréable, voire même seulement possible, la vie en société[152].

De ce point de vue, le constat de Houellebecq peut être rapproché :

- de celui des chercheurs du MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales), en particulier d’Alain Caillé, dont tout l’effort consiste à dénoncer l’omniprésence du paradigme utilitariste dans les disciplines des sciences de l’homme. L’un des membres du MAUSS, Bruno Viard, est d’ailleurs un critique enthousiaste de Houellebecq[153].

- de Jean-Claude Michéa dont l’analyse plus politique renvoie dos à dos gauche et droite libérales en montrant comment l’illusion du calcul utilitaire individuel, postulat partagé par tout l’establishment politique, conduit à l’implosion sociale

- des économistes s’opposant à la doxa dominante, dont l’un des plus populaires en France est Bernard Maris, qui se trouvent répartis en grand nombre à des degrés plus ou moins intenses de la critique à l’orthodoxie, des plus anonymes altermondialistes jusqu’aux prix Nobel Sen ou Stiglitz, par exemple.

Phase de l’approfondissement critique : Particules

Si la condensation théorique s’annonce déjà dans le premier roman de Houellebecq, ce n’est cependant que dans le second que, délivrant toute sa puissance, elle donne naissance à une véritable pensée critique construite.

Les idées déjà présentes dans Extension y sont pour l’essentiel reprises, mais au travers d’une vision plus large s’illustrant dans les parcours et les représentations du monde opposés des deux demi-frères héros de l’histoire. Bien que très différents, l’un et l’autre en arrivent à éprouver une impossibilité d’accéder au bonheur qui, dans l’analyse qu’ils sont amenés à en faire, les conduit aux mêmes considérations que le Michel d’Extension. De cette manière, les conclusions brièvement exprimées dans le premier roman sont généralisées en dehors du seul cadre, précis mais étroit, de la vision dépressive du premier personnage.

Dans le cas de Michel, le problème principal est celui de l’isolement. Incapable d’établir des relations à autrui, il incarne le risque de déshumanisation par désaffiliation, ou dissolution de tous les liens sociaux. La notion de liens ou liaisons[154] avait d’ailleurs été explicitement mise en rapport direct par Houellebecq avec la possibilité pratique du bonheur dès le premier roman :

« Je connais un peu ce garçon ; nous sommes arrivés en même temps dans l'entreprise, il y a trois ans ; nous partagions le même bureau. Une fois, nous avions parlé civilisation. Il disait - et en un sens il le croyait vraiment - que l'augmentation du flux d'informations à l'intérieur de la société était en soi une bonne chose. Que la liberté n'était rien d'autre que la possibilité d'établir des interconnexions variées entre individus, projets, organismes, services. Le maximum de liberté coïncidait selon lui avec le maximum de choix possibles. En une métaphore empruntée à la mécanique des solides, il appelait ces choix des degrés de liberté. »[155]

Et un peu plus loin :

« Si les relations humaines deviennent progressivement impossibles, c'est bien entendu en raison de cette multiplication des degrés de liberté dont Jean-Yves Fréhaut se faisait le prophète enthousiaste. Lui-même n'avait connu, j'en ai la certitude, aucune liaison ; son état de liberté était extrême. J'en parle sans acrimonie. C'était, je l'ai dit, un homme heureux ; ceci dit, je ne lui envie pas ce bonheur. »[156]

Derrière le personnage de Jean-Yves Fréhaut, on reconnaît en filigrane des figures comme Joël de Rosnay en France, ou Raymond Kurzweil aux Etats-Unis, qui se sont fait les promoteurs d’une mondialisation heureuse, d’un réseau d’information universel, voire de l’émergence de cyborgs qui ne seraient autres que des humains technologiquement améliorés (ce qui est très différent de la vision transhumaniste qui postule qu’il faut changer l’homme en profondeur –donc atteindre à la nature humaine- et non seulement l’améliorer en lui ajoutant des prothèses techniques, en quelque sorte par adjonction, si l’on veut raisonnablement espérer améliorer son sort). Houellebecq se montre volontiers moqueur vis-à-vis des prophètes naïfs de la modernité, en mettant parfaitement en évidence le parallèle entre la vision fonctionnaliste du cerveau envisagé comme machine cybernétique et le fonctionnement de l’économie de marché, et en remettant clairement en question la notion d’émergence chère aux tenants de l’Intelligence Artificielle forte[157].

« Nous étions je me souviens assis près de l'unité centrale. La climatisation émettait un léger bourdonnement. Il comparait en quelque sorte la société à un cerveau, et les individus à autant de cellules cérébrales, pour lesquelles il est en effet souhaitable d'établir un maximum d'interconnexions. Mais l'analogie s'arrêtait là. Car c'était un libéral, et il n'était guère partisan de ce qui est si nécessaire dans le cerveau : un projet d'unification.

Sa propre vie, je devais l'apprendre par la suite, était extrêmement fonctionnelle. Il habitait un studio dans le 15e arrondissement. Le chauffage était compris dans les charges. Il ne faisait guère qu'y dormir, car il travaillait en fait beaucoup - et souvent, en dehors des heures de travail, il lisait Micro-Systèmes. Les fameux degrés de liberté se résumaient, en ce qui le concerne, à choisir son dîner par Minitel (il était abonné à ce service, nouveau à l'époque, qui assurait une livraison de plats chauds à une heure extrêmement précise, et dans un délai relativement bref). »[158]

Dans le second roman, en dehors du titre lui-même, la notion de « déliaison »[159] se retrouve dans la condition des deux personnages, enfants de divorcés délaissés par leurs parents :

« Les enfants, quant à eux, étaient la transmission d’un état, de règles et d’un patrimoine […] Aujourd’hui, tout cela n’existe plus : je suis salarié, je suis locataire, je n’ai rien à transmettre à mon fils. Je n’ai aucun métier à lui apprendre, je ne sais même pas ce qu’il pourra faire plus tard ; les règles que j’ai connues ne seront de toute façon plus valables pour lui. Il vivra dans un autre univers. Accepter l’idéologie du changement continuel c’est accepter l’idée que la vie d’un homme soit strictement réduite à son existence individuelle, et que les générations passées et futures n’aient plus aucune importance à ses yeux. »[160]

Le Michel des Particules est donc seul. Il n’en est pas vraiment triste, plutôt indifférent, ou vaguement surpris quand il se prend à considérer les choses de l’extérieur. Il est en particulier sujet à de longues méditations qui peuvent culminer en expériences de conscience proches de la décorporation.

« Après la visite de Bruno, Michel demeura couché deux semaines entières. De fait, se demandait-il, comment une société pourrait-elle subsister sans religion? Déjà, dans le cas d'un individu, ça paraissait difficile. Pendant plusieurs jours, il contempla le radiateur situé à gauche de son lit. En saison les cannelures se remplissaient d'eau chaude, c'était un mécanisme utile et ingénieux; mais combien de temps la société occidentale pourrait-elle subsister sans une religion quelconque ? »[161]

Ou même, pendant un rapport sexuel avec Annabelle :

« Il cessa rapidement de bouger, saisi par l'évidence géométrique de l'accouplement, émerveillé aussi par la souplesse et la richesse des muqueuses. »[162]

Ce premier personnage illustre l’absurdité d’un monde sans amour ni passion, autrement dit d’un monde réduit à son expression fonctionnelle exprimable par une description objective et chiffrée. Or ce monde est précisément celui que les économistes néo-classiques s’efforcent de substituer à la réalité –au mépris parfois du plus élémentaire bon sens.

Dans le cas du second héros, le problème est en quelque sorte complémentaire ou inverse. Obsédé sexuel toujours insatisfait de ses conquêtes, il pourra illustrer l’aberration d’un monde conduit par le seul principe de plaisir égoïste.

« Augmenter les désirs jusqu’à l’insoutenable tout en rendant leur satisfaction de plus en plus inaccessible, tel était le principe unique sur lequel reposait la société occidentale. »[163]

Ou encore :

 « en mastiquant ses céréales vitaminées il songeait au vampirisme de la quête sexuelle, à son aspect faustien. » [164]

La problématique posée est ancienne. Déjà les stoïciens avaient perçu la dimension infiniment frustrante de la quête du désir, en ce que celui-ci avait toujours tendance à se déplacer d’un objet à un autre, ne pouvant en définitive jamais être assouvi (thèse amplement reprise ou détaillée, par exemple par René Girard ; ou popularisée par Jean-Claude Guillebaud dans La tyrannie du plaisir). La plupart des philosophies de la sagesse, au premier rang desquelles on peut citer le bouddhisme, enseignent donc à considérer le désir avec prudence. Pourtant, le monde marchand utilise au contraire au maximum cette faiblesse de la condition humaine : on s’en convaincra simplement en analysant une quelconque séquence publicitaire. Entre stimulation sexuelle, promesses de plaisir accessible, utilisation de la force du conformisme (en particulier chez les adolescents), captation d’attention voire manipulation des plus faibles (en particulier les enfants), la publicité agit, insiste, et insiste encore sur le principe de désir plus que sur tout autre, et en particulier plus que sur celui de l’argumentation rationnelle[165].

Or des expériences bien connues ont montré qu’au moins chez les rats, la stimulation libre des zones du plaisir ne connaissait aucune limite, et que les sujets ayant la possibilité de s’administrer directement des stimulations cérébrales équivalentes à la libération d’endorphines cessaient de s’alimenter, de surveiller leurs petits, et plus généralement toute forme d’activité même vitale pour s’adonner jusqu’à la mort à ces stimulations[166]. Houellebecq signale dans le même ordre d’idées que « tous les animaux sacrifient leur vie sans hésiter pour un rapport sexuel. »[167] Il existe ici un parallèle intéressant avec l’hypothèse de la disparition volontaire de l’homme évoquée par Simak (que Houellebecq cite souvent) dans Demain les chiens.

Cette observation n’est pas si éloignée qu’il pourrait paraître de considérations d’économie théorique. En effet, postuler, comme le fait l’économie classique, qu’il existe une fonction générale permettant d’intégrer tous les attributs d’un produit ou un service en une valeur d’utilité transposable en monnaie, et postuler en outre que le consommateur a pour seul objectif de maximiser son utilité, c’est imaginer ce dernier condamné à la recherche d’un « maximum de plaisir » donc animé d’un « maximum de désir », avec le double avantage de stimuler la consommation et la production (l’addiction au plaisir de la consommation ne pouvant se payer que par un niveau de revenus suffisant). Le personnage de Bruno constitue l’archétype d’un tel individu.

Prenant appui sur deux frères aux tempéraments et aux parcours diamétralement opposés, Particules se donne donc, on le voit, les moyens d’une critique du monde contemporain bien plus large que la simple charge aux accents marxistes du premier roman.

Phase de l’application pratique : Plateforme, La Carte et Possibilité

Le troisième livre n’ajoutera pas grand-chose à ce qu’ont permis d’établir les deux premiers. Il servira plus spécialement à donner des mises en situation variées des théories proposées. De la même façon que dans un cours, une phase d’application (exercice, application numérique) suit souvent le cours magistral, on donne ici sa place au cas pratique, au développement particulier.

Le secteur d’activité qui sert de support à la démonstration est celui du tourisme de masse. Ce secteur économique est devenu récemment l’un des plus importants marchés mondiaux, et puisqu’il est entré dans une phase de démocratisation (autrement dit puisqu’il s’adresse au petit-bourgeois), il est en pleine cohérence avec la visée houellebecquienne de description de la condition humaine moderne moyenne.

Ce livre est, du point de vue du récit, celui qui correspond le plus au genre romanesque classique : la narration de l’histoire, ordonnée chronologiquement, y occupe une place centrale. Le nombre important de personnages secondaires permet de dresser une divertissante galerie de portraits. Il y a de l’action, du mouvement, et du sexe. On a donc un ouvrage plus facile à lire, plus « grand public » par certains côtés, et l’intention de popularisation des thèses, dont l’exposé théorique est ici allégé, n’est peut-être pas à exclure : on aurait donc affaire à un ouvrage de vulgarisation plus qu’à un traité théorique supplémentaire.

Dans La Carte, on retrouve la même configuration. Le roman est facile à lire, et sa toile de fond économique est double : l’auteur y envisage parallèlement l’évolution, exagérée et peu compréhensible, du marché de l’art contemporain et celle, plus solide et plus saine, du tourisme rural de moyen-haut de gamme en France. Le retournement de perspective est simple et évident, par rapport à Plateforme, puisqu’il s’agit cette fois en partie d’observer le comportement des touristes asiatiques en France, tandis que dans Plateforme, l’action se déroulait partiellement en Asie, avec des personnages Français.

Dans le même temps qu’on passe du théorique au pratique, la critique peut sembler moins virulente. En effet, si la condition de l’homme moderne est toujours décrite comme essentiellement misérable, les mécanismes de l’économie de marché ne sont pas toujours stigmatisés. Décrits négativement dans certains de leurs effets (notamment du point de vue de l’excitation au désir et à la jalousie de la jeunesse des banlieues), ils sont en revanche envisagés comme une solution possible à certains déséquilibres de richesse au niveau mondial : une plus grande tolérance au tourisme sexuel permettrait, par le jeu de l’échange marchand, de redistribuer de l’argent vers les pays du Sud. Plus tard dans le courant du XXIème siècle, le mouvement s’inverserait avec l’ouverture du marché du tourisme aux consommateurs enrichis des pays du Sud (Chine, Inde, etc).

Ainsi Alain Soral relève-t-il avec justesse dans Socrate à Saint-Tropez que si Extension décrit une vision d’inspiration marxiste étendue au fonctionnement sexuel de la société, Plateforme constitue au contraire une sorte d'éloge du libéralisme et des mécanismes de marché comme régulateurs de l’activité humaine. La Carte, texte d’inspiration ni marxiste ni libérale, développerait pour sa part une vision davantage inspirée par un conservatisme modéré, mais assumé. On reste donc dans l’économie, mais en changeant de point de vue, ou en tout cas en le nuançant.

Le quatrième roman, Possibilité, n’ajoute rien de neuf, au plan économique, aux précédents. Il permet simplement de reprendre les idées déjà émises en les formulant différemment, et de multiplier les exemples, de façon à donner plus de force, plus de profondeur à l’ensemble de l’œuvre. Ainsi, la lecture comparée de l’ensemble des romans fait-elle apparaître de nombreux « refrains », des thèmes et des expressions communes qu’on ne remarque parfois qu’après plusieurs relectures, et qui donnent à coup sûr le sentiment d’avoir affaire à un ensemble particulièrement cohérent et bien construit, qui ne doit rien au hasard, dont il est temps de faire maintenant l’inventaire détaillé.

 

2 – L’extension du domaine de l’économie, ou la généralisation de la compétition et du struggle for life à tous les domaines de l’activité humaine

Commençons par le commencement : la malédiction essentielle dont souffrent les personnages de Houellebecq, c’est l’absence de lien social, et plus particulièrement d’amour (sous toutes ses formes : amour maternel, amour filial, amour conjugal, etc). Pour le formuler de manière un peu plus détaillée, on pourrait dire qu’autrefois (avant l’avènement du libéralisme), une partie de la vie humaine –essentiellement la vie extra-familiale, à savoir les études et le monde professionnel- était soumise aux contraintes de la compétition, mais qu’une autre partie –essentiellement la vie familiale- était pour sa part protégée de toute concurrence. Une fois le mariage accompli et les enfants nés, la faible proportion de divorces faisait de la famille nucléaire une zone où régnait une sorte de communisme primitif, où le droit et l’intérêt égoïste s’abolissaient, et au sein de laquelle les êtres humains pouvaient en quelque sorte « baisser la garde » et s’abandonner à une forme de confiance mutuelle propice à l’émergence de l’amour. Le modèle libéral, fondé sur le double culte du droit et de l’économie, et ne n’adressant qu’aux individus seuls, éventuellement dressés pour l’occasion contre des membres de leur famille nucléaire (contestation de l’autorité paternelle, stimulation de l’émancipation des femmes par la proposition chimérique d’un droit au bonheur inconditionnel), a fait éclater cette division, et soumis la totalité du champ des activités humaines aux lois de la concurrence.

« Il est piquant de constater que cette libération sexuelle a parfois été présentée sous la forme d'un rêve communautaire, alors qu'il s'agissait en réalité d'un nouveau palier dans la montée historique de l'individualisme. Comme l'indique le beau mot de «ménage», le couple et la famille représentaient le dernier îlot de communisme primitif au sein de la société libérale. La libération sexuelle eut pour effet la destruction de ces communautés intermédiaires, les dernières à séparer l'individu du marché. Ce processus de destruction se poursuit de nos jours. »[168]

Ou encore :

« Plus généralement, il n'y a rien à tirer des femmes en analyse. Une femme tombée entre les mains des psychanalystes devient définitivement impropre à tout usage, je l'ai maintes fois constaté. Ce phénomène ne doit pas être considéré comme un effet secondaire de la psychanalyse, mais bel et bien comme son but principal. Sous couvert de reconstruction du moi, les psychanalystes procèdent en réalité à une scandaleuse destruction de l'être humain. Innocence, générosité, pureté... tout cela est rapidement broyé entre leurs mains grossières. Les psychanalystes, grassement rémunérés, prétentieux et stupides, anéantissent définitivement chez leurs soi-disant patientes toute aptitude à l'amour, aussi bien mental que physique ; ils se comportent en fait en véritables ennemis de l'humanité. Impitoyable école d'égoïsme, la psychanalyse s'attaque avec le plus grand cynisme à de braves filles un peu paumées pour les transformer en d'ignobles pétasses, d'un égocentrisme délirant, qui ne peuvent plus susciter qu'un légitime dégoût. Il ne faut accorder aucune confiance, en aucun cas, à une femme passée entre les mains des psychanalystes. Mesquinerie, égoïsme, sottise arrogante, absence complète de sens moral, incapacité chronique d'aimer : voilà le portrait exhaustif d'une femme "analysée". »[169]

Cette thèse de la dissolution du lien social, exprimée de façon simple et puissante dès 1994 est sans doute l’un des facteurs qui a assuré la popularité du premier roman de Houellebecq, tant elle correspond à un malaise largement ressenti dans la société occidentale, mais jusque là moins exprimé dans la fiction que les thèmes relevant de la régression narcissique et de l’érotisme proclamé :

« Décidément, me disais-je, dans nos sociétés, le sexe représente bel et bien un second système de différenciation, tout à fait indépendant de l'argent ; et il se comporte comme un système de différenciation au moins aussi impitoyable. Les effets de ces deux systèmes sont d'ailleurs strictement équivalents. Tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. Certains font l'amour tous les jours ; d'autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais. Certains font l'amour avec des dizaines de femmes ; d'autres avec aucune. C'est ce qu'on appelle la " loi du marché ". Dans un système économique où le licenciement est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver sa place. Dans un système sexuel où l'adultère est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver son compagnon de lit. En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables ; d'autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante ; d'autres sont réduits à la masturbation et la solitude. Le libéralisme économique, c'est l'extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. De même, le libéralisme sexuel, c'est l'extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. Sur le plan économique, Raphaël Tisserand appartient au camp des vainqueurs ; sur le plan sexuel, à celui des vaincus. Certains gagnent sur les deux tableaux ; d'autres perdent sur les deux. Les entreprises se disputent certains jeunes diplômés ; les femmes se disputent certains jeunes hommes ; les hommes se disputent certaines jeunes femmes ; le trouble et l'agitation sont considérables. »[170]

Si le Darwinisme n’est pas explicitement convoqué (Darwin n’est pas cité dans Extension, et simplement mentionné deux fois de façon très marginale dans Particules), on ne peut s’empêcher de penser à la théorie de l’évolution des espèces, qui fait de la survie du plus apte le mécanisme de sélection le plus efficace dans le monde naturel. Cette référence est d’autant plus tentante que la métaphore de la sélection naturelle est parfois retenue dans les présentations vulgarisées de la théorie libérale, au moyen de la justification de la compétition par l’exigence du « struggle for life ». L’omniprésence de la compétition sexuelle dans les récits de Houellebecq tend à accréditer cette idée, tant il est vrai que la sélection sexuelle constitue, au même titre que la sélection écologique, l’un des deux mécanismes majeurs de l’évolution des espèces animales.

Rappelons que la sélection sexuelle est le principe qui restreint l’accès à la reproduction à un nombre limité d’individus –en général les mâles dominants-, de sorte que ceux-ci sont les seuls à pouvoir transmettre leurs gènes. La sélection écologique désigne pour sa part le principe qui décrit comment les contraintes du milieu (alimentation disponible en quantité limitée, présence de prédateurs) conditionne la seule survie des individus les plus résistants ou les plus adaptés. Dans certains cas, les deux forces sélectives agissent dans le même sens : un lion endurant et puissant sera d’abord plus performant pour chasser et assurer sa survie après avoir quitté son groupe d’origine, plus tard dans ses combats pour conquérir une horde de femelles. Cependant, dans certains autres cas qui ont intéressé les biologistes, les deux facteurs s’opposent : c’est le cas du plumage chatoyant de certains oiseaux mâles (comme le paon), fort apprécié des femelles mais constituant un évident désavantage du point de vue du camouflage. La théorie du handicap ainsi que le jeu des signaux ont permis d’élaborer un cadre théorique crédible pour expliquer ces phénomènes, cadre dont Houellebecq semble avoir une connaissance au moins indirecte lorsqu’il mentionne :

 « Au fond je n’avais pas exagéré l’importance de la sexualité. C’est en méditant sur les animaux. [] Je pense que l’empreinte biochimique doit être forte quand même, l’empreinte biochimique de ce qui a été toute la vie animale depuis les origines du monde […] Il doit y avoir une limite à l’action de la civilisation sur l’homme, mais enfin le déterminisme biologique reste très puissant […] En fait cette école d’ingénieurs agronomes m’a tout de même été utile, parce que je me souviens d’un cours de génétique des populations où il était glissé clairement que la valeur sélective d’un individu, c’était le nombre de descendants qu’il procréait, point final, en fait, la seule chose qui comptait, un système à un paramètre. Donc un individu vivant très très longtemps, un gagnant dans la lutte pour la vie ne procréant aucun descendant, avait une valeur sélective nulle. Un individu qui procréait beaucoup et mourrait rapidement avait une valeur sélective très élevée. Ca m’a impressionné […]. Voilà pourquoi les filles sont jolies. Voilà pourquoi les colibris ont des parades qui les font repérer immédiatement par leurs prédateurs. Le fait qu’ils meurent n’a aucune importance,  l’essentiel c’est qu’ils aient été repérés par la femelle, même si le prédateur doit les repérer aussi. »[171]

Si en économie, on ne retient en général de la sélection naturelle que la part écologique, plus généralisable, Houellebecq prend pour sa part soin de donner à la sélection sexuelle toute l’importance qu’elle mérite.

« Plus tard, la mondialisation de l’économie donna naissance à une compétition beaucoup plus dure, qui devait balayer les rêves d’intégration de l’ensemble de la population dans une classe moyenne généralisée au pouvoir d’achat régulièrement croissant ; des couches sociales de plus en plus étendues basculèrent dans la précarité et le chômage. L’âpreté de la compétition sexuelle ne diminua pas pour autant, bien au contraire. »[172]

La symétrie d’analyse entre compétition économique et compétition sexuelle est maintenue tout au long des récits. On en trouve régulièrement le rappel. Par exemple dans le discret « Financièrement, sexuellement » qui suit :

« Qu’était un banquier, un ministre, un chef d’entreprise par rapport à un acteur de cinéma ou à une rock star ? Financièrement, sexuellement et à tous points de vue un zéro. »[173]

Or, dès lors que l’échange sexuel se met à faire l’objet d’une compétition aussi ouverte que l’échange économique, le même processus qui contribue, en économie totalement dérégulée, à une sorte de guerre concurrentielle totale précipitant la dissolution chaotique du système d’origine, se met également en place dans l’ordre des rapports humains.

Il existe plusieurs façons de mettre en évidence l’impossibilité d’un libéralisme pur : par exemple, d’un point de vue théorique, la notion même de concurrence pure et parfaite et de transparence de l’information sont contradictoires. En effet, si les mêmes informations sont partagées par tous (informations sur les situations contingentes données, mais également sur les modèles d’analyse disponibles, on voit mal en vertu de quoi certains acteurs d’un secteur concurrentiel donné agiraient d’une façon différente des autres[174]. Pour prendre l’exemple des marchés financiers, l’hypothèse de l’efficience forte devrait amener tous les acteurs de la bourse aux mêmes conclusions au même moment, abolissant ainsi la différence d’estimation de valeur réelle qui, dans la réalité, oppose les vendeurs (qui estiment qu’un titre vaut moins que la valeur cotée) aux acheteurs (qui pensent le contraire), fondant la possibilité d’un échange entre eux. Une autre façon d’entreprendre la critique d’un libéralisme total (donc s’étendant des producteurs aux consommateurs) est de remarquer qu’à partir d’un certain degré de généralisation de l’intensité capitalistique des entreprises (augmentation des dépenses d’investissement au détriment des dépenses salariales, et par conséquent des revenus des ménages), les marchés de grande consommation décroissent par affaiblissement de la demande. Or, l’exigence accrue de retours sur investissement rapides, directement liée à l’extrême fluidité des marchés, peut encourager cette tendance : c’est la raison pour laquelle, à partir des années 2000, les annonces de plans de licenciements massifs avaient en général un effet positif sur les valeurs cotées des entreprises concernées, alors même que la généralisation de tels plans ne pouvait qu’aboutir à terme à un effondrement des marchés par disparition des clients finaux. C’est aussi la raison pour laquelle on a peu lutté, avant la crise financière de 2008, contre la tendance à l’augmentation de l’écart entre les revenus les plus élevés et les revenus les plus faibles. Il s’agissait là d’une simple conséquence logique de la fluidification des échanges. Les revenus les plus élevés se trouvaient logiquement liés à la logique de concentration des structures, alors que les revenus les plus faibles n’étaient plus guère limités par l’existence d’un salaire minimum, de nouveaux contrats précaires apparaissant régulièrement pour contourner les obstacles légaux hérités de l’ancienne époque marquée d’un reste de social-démocratie.

Une telle situation n’est pas sans rappeler celles mises en lumière par la théorie des jeux, dans lesquelles certaines configurations de matrices de payoff provoquent des comportements individuels contraires à l’intérêt collectif. Qu’on songe au cas suivant, inspiré de la vie quotidienne : dans une grande ville donnée, les habitants ont le choix entre deux modes de transport : le transport en commun (bus) et le transport individuel (voiture personnelle). Les bus et les voitures partageant le même système de voirie, plus il y a de voitures, plus le système s’engorge et moins les bus circulent. Cependant, les voitures étant plus manoeuvrantes, un individu donné va toujours plus vite en voiture qu’en bus. L’intérêt collectif consiste donc pour tout le monde à prendre le bus, mais l’intérêt individuel conseille à chacun, marginalement, de prendre sa voiture.

Ce genre de contradictions, Houellebecq semble en avoir eu conscience. Non que le système libéral ne puisse fonctionner, au moins temporairement, de manière satisfaisante. Michéa rappelle d’ailleurs avec justesse dans L’Empire du moindre mal que ce modèle n’avait pas pour ambition historique d’être le meilleur, mais plutôt le moins mauvais possible. Etabli par Adam Smith à une époque où les guères de religion, fortement teintées d’idéologie, venaient de ravager l’Europe, la théorie libérale visait principalement par réaction à restaurer la possibilité d’une vie au-delà de la terreur, marquée par la pacification des échanges, le recul de l’intégrisme religieux, l’apologie de la liberté d’entreprendre, la libéralisation des mœurs. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que la formule de Sir Winston Churchill selon laquelle « la démocratie est le pire des régimes à l’exception de tous les autres » soit devenue si populaire dans les milieux libéraux : elle ne fait en effet, deux siècles plus tard, qu’exprimer sa quintessence exacte transposée au monde politique.

Nettement conscient des apories du système libéral, Houellebecq les relève cependant sans complexe quand il les rencontre :

« La théorie du retour sur investissement rapide a fait des ravages effroyables dans les mentalités. »[175]

Et surtout, il les transpose directement dans le domaine des relations humaines :

« En hommage à Karl Marx, plaçant au cœur de son système, telle une entéléchie délétère, l’énigmatique concept de « baisse tendancielle du taux de profit », il serait tentant de postuler, au cœur du système libertin dans lequel venaient d’entrer Bruno et Christiane, l’existence d’un principe de baisse tendancielle du taux de plaisir. »[176]

En somme le libéralisme semble être un bon système de transition ou de sortie, applicable avec succès à une société précédemment façonnée par un autre système plus structuré (théocratie, guildes marchandes, économie mixte, etc), pendant une période limitée. Cependant en l’absence d’opposition ou d’alternative, il se déploie jusqu’à l’absurde et sans limite, jusqu’à sa propre perte.

 

3 – Prisonniers de la simplicité

Quoique l’ambition théorique de l’œuvre soit considérable (Houellebecq se décrivant lui-même comme ayant des traits mégalomaniaques depuis l’enfance, ayant par exemple eu l’idée dans sa jeunesse de rédiger des projets de constitution imaginaires), ses romans ne se caractérisent pas par une quelconque complexité scénaristique, mais au contraire par la présence permanente, et finalement très pesante, d’une forme de simplicité implacable. De ce point de vue, on pourrait défendre l’idée que ses romans constituent des drames au sens classique : ce n’est en effet pas le caractère inattendu, imprévisible, anecdotique, qui constitue la trame principale de leur récit, mais au contraire la mécanique, aussi sûre que précise, qui ne manque pas de conduire les héros vers leur fin, en général tragique.

La notion baudelairienne de spleen est sans nul doute récurrente dans l’œuvre de Houellebecq. Baudelaire est lui-même l’une des références les plus constantes de l’auteur[177]. Par son côté lancinant, le spleen ne constitue pas forcément une humeur divergente, ou distrayante. C’est tout le contraire : le spleen converge toujours vers le même sentiment unique d’absurdité et de dégoût, en quelque sorte d’indifférence ou d’ennui intenses, pour autant que ces termes ne soient pas contradictoires. La citation suivante résume ce sentiment de la façon la plus condensée possible, par un aphorisme central de la pensée de Houellebecq :

« C’est souvent insoluble, mais c’est rarement compliqué. »[178]

Voilà exactement comment la possibilité du bonheur apparaît au dépressif : aussi stupidement impossible à trouver qu’une équation aussi simple à poser que x=x+1 est néanmoins impossible à résoudre. En d’autres termes comme une impasse logique. Ce qui peut occasionnellement donner naissance à des formules aux tonalités kafkaïennes, qu’on jugera au choix comiques ou tragiques :

« J'ai l'impression d'être une cuisse de poulet sous cellophane dans un rayon de supermarché. »[179]

« L'absence d'envie de vivre, hélas, ne suffit pas pour avoir envie de mourir. »[180]

En conséquence de leur état dépressif de fond, les héros de Houellebecq passent la plus grande partie de leur vie à s’ennuyer. Ils ne participent pas, au contraire de beaucoup de leurs contemporains, au vaste mouvement festif décrit par Philippe Muray. Même si de l’extérieur, certains passages peuvent paraître comiques, c’est surtout le procédé de la dérision qui est employé : dans le monde économique et social absurde que parcourent ces personnages, la tendresse humaine est rarement au rendez-vous. Dans les relations professionnelles ou marchandes, derrière l’ironie des situations, chacun ne cherche en définitive qu’à défendre ses propres intérêts, et le sourire évoqué à la fin de l’extrait qui suit n’est bien sûr autre qu’un sourire foncièrement commercial mettant par contraste en évidence l’absence d’humanité de la transaction, et la vanité qu’il y aurait à croire le contraire :

« L'achat d'un lit, de nos jours, présente effectivement des difficultés considérables, et il y a bien de quoi vous mener au suicide. D'abord il faut prévoir la livraison, et donc en général prendre une demi-journée de congé, avec tous les problèmes que ça pose. Parfois les livreurs ne viennent pas, ou bien ils ne réussissent pas à transporter le lit dans l'escalier, et on en est quitte pour demander une demi-journée de congé supplémentaire. Ces difficultés se reproduisent pour tous les meubles et les appareils ménagers, et l'accumulation de tracas qui en résulte peut déjà suffire à ébranler sérieusement un être sensible. Mais le lit, entre tous les meubles, pose un problème spécialement, éminemment douloureux. Si l'on veut garder la considération du vendeur on est obligé d'acheter un lit à deux places, qu'on en ait ou non l'utilité, qu'on ait ou non la place de le mettre. Acheter un lit à une place c'est avouer publiquement qu'on n'a pas de vie sexuelle, et qu'on n'envisage pas d'en avoir dans un avenir rapproché ni même lointain (car les lits durent longtemps de nos jours, bien au-delà de la période de garantie ; c'est une affaire de cinq ou dix, voire vingt ans ; c'est un investissement sérieux, qui vous engage pratiquement pour le restant de vos jours ; les lits durent en moyenne bien plus longtemps que les mariages, on ne le sait que trop bien). Même l'achat d'un lit de 140 vous fait passer pour un petit-bourgeois mesquin et étriqué ; aux yeux des vendeurs, le lit de 160 est le seul qui vaille vraiment d'être acheté ; là vous avez le droit à leur respect, à leur considération, voire à un léger sourire complice ; ils n'en ont décidément que pour le lit de 160. »[181]

Face aux diverses tentatives de leur entourage pour les tirer de leur léthargie, les héros de Houellebecq en reviennent toujours à l’essentiel : l’absence de solution à un problème dont on ne peut modifier l’énoncé. Par exemple, à une psychologue chargée de le suivre lors d’un séjour en maison de repos, le personnage principal d’Extension s’adresse ainsi :

« vous comprenez, nous vivons dans un monde tellement simple. Il y a un système basé sur la domination, l'argent et la peur - un système plutôt masculin, appelons-le Mars ; il y a un système féminin basé sur la séduction et le sexe, appelons-le Vénus. Et c'est tout. Est-il vraiment possible de vivre et de croire qu'il n'y a rien d'autre ? Avec les réalistes de la fin du XIXe siècle, Maupassant a cru qu'il n'y avait rien d'autre ; et ceci l'a conduit jusqu'à la folie furieuse. »[182]

Dans le second roman, c’est au tour de Bruno de se trouver confronté à la brutale réduction du monde à un nombre limité de dimensions. Professeur de français au lycée, Bruno peine à trouver un sens à son travail. Par comparaison à son frère, il se sent inutile (« tout ce que je sais faire c’est produire des commentaires douteux sur des objets culturels désuets », dit-il). Il ne parvient pas à se mettre en phase avec ses élèves. Doté indépendamment de sa volonté d’une certaine sensibilité artistique (il s’essaye à la littérature), il souffre de la simplification du monde qu’il voit s’accomplir sous ses yeux, au sein même de sa salle de classe. Après avoir proposé un sujet subtil sur Proust, il réalise :

« Je regardais Ben: il se grattait la tête, il se grattait les couilles, il mastiquait son chewing-gum. Qu'est-ce qu'il pouvait bien y comprendre, ce grand singe? Qu'est-ce que tous les autres pouvaient bien y comprendre, d'ailleurs? Moi-même, je commençais à avoir du mal à comprendre de quoi Proust voulait parler au juste. Ces dizaines de pages sur la pureté du sang, la noblesse du génie mise en regard de la noblesse de race, le milieu spécifique des grands professeurs de médecine... tout ça me paraissait complètement foireux. On vivait aujourd'hui dans un monde simplifié, à l'évidence. La duchesse de Guermantes avait beaucoup moins de thune que Snoop Doggy Dog; Snoop Doggy Dog avait moins de thune que Bill Gates, mais il faisait davantage mouiller les filles. Deux paramètres, pas plus. Bien sûr on aurait pu envisager d'écrire un roman proustien jet set où l'on aurait confronté la célébrité et la richesse, où l'on aurait mis en scène des oppositions entre une célébrité grand public et une célébrité plus confidentielle, à l'usage des happy few; ça n'aurait eu aucun intérêt. La célébrité culturelle n'était qu'un médiocre ersatz à la vraie gloire, la gloire médiatique; et celle-ci, liée à l'industrie du divertissement, drainait des masses d'argent plus considérables que toute autre activité humaine. Qu'était un banquier, un ministre, un chef d'entreprise par rapport à un acteur de cinéma ou à une rock star? Financièrement, sexuellement et à tous points de vue un zéro. Les stratégies de distinction si subtilement décrites par Proust n'avaient plus aucun sens aujourd'hui. »[183]

Un tel monde se révèle rapidement invivable. Si seuls les plus forts, sur la base de deux critères seulement, peuvent espérer avoir accès à la satisfaction de leur désir narcissique, et si le monde, dans son mouvement d’intégration toujours plus étendu, n’offre qu’un nombre de plus en plus limité de places pour les vainqueurs, on ne peut logiquement conclure qu’à la généralisation de la frustration et du sentiment d’échec. D’où vient alors que, même si la dépression nerveuse fait de plus en plus de victimes, la plupart des occidentaux parviennent encore à y échapper ? La réponse à cette question est simple : si la majorité de nos concitoyens parviennent à l’état dépressif logique qui résulterait du constat objectif de simplification du monde à l’œuvre sous l’effet d’un libéralisme achevé, c’est par le mécanisme du déni de réalité : ils préfèrent se laissent aller à un relativisme de pensée qui, confinant au laxisme intellectuel, leur évite d’avoir à regarder en face la brutale évidence de leur sort :

« je savais que les gens ont parfois du mal, étrangement, à accepter les idées simples. »[184]

Cependant, les héros des livres, pour leur part, affrontent la réalité de la simplification du monde, et doivent trouver un modus vivendi qui leur permette d’échapper à l’asile.

 

4 – Comment croire à la liberté ?

La difficulté logique consistant à accepter la simplicité de l’énoncé du problème du désir, et par conséquent le faible espoir de le résoudre en l’absence des pré-requis naturels indispensables pour le faire, oblige en outre les personnages des romans à réviser leur conception de la liberté. C’est dans Particules que cette question est le plus approfondie, le terme « déterminisme » y revenant à plusieurs reprises. On peut d’ailleurs considérer que la réflexion sur la liberté constitue le thème principal du roman. Il s’agit en effet largement d’étudier, dans le cas de deux personnages au profil psychologique opposé, la façon dont les contraintes structurelles de la vie d’homme (du « vampirisme de la quête sexuelle »[185], au vieillissement biologique[186]) peuvent façonner une existence.

Ce thème de la liberté s’introduit, comme souvent dans les présentations philosophiques, par une référence directe au déterminisme le plus strict, inspiré de Laplace :

« Les conditions initiales étant données, pensait-il, le réseau des interactions initiales étant paramétré, les événements se développent dans un espace désenchanté et vide; leur déterminisme est inéluctable. Ce qui s'était produit devait se produire, il ne pouvait en être autrement; personne ne pouvait en être tenu pour responsable. »[187]

Comme on le voit dans cet extrait, la dimension métaphysique de la question est immédiatement posée : on ne perd pas de temps. Dans l’hypothèse d’un déterminisme pur en effet, la grande question philosophique devient celle de la responsabilité de l’homme face à ses actes, seule hypothèse permettant de fonder la morale. La question prend encore davantage d’importance en régime libéral, individualiste et démocratique, puisque ces trois formes d’organisation supposent toutes, à un titre ou un autre, que les citoyens/consommateurs peuvent exercer efficacement un pouvoir de jugement leur permettant de progresser vers le bien-être.

« L'existence individuelle, le sentiment de liberté qui en découle constituent le fondement naturel de la démocratie. »[188]

« Maintenant c’était différent, la Thaïlande était entrée dans le monde libre, c’est-à-dire dans l’économie de marché. »[189]

En termes économiques, la question pourrait être transposée de la manière suivante : comment concilier les hypothèses de liberté et de rationalité des agents économiques, en particulier du consommateur ? Car de deux choses l’une : ou bien le consommateur est rationnel, et sa seule activité de choix consiste à opérer des calculs l’amenant à agir de manière déterminée, le producteur cherchant pour sa part à déconstruire ces modes de calcul au moyen d’études de marché, pour pouvoir prédire son comportement le plus précisément possible par une méthode inspirée du reverse engineering ; le consommateur est alors réductible à une boîte noire dont il importe simplement de mesurer précisément les inputs et les outputs. Ou bien il est libre d’agir comme bon lui semble, en dehors de tout calcul, et l’hypothèse de rationalité tombe.

En somme, on retrouve au cœur du monde marchand la problématique existentielle de l’acte gratuit, dont l’exemple le plus classique est donné par le personnage de Gide, Lafcadio, qui précipite un vieillard inconnu hors d’un train sous la simple impulsion de sa liberté[190]. Houellebecq lui-même, à titre personnel, a fait l’expérience de l’acte gratuit, comme il en témoigne dans son entretien à Sur le Ring[191] : à l’issue de sa classe préparatoire, au moment où il passait le concours de l’Ecole de Géologie de Nancy, il a subitement quitté la salle d’examen, abandonnant toute chance de succès, sans avoir le sentiment de l’avoir véritablement décidé de manière réfléchie. Plus généralement, la plupart de ses héros de roman, peut-être tous selon Houellebecq lui-même, quoique fortement déterminés par la société dans laquelle ils évoluent, traversent au moins une fois dans leur histoire une phase d’imprévisibilité durant laquelle ni eux-mêmes, ni les autres personnages qu’ils fréquentent, ni même peut-être le romancier, ne semblent pouvoir prévoir ce qui va leur arriver :

« Ce qui me fascine au fond le plus dans la mécanique quantique, c’est le fait qu’il y ait deux processus d’évolution. Un processus déterministe, et un processus indéterministe au moment de l’acte de mesure […] et effectivement beaucoup de mes romans sont conçus sur ce schéma, peut-être même tous, je ne sais pas, avec des phases déterministes, où les personnages évoluent comme ils doivent évoluer, et quelques moments où on ne sait pas ce qui va se produire, où ça peut basculer. Et je pense que peut-être toute décision dans la vie, importante, est un acte quantique, et aussi que toute décision, dans une certaine mesure, n’en est pas une, c’est-à-dire que l’imprévisibilité existe aussi pour celui qui décide. Ceci m’est apparu relativement tôt dans ma vie. »[192]

Cette question de l’acte gratuit a été placée au centre de la réflexion existentialiste. Tout comme la thèse du don gratuit chère à Marcel Mauss, l’acte gratuit, dans sa liberté absolue réductible à aucun modèle, s’oppose à la théorie de l’arithmétique des plaisirs qui suppose au contraire que, toute action obéissant à une anticipation calculée de plaisir-déplaisir, le modèle de l’échange marchand, fondé sur l’existence d’une unité de compte universelle (la monnaie), peut s’appliquer à tous les aspects de la vie humaine. Ce n’est qu’une question de point de départ : considérant la vie humaine comme absurde si elle ne fait aucune place à la liberté de choix (absurdité profondément traduite dans les productions artistiques de la première moitié du XXème siècle, de Duchamp à Camus, juste au moment où par contraste le positivisme dominant la pensée politique et économique accréditait la thèse déterministe), les penseurs d’un humanisme de combat peuvent se classer en trois catégories, regroupées autour de trois approches théoriques :

- Théorie de l’acte gratuit : Certains philosophes pensent que l’homme peut se révolter contre les mécanismes implacables du déterminisme par une sorte d’effort individuel d’auto-détermination transcendantale. C’est la voie envisagée par Nietzsche, ou Sartre. Evidemment, la tâche est d’autant plus surhumaine que la figure de Dieu se trouve elle aussi la plupart du temps exclue du raisonnement, la détermination par Dieu (conduisant au fatalisme), n’étant envisagée ici que comme facteur de réduction de la liberté humaine. Si bien que l’hypothèse fondant l’existentialisme se révèle vite empreinte de tautologie. La méthode Coué n’est pas loin : « Je suis libre, donc je suis libre » ; « j’existe parce que j’existe », etc. Une telle méthode d’autosuggestion pourra paraître légitime, ou en tout cas au moins efficace pour l’action, à certains individus déjà dotés d’une énergie vitale suffisante, en quelque sorte prééquipés de confiance en eux. Mais à des individus d’une lucidité passive, au tempérament contemplatif et dépressif, elle paraîtra vite creuse et ridicule. Voici comment la question se trouve abordée par Houellebecq :

« La lettre atteignit Michel en pleine crise de découragement théorique. Selon l'hypothèse de Margenau, on pouvait assimiler la conscience individuelle à un champ de probabilités dans un espace de Fock, défini comme somme directe d'espaces de Hilbert. Cet espace pouvait en principe être construit à partir des événements électroniques élémentaires survenant au niveau des micro-sites synaptiques. Le comportement normal était dès lors assimilable à une déformation élastique de champ, l'acte libre à une déchirure: mais dans quelle topologie? Il n'était nullement évident que la topologie naturelle des espaces hilbertiens permette de rendre compte de l'apparition de l'acte libre; il n'était même pas certain qu'il soit aujourd'hui possible de poser le problème, sinon en termes extrêmement métaphoriques. »[193]

- Théorie du don gratuit : Un autre voie pour la défense d’un humanisme modéré, mais concret, est celle proposée par les anthropologues qui observent qu’au sein de toutes les organisations humaines, des plus primitives aux plus sophistiquées, une bonne partie des comportements d’interaction échappent à toute tentative de réduction utilitariste. Dans la doctrine chrétienne, c’est le mystère de l’amour qui justifie cette faculté de libération de l’aliénation égoïste à laquelle mène finalement toute soumission au principe d’utilité. Dans le bouddhisme, ce serait la compassion. Houellebecq y voit un trait humain en définitive assez courant, historiquement établi. La définition qu’il donne dans l’extrait qui suit est très proche des analyses qui ressortent des travaux de Terestchenko sur la question[194] :

« De tels êtres humains, historiquement, ont existé. Des êtres humains qui travaillaient toute leur vie, et qui travaillaient dur, uniquement par dévouement et par amour; qui donnaient littéralement leur vie aux autres dans un esprit de dévouement et d'amour; qui n'avaient cependant nullement l'impression de se sacrifier; qui n'envisageaient en réalité d'autre manière de vivre que de donner leur vie aux autres dans un esprit de dévouement et d'amour. En pratique, ces êtres humains étaient généralement des femmes. »[195]

Houellebecq, on le voit, ne néglige donc nullement cet aspect de la réalité humaine. Seulement, il l’estime en voie de disparition, et la conjugue d’ailleurs au passé.

- Théorie de la grâce : De nombreux croyants s’en remettent pour leur part à la disposition divine de la grâce (en en acceptant, comme pour le recours à l’amour, la charge de mystère), pour résoudre la question. La grâce de Dieu, en effet, n’empêche pas le sentiment de liberté, puisque les hommes qui en bénéficient en sont tout à fait inconscients. Ainsi, l’homme peut à la fois être libre et contraint de faire le bien, pour ainsi dire sans que sa volonté propre soit indispensable à l’opération. L’hypothèse d’une prédestination peut alors tenir sans conduire nécessairement au fatalisme.

« Dix minutes environ s'écoulèrent. Annabelle savait qu'elle pouvait sonner à la porte, et voir Michel; elle pouvait aussi, finalement, ne rien faire. Elle ne savait pas exactement qu'elle était en train de vivre l'expérience concrète de la liberté; en tout cas c'était parfaitement atroce, et elle ne devait jamais plus tout à fait être la même, après ces dix minutes. Bien des années plus tard, Michel devait proposer une brève théorie de la liberté humaine sur la base d'une analogie avec le comportement de l'hélium super-fluide. Phénomènes atomiques discrets, les échanges d'électrons entre les neurones et les synapses à l'intérieur du cerveau sont en principe soumis à l'imprévisibilité quantique; le grand nombre de neurones fait cependant, par annulation statistique des différences élémentaires, que le comportement humain est - dans ses grandes lignes comme dans ses détails - aussi rigoureusement déterminé que celui de tout autre système naturel. Pourtant, dans certaines circonstances, extrêmement rares - les chrétiens parlaient d'opération de la grâce - une onde de cohérence nouvelle surgit et se propage à l'intérieur du cerveau; un comportement nouveau apparaît, de manière temporaire ou définitive, régi par un système entièrement différent d'oscillateurs harmoniques; on observe alors ce qu'il est convenu d'appeler un acte libre.

Rien de tel ne se produisit cette nuit-là, et Annabelle rentra dans la maison de son père. Elle se sentait sensiblement plus vieille. Il devait s'écouler près de vingt-cinq ans avant qu'elle ne revoie Michel. »[196]

Dans les trois cas, c’est la notion de gratuité qui est en jeu. La transposition théologique amène à considérer le concept de grâce, défini comme un don gratuit[197] de Dieu à certains individus (« grâce » et « gratuit » partagent la même étymologie latine, « gratia » et « gratuitus », et se retrouvent parfois très proches dans la langue française, « gracieux » pouvant par exemple signifier « gratuit »).

Ce n’est donc pas un hasard si la notion de gratuité apparaît plusieurs fois chez Houellebecq. La première fois, c’est d’ailleurs sous une forme particulièrement ironique, puisqu’elle porte sur le commerce du sexe, mais qu’elle se trouve immédiatement, sans doute par provocation, juxtaposée avec la notion d’amour, qui lui est à fois liée et opposée. Que le sexe résiste, au moins en partie, à une parfaite orchestration sociale (autrefois la sublimation, aujourd’hui l’intégration au modèle marchand), Freud, déjà, l’avait bien montré. Que l’amour résiste à tout marchandage, de nombreux crimes et sacrifices sont là pour en attester : celui des premiers chrétiens refusant d’abjurer le message du Christ, mais aussi plus généralement la disposition humaine des parents à se sacrifier pour leurs enfants, ou l’abondance de crimes et suicides passionnels dans les homicides.

« Tu comprends, j'ai fait mon calcul ; j'ai de quoi me payer une pute par semaine ; le samedi soir, ça serait bien. Je finirai peut-être par le faire. Mais je sais que certains hommes peuvent avoir la même chose gratuitement, et en plus avec de l'amour. » [198]

La notion d’amour, forme parfaite de gratuité, se trouve à plusieurs reprises évoquée, comme dans le passage qui précède, comme seule possibilité d’échapper à la déprimante impasse du tout-économique. Par exemple, au dernier paragraphe de Particules, si l’auteur dédie son livre à l’homme, c’est parce que celui-ci n’a jamais cessé, malgré ses évidents défauts, de croire à l’amour ; il faut sans doute admettre que cette posture miséricordieuse est très proche d’une position inspirée de foi chrétienne.

« Mais au-delà du strict plan historique, l'ambition ultime de cet ouvrage est de saluer cette espèce infortunée et courageuse qui nous a créés. Cette espèce douloureuse et vile, à peine différente du singe, qui portait cependant en elle tant d'aspirations nobles. Cette espèce torturée, contradictoire, individualiste et querelleuse, d'un égoïsme illimité, parfois capable d'explosions de violence inouïes, mais qui ne cessa jamais pourtant de croire à la bonté et à l'amour. Cette espèce aussi qui, pour la première fois de l'histoire du monde, sut envisager la possibilité de son propre dépassement; et qui, quelques années plus tard, sut mettre ce dépassement en pratique. Au moment où ses derniers représentants vont s'éteindre, nous estimons légitime de rendre à l'humanité ce dernier hommage, hommage qui, lui aussi, finira par s'effacer et se perdre dans les sables du temps; il est cependant nécessaire que cet hommage, au moins une fois, ait été accompli. Ce livre est dédié à l’homme. »[199]

Concernant la religion elle-même, Houellebecq prend rarement une position marquée. Curieux du bouddhisme (très central dans Possibilité, bien que finalement rejeté), connu pour sa proximité avec les raëliens (qui ont inspiré les élohimites de Possibilité), parfois admiratif devant certaines formes de pureté naïve dans l’expression des croyances (comme le montre l’épisode de la visite à l’atelier de Vincent, p. 154 à 156 de Possibilité), il semble demeurer toujours conscient de l’importance de la religion comme phénomène social permettant de lutter contre la tendance à l’implosion utilitariste des sociétés[200]. C’est pourquoi, même lorsqu’il envisage le déterminisme plus implacable, il n’oublie pas de mentionner, comme en marge, la possibilité ultime d’en réchapper offerte par la foi.

« Profondément éloignée des catégories chrétiennes de la rédemption et de la grâce, étrangère à la notion même de liberté et de pardon, sa vision du monde en acquérait quelque chose de mécanique et d'impitoyable. »[201]

Dans le même ordre d’idées, la notion de joie, au même titre que celle d’amour, lui semble irréductible au calcul marchand. Un homme arrivé, vainqueur sur le plan économique, pourra sans doute se payer un certain temps de jouissance (temps qui, au demeurant, réduira parallèlement à son déclin biologique, comme il est clairement exposé dans Possibilité par le récit de la fin de vie de Daniel 1) ; il ne pourra en revanche pas plus qu’un autre accéder au registre moins matérialiste de la joie (mot dont la migration du vocabulaire religieux au vocabulaire littéraire ne date que d’une centaine d’année)[202].

« Si l’on agresse le monde avec une violence suffisante, il finit par le cracher, son sale fric ; mais jamais, jamais il ne vous redonne la joie. »[203]

Certes, les romans de Houellebecq mettent occasionnellement en scène des personnages ou des situations évoquant le déterminisme le plus strict :

« Dans la plupart des circonstances de ma vie, j’ai été à peu près aussi libre qu’un aspirateur. »[204]

Cependant, ce constat est vite nuancé : même si l’on admet le principe de causalité qui pose que tout événement est la résultante de causes suffisantes, il n’en demeure pas moins que l’incapacité humaine à connaître et calculer ces causes permet au moins de défendre l’hypothèse du sentiment de liberté, si ce n’est celle de la liberté elle-même. Il convient donc d’introduire la notion de calculabilité, ou de prévisibilité, ce que Houellebecq fait explicitement dès son second roman :

« De retour dans sa cuisine il prit conscience que la croyance, fondement naturel de la démocratie, d’une détermination libre et raisonnée des actions humaines, et en particulier d’une détermination libre et raisonnée des choix politiques individuels, était probablement le résultat d’une confusion entre liberté et imprévisibilité. Les turbulences d’un flot liquide au voisinage d’une pile de pont sont structurellement imprévisibles ; nul n’aurait pourtant songé à les qualifier de libres. »[205]

Toutefois, c’est avec constance que Houellebecq récuse l’idée d’un déterminisme total. Pour les phénomènes naturels comme pour les phénomènes humains, certaines bifurcations existent, se subdivisant en autant d’histoires possibles.

« L’eau s'écoule le long de la ligne de moindre pente. Déterminé dans son principe et presque dans chacun de ses actes, le comportement humain n'admet que des bifurcations peu nombreuses, et ces bifurcations sont elles-mêmes peu suivies. »[206]

Le mot qui compte est ici le mot « presque ». Même si les « bifurcations » évoquées sont peu nombreuses, le seul fait qu’elles existent suffisent à poser le principe de la liberté. Le cadre conceptuel utilisé pour défendre leur existence (ou au moins la possibilité de leur existence) est celui de la physique quantique, trame de la narration de Particules. Ceci n’est pas un hasard : cette branche de la physique moderne a en effet beaucoup été mobilisée comme antithèse du déterminisme, du fait même qu’elle reposait sur une représentation probabiliste, et non mécaniste, des particules élémentaires, et, partant, du monde matériel en général.

« Les histoires consistantes de Griffiths ont été produites en 1984 pour relier les mesures quantiques dans des narrations vraisemblables. Une histoire de Griffiths est construite à partir d'une suite de mesures plus ou moins quelconques ayant lieu à des instants différents. Chaque mesure exprime le fait qu'une certaine quantité physique, éventuellement différente d’une mesure à l'autre, est comprise, à un instant donné, dans un certain domaine de valeurs. Par exemple, au temps t1, un électron a une certaine vitesse, déterminée avec une approximation dépendant du mode de mesure; au temps t2, il est situé dans un certain domaine de l'espace; au temps t3, il a une certaine valeur de spin. À partir d'un sous-ensemble de mesures, on peut définir une histoire, logiquement consistante dont on ne peut cependant pas dire qu'elle soit vraie; elle peut simplement être soutenue sans contradiction. Parmi les histoires du monde possibles dans un cadre expérimental donné, certaines peuvent être réécrites sous la forme normalisée de Griffiths; elles sont alors appelées histoires consistantes de Griffiths, et tout se passe comme si le monde était composé d'objets séparés, dotés de propriétés intrinsèques et stables. Cependant, le nombre d'histoires consistantes de Griffiths pouvant être réécrites à partir d'une série de mesures, est en général sensiblement supérieur à un. »[207]

En outre, en fin psychologue autant qu’en amateur éclairé de physique quantique, Houellebecq remarque qu’il existe un biais perceptuel à l’illusion de la liberté : le futur serait envisagé comme non déterministe, alors même que le passé, puisqu’il est désormais figé, est plus facilement considéré comme ayant échappé à toute liberté. Un raisonnement non biaisé devrait pourtant conduire à penser, ou bien que le déterminisme est permanent, ou bien qu’il n’est pas. Face à ce choix exclusif, Houellebecq semble à l’occasion pencher pour l’hypothèse de la liberté, même si c’est d’une manière minimaliste et euphémisée.

« Considérant le passé, on a toujours l'impression - probablement fallacieuse - d'un certain déterminisme. »[208]

Et, plus tard dans le même roman :

 « Considérant les événements présents de notre vie, nous oscillons sans cesse entre la croyance au hasard et l'évidence du déterminisme. Pourtant, jusqu'il s'agit du passé, nous n'avons plus aucun doute; il nous paraît évident que tout s'est déroulé de la manière dont tout devait, effectivement, se dérouler. Cette illusion perceptive, liée à une ontologie d'objets et de propriétés, solidaire du postulat d'objectivité forte, Djerzinski l'avait dans une large mesure déjà dépassée. »[209]

 

5 – L’économie est un mystère

Si les degrés de liberté et les bifurcations existent, Houellebecq les estime toutefois peu nombreuses, et certainement moins déterminantes dans une vie d’homme que les contraintes sociales et biologiques. Or dès lors que le monde semble presque entièrement déterminé, et que l’existence individuelle paraît se résumer à une équation simple, mais le plus souvent insoluble, on peut s’étonner que l’économie humaine fonctionne encore. C’est principalement le troisième roman de Houellebecq qui va s’intéresser à cette question, au travers d’un questionnement du héros qui, bien qu’indifférent aux richesses matérielles, est conduit à s’interroger sur les activités des hommes, plutôt à titre d’exercice intellectuel, en restant lui-même extérieur au problème posé. Exonéré de l’obligation de travailler à la suite d’un héritage important, il produit des analyses dépourvues de toute concession intéressée ou de toute idéologie à propos du monde qu’il parcourt (Paris, sa banlieue, la Thaïlande) et des secteurs économiques qu’il connaît (l’action culturelle, le tourisme). De cette position privilégiée, Michel peut pour commencer énoncer des vérités pas toujours faciles à exprimer lorsqu’on occupe un poste de salarié[210].

« Surat Thani -816000 habitants- se signale selon tous les guides par son manque d’intérêt absolu. Elle constitue, et c’est tout ce qu’on peut en dire, un point de passage obligé pour le ferry de Koh Samui. Cependant les gens vivent, et le guide Michelin nous signale que la ville est depuis longtemps un centre important pour les industries métallurgiques –puis, plus récemment, qu’elle a acquis un certain rôle dans le domaine des constructions métalliques.

Or, que serions-nous sans constructions métalliques ? Du minerai de fer est extrait dans des régions obscures, il est acheminé par cargo. Des machines-outils, par ailleurs, sont produites, le plus souvent sous le contrôle de firmes japonaises. La synthèse se produit dans des villes comme Surat Thani : il en résulte des autocars, des wagons de chemin de fer, des ferry-boats ; tout ceci a lieu sous licence NEC, General Motors ou Fujimori. Le résultat sert en partie à transporter des touristes occidentaux, ou des touristes occidentales comme Babette et Léa. […] Babette et Léa, s’avéra-t-il, travaillaient dans la même agence de com ; pour l’essentiel, elles organisaient des événements. Des événements ? Oui. Avec des acteurs institutionnels, ou des entreprises qui souhaitaient développer leur département mécénat. Il y avait sûrement du fric à ramasser, pensais-je. Oui et non. Maintenant les entreprises étaient plus axées « droits de l’homme », les investissements s’étaient ralentis. Enfin ça allait tout de même. Je m’informai de leur salaire : il était bon. Il aurait pu être meilleur, mais il était bon. A peu près vingt-cinq fois celui d’un ouvrier des industries métallurgiques de Surat Thani. L’économie est un mystère. »[211]

Ce passage résume l’essentiel de la pensée de Houellebecq concernant l’économie : partant du secteur primaire (extraction du minerai de fer) et passant par le secteur secondaire (transformation métallurgique), il en arrive au secteur tertiaire dans toute son immatérialité (les agences de communication), pour en arriver à l’aphorisme final « L’économie est un mystère ». Cette définition de l’économie comme un mystère, à elle seule, mériterait bien des commentaires. On pourrait par exemple relever l’effet de substitution de l’ancien mystère, à savoir le mystère religieux (« il est grand le mystère de la foi », dit la liturgie catholique, dont la théologie propose d’ailleurs une étude approfondie et même une typologie dogmatique : Trinité, incarnation, eucharistie), par le nouveau mystère qui serait investi dans le principe économique, cette substitution s’opérant dans le contexte général de désenchantement du monde analysé par Marcel Gauchet. On pourrait s’intéresser aux apories constitutives de la théorie économique, comme les axiomes jamais vérifiés qui la fondent pourtant en tant que science (au premier rang desquels l’hypothèse de rationalité). On se contentera ici du sens le plus usuel du mot « mystère » : un phénomène surprenant, difficile à comprendre, et sujet à de multiples interprétations.

Par conséquent, Houellebecq reste toujours circonspect au moment de qualifier l’économie de « science ».

« De plus en plus, les théories qui tentaient d’expliquer les phénomènes économiques, de prévoir leurs évolutions, lui apparaissaient à peu près également inconsistantes, hasardeuses, elle était de plus en plus tentée de les assimiler à du charlatanisme pur et simple ; il était même surprenant, se disait-elle parfois, qu’on attribue un prix Nobel d’économie, comme si cette  discipline pouvait se prévaloir du même sérieux méthodologique, de la même rigueur intellectuelle que la chimie, ou que la physique. »[212]

Il ne lui échappe pas en effet que certains postulats hasardeux rendent toute la théorie fragile et contestable :

« L’existence d’agents économiques irrationnels était depuis toujours la part d’ombre, la faille secrète de toute théorie économique. »[213]

On retrouve d’ailleurs à plusieurs reprises les héros en proie à une forme d’incompréhension face à certaines réalités marchandes, par exemple sur le mode du faux étonnement un peu ironique :

« C’était un Château Ausone 1986, qui lui avait quand même coûté 400 euros –une douzaine de vols Paris-Shannon par Ryanair. »[214]

…ou bien sur celui, plus sincère et plus déprimant :

« Je n’en sais rien… Je secouai la tête. Je n’ai jamais rien compris à l’économie ; c’est comme un blocage. »[215]

L’une des sources de blocage éprouvée par le personnage qui s’exprime dans ce dernier extrait prend sa source dans un simple constat : d’un certain côté, on observe que le monde semble de plus en plus obsédé par l’argent et la rentabilité, et de l’autre côté, on peut s’étonner que le grand jeu du profit conduise à des disparités d’effort et de rendement a priori peu compréhensibles. Par exemple :

 « Pendant ce temps, des gens travaillaient, produisaient des denrées utiles ; ou inutiles, parfois. Ils produisaient. Qu’avais-je produit, moi-même, pendant mes quarante années d’existence ? A vrai dire, pas grand-chose. J’avais organisé des informations, facilité leur consultation et leur transport ; parfois aussi, j’avais procédé à des transferts d’argent (sur une échelle modeste : je m’étais contenté de payer des factures en général peu élevées). En un mot, j’avais travaillé dans le tertiaire. Des gens comme moi, on aurait pu s’en passer. Mon inutilité était quand même moins flamboyante que celle de Babette et Léa ; parasite modeste, je ne m’étais pas éclaté dans mon job, ni n’avais éprouvé nul besoin de le feindre. »[216]

Ce constat, attribué au personnage d’un de ses romans, est certainement aussi celui de l’auteur, si l’on en croit la transcription d’un entretien au magazine « Lire » :

« Je n'ai jamais vraiment dépassé cette constatation qu'il y a des gens qui travaillent et d'autres qui ne font rien. » [217]

Cependant, le constat ne s’arrête pas à l’observation de disparités difficilement justifiables. La situation étant intrigante, elle se trouve approfondie un peu plus loin :

« Il y avait beaucoup de manières d’obtenir de l’argent, honnêtes ou malhonnêtes, cérébrales ou au contraire brutalement physiques. On pouvait obtenir de l’argent par son intelligence, son talent, par sa force ou son courage, ou même par sa beauté ; on pouvait aussi l’obtenir par un banal coup de chance. Le plus souvent l’argent vous venait par héritage, comme c’était mon cas ; le problème était alors reporté à la génération précédente. Des gens très différents avaient obtenu de l’argent sur cette terre : d’anciens sportifs de haut niveau, des gangsters, des artistes, des mannequins, des acteurs ; un grand nombre d’entrepreneurs et de financiers habiles ; quelques techniciens aussi, plus rarement, quelques inventeurs. L’argent s’obtenait parfois mécaniquement, par accumulation pure ; ou, au contraire, par un coup d’audace couronné de succès. Tout cela n’avait guère de sens, mais reflétait une grande diversité. »[218]

La dernière phrase mérite d’être méditée : s’il est difficile de trouver une signification ou une explication précise à l’organisation économique du monde, on doit toutefois constater que celle-ci –au contraire des aspirations des hommes- s’exprime au moyen de formes complexes. La déprimante simplicité de l’existence humaine peut donc, dans une certaine mesure, s’effacer devant le spectacle des activités marchandes. Quant à comprendre l’organisation du monde au travers de son organisation économique, l’affaire est plus compliquée, comme on l’a déjà vu :

« Depuis quelques années, je nourrissais l’idée théorique qu’il était possible de décrypter le monde, et de comprendre ses évolutions, en laissant de côté tout ce qui avait trait à l’actualité politique, aux pages société ou à la culture ; qu’il était possible de se faire une image correcte du mouvement historique uniquement par la lecture des informations économiques et boursières. Je m’astreignais donc à la lecture quotidienne du cahier saumon du Figaro, parfois complété par des publications encore plus rébarbatives telles que Les Echos ou La Tribune Desfossés. Jusqu’à présent, ma thèse restait indécidable. »[219]

En effet, certains phénomènes économiques, loin d’obéir à des règles d’optimisation simples inspirées des courbes d’indifférence de Pareto, ne peuvent s’expliquer que par des raisonnements faisant une large place au mécanisme du paradoxe logique. C’est par exemple la situation du tourisme de type « routard », phénomène destructeur et non kantien (puisque par définition non généralisable), donc anti-démocratique, donc finalement incohérent puisque contraire en pratique à l’idéal théorique non élitiste qui le fonde. L’incohérence du guide du Routard en tant que proposition logique met d’ailleurs Michel en colère, au point qu’il n’hésite pas à s’en prendre physiquement à l’ouvrage (« je projetai l’ouvrage avec violence dans la pièce ») avant de l’abandonner dans une poubelle[220].

« Les premiers chapitres du livre illustraient à merveille la malédiction du touriste, plongé dans la quête effrénée d’endroits « non touristiques » que sa seule présence contribue à discréditer, poussé ainsi à aller toujours plus loin dans un projet que sa réalisation rend au fur et à mesure vaine. Cette situation sans espoir, semblable à celle de l’homme qui chercherait à fuir son ombre, était bien connue dans les milieux du tourisme, m’apprit Valérie : en termes sociologiques, on la qualifiait de paradoxe du double bind. (…) Contrairement à un lieu répertorié comme « d’esprit routard », un endroit destiné aux échangistes, ne prenant toute sa valeur qu’à mesure que sa fréquentation augmente, est par essence un endroit non paradoxal. Dans un monde où le plus grand luxe consiste à se donner les moyens d’éviter les autres, la sociabilité bon enfant des bourgeois échangistes allemands constituait une forme de subversion particulièrement subtile. »[221]

Les lois économiques ne sont donc pas toujours aussi simples que les modèles de la concurrence pure et parfaite tendent à le faire croire, et si Houellebecq juge utile d’étudier en détail le cas particulier du commerce du sexe, c’est peut-être parce qu’il s’agit de l’un de ceux qui, parce qu’il met en présence les plus puissantes forces contraires (libido, interdits moraux), permet le mieux d’examiner quels mécanismes marchands peuvent parvenir à réguler les échanges les plus chargés de valeur.

 

6 – Le commerce du sexe comme cas exemplaire de dérive mercantiliste

L’exemple de l’échangisme est étudié avec soin dans deux romans de Houellebecq : il s’agit de comprendre pour quelles raisons théoriques l’échange sexuel, l’un de ceux qui, dans la vie des hommes, revêt le plus d’importance symbolique, prend plus facilement la forme de l’échange marchand (prostitution) que celle du troc (échangisme). A priori en effet, les deux sont également possibles, et puisque l’acte sexuel peut être considéré comme une forme de service à la personne peu mécanisable, on pourrait même s’attendre à voire perdurer en la matière une forme d’ « artisanat » peu propice au développement d’une économie structurée.

La possibilité d’une sexualité apaisée est à plusieurs reprises évoquée dans l’œuvre de Houellebecq, parfois avec une sorte de tendresse nostalgique. Décrivant par exemple la station naturiste et échangiste du cap d’Agde, il écrit ainsi :

« En somme on a affaire à une station balnéaire classique, plutôt bon enfant, à ceci près que les plaisirs du sexe y occupent une place importante et admise. Il est tentant d'évoquer à ce propos quelque chose comme une ambiance sexuelle "social-démocrate", d'autant que la fréquentation étrangère, très importante, est essentiellement constituée d'Allemands, avec également de forts contingents néerlandais et Scandinaves. »[222]

Cependant, un tel modèle ne s’est jamais généralisé, le mode opératoire idéalisé du partage « bon enfant » des corps se heurtant régulièrement au principe de différenciation narcissique qui est au cœur de la compétition sexuelle. Si la théorie Girardienne du désir mimétique n’est pas explicitement mentionnée, elle se trouve néanmoins assez précisément retranscrite, par exemple dans le passage suivant[223] :

« mais Huxley oublie de tenir compte de l’individualisme. Il n’a pas su comprendre que le sexe, une fois dissocié de la procréation, subsiste moins comme principe de plaisir que comme principe de différenciation narcissique ; il en est de même du désir de richesses. Pourquoi le modèle de la social-démocratie suédoise n’a-t-il jamais réussi à l’emporter sur le modèle libéral ? Pourquoi n’a-t-il même jamais été expérimenté dans le domaine de la satisfaction sexuelle ? Parce que la mutation métaphysique opérée par la science moderne entraîne à sa suite l’individuation, la vanité, la haine et le désir. »[224]

Ou encore, deux livres plus tard :

« Non seulement le désir sexuel ne disparaît pas, mais il devient avec l’âge de plus en plus cruel, de plus en plus déchirant et insatiable –et même chez les hommes, au demeurant assez rares, chez lesquels disparaissent les sécrétions hormonales, l’érection et tous les phénomènes associés, l’attraction pour les jeunes corps féminins ne diminue pas, elle devient, et c’est peut-être encore pire, cosa mentale, et désir du désir. Voilà la vérité, voilà l’évidence, voilà ce qu’avaient, inlassablement, répété tous les auteurs sérieux. »[225]

En plus d’être énoncée sous une forme théorique, la règle générale du désir mimétique se trouve aussi inscrite dans un certain nombre de situations concrètes décrites dans les romans : dans Extension, Tisserand, qui est puceau, jalouse Thomassen pour sa beauté, puis le métis rencontré dans la discothèque, qui parvient à séduire la « pseudo-Véronique ». Dans Possibilité, Daniel, la quarantaine passée, jalouse les jeunes amants d’Esther, au point d’y risquer sa réputation et en définitive sa vie.

Mais le cas le plus exemplaire est celui de Bruno. De fait, le demi-héros des Particules, après avoir jalousé à l’adolescence Patrick Castelli, l’un de ses camarades de voyage linguistique qui « parvint à sauter trente-sept nanas en l'espace de trois semaines »[226], reporte à l’âge mûr cette jalousie sur l’un de ses élèves, Ben, qui sort avec une jolie blonde. Son sentiment d’envie impuissante se développe alors dans un parfait schéma de triangulation mimétique, menant mécaniquement à l’échec :

« Quoi qu'il en soit, dans les douches du Gymnase Club j'ai pris conscience que j'avais une toute petite bite. J'ai vérifié chez moi: 12 centimètres, peut-être 13 ou 14 en tirant au maximum le centimètre pliant vers la racine de la bite. J'avais découvert une nouvelle source de souffrances; et là il n'y avait rien à faire, c'était un handicap radical, définitif. C'est à partir de ce moment que j'ai commencé à haïr les nègres. Enfin il n'y en avait pas beaucoup au lycée, la plupart étaient au lycée technique Pierre-de-Coubertin, là même où l'illustre Defrance faisait du strip-tease philosophique et de la lèche pro-jeunes. Il y en avait juste un dans mes classes, en première A, un grand costaud qui se faisait appeler Ben. Il était toujours avec une casquette et des Nike, je suis sûr qu'il avait une bite énorme. Évidemment, toutes les filles étaient à genoux devant ce babouin; et moi qui essayais de leur faire étudier Mallarmé, ça n'avait aucun sens. C'est comme ça que devait finir la civilisation occidentale, me disais-je avec amertume: se prosterner à nouveau devant les grosses bites, tel le babouin hamadryas. J'ai pris l'habitude de venir en cours sans slip. Le nègre sortait exactement avec celle que j'aurais choisie pour moi-même: mignonne, très blonde, le visage enfantin, de jolis seins en pomme. Ils arrivaient en cours en se tenant par la main. »[227]

Si bien qu’au fond, rien n’empêche l’échange sexuel de se produire de plus en plus souvent dans un cadre marchand, la monnaie servant à étalonner l’étendue du pouvoir de chacun, et à lui permettre d’accéder précisément au niveau de satisfaction temporaire de désir mimétique correspondant à son niveau de richesse.

« Séduire une femme qu’on ne connaît pas, baiser avec elle, c’est surtout devenu une source de vexations et de problèmes. Quand on considère les conversations fastidieuses qu’il faut subir pour amener une nana dans son lit, et que la fille s’avérera dans la plupart des cas une amante décevante, qui vous fera chier avec ses problèmes, vous parlera de ses anciens mecs –en vous donnant, au passage, l’impression de ne pas être tout à fait à la hauteur- et qu’il faudra impérativement passer avec elle au moins le reste de la nuit, on conçoit que les hommes puissent préférer s’éviter beaucoup de soucis en payant une petite somme. Dès qu’ils ont un peu d’âge et d’expérience, ils préfèrent éviter l’amour ; ils trouvent plus simple d’aller voir les putes. Enfin pas les putes en Occident, ça n’en vaut pas la peine, ce sont de vrais débris humains, et de toute façon pendant l’année ils n’ont pas le temps, ils travaillent trop. Donc, la plupart ne font rien ; et certains, de temps en temps, se paient un petit peu de tourisme sexuel. Et encore, ça, c’est dans le meilleur des cas : aller voir une pute, c’est encore maintenir un petit contact humain. Il y a aussi tous ceux qui trouvent plus simple de se branler sur Internet, ou en regardant des pornos. Une fois que la bite a craché son petit jet, on est bien tranquille. »[228]

Voilà précisément où la théorie de René Girard devient inopérante. Quand Girard postule que le désir est désir d’être, et non d’avoir, et ne se conçoit que par médiation (on ne désire que ce que l’autre désire), on peut y voir au choix une forme de malédiction (le désir n’ayant pas d’objet fixe dont il pourrait se satisfaire, l’homme s’abîme dans une quête infinie), ou une forme de bénédiction (tant que le désir mène l’homme, celui-ci est certes moins qu’un Dieu mais plus qu’un animal, et l’ensemble des désirs structurera la société humaine pour le pire mais aussi le meilleur).

« Je n’avais jamais éprouvé de sympathie pour les pauvres, et aujourd’hui que ma vie était foutue, j’en avais moins que jamais ; la supériorité que mon fric me donnait sur eux aurait même pu constituer une légère consolation : j’aurais pu les regarder de haut alors qu’ils pelletaient leurs tas de gravats, le dos courbé par l’effort, qu’ils déchargeaient leurs cargaisons de madriers et de briques ; j’aurais pu considérer avec ironie leurs mains ravinées, leurs muscles, les calendriers de femmes à poil qui décoraient leurs engins de chantier. Ces satisfactions minimes, je le savais, ne m’empêcheraient pas d’envier leur virilité non contrariée, simpliste ; leur jeunesse aussi, la brutale évidence de leur jeunesse prolétarienne, animale. »[229]

Quand la société est à ce point atomisée que l’homme en revient d’une logique du désir (y compris le désir misérable de la prostitution) à une logique du pur besoin (dont le « petit jet » est une illustration sordide mais saisissante), le principe de différenciation narcissique a certes disparu, mais l’homme est redevenu très proche de l’animal. Si bien que la persistance de son âme risque de n’être plus qu’un fardeau, ayant pour seul effet de provoquer dépression ou nostalgie. Si le cynisme l’emporte (et il est à ce stade utile de rappeler que le cynisme, étymologiquement au moins, renvoie bien à la notion de chute de l’humanité à l’animalité), alors une dérive fonctionnaliste pourra se produire : conforme aux exigences des lois économiques sur la fixation des prix par la loi de l’offre et de la demande, elle se traduira dans les textes par une dérisoire obsession du « juste prix » des prestations matérielles proposées, en particulier dans le cas des échanges sexuels.

« Sexuellement, son année avait bien démarré. L'arrivée des filles des pays de l'Est avait fait chuter les prix, on trouvait maintenant sans problème une relaxation personnalisée à 200 francs, contre 400 quelques mois plus tôt. Malheureusement en avril il avait eu de grosses réparations sur sa voiture, et en plus il était en tort. La banque avait commencé à le serrer, il avait dû restreindre. »[230]

Non seulement la notion de sexe marchand apparaît ici de la manière la plus crue, mais en outre on a presque le sentiment d’avoir sous les yeux une courbe d’indifférence de Pareto : à revenu constant, il faudra sacrifier ou bien la réparation de la voiture, ou bien les services sexuels. L’incongruité de cette mise en relation souligne comment l’utilisation d’un étalon de mesure unique (la monnaie) comme indice d’utilité peut se révéler à ce point absurde qu’elle en devient drôle. On se situe ici sur un registre comique proche de celui de Molière, remis au goût du jour.

Plus loin, et dans le même domaine de la satisfaction sexuelle, la situation d’abondance, logiquement opposée à celle de pénurie, est également envisagée :

« Pourtant, il était friand de branlettes espagnoles; mais les putes, en général, n'aiment pas ça. Est-ce que ça les énerve de recevoir le sperme sur le visage? Est-ce que ça demande plus de temps et d'investissement personnel que la pipe? Toujours est-il que la prestation apparaissait atypique; la branlette espagnole n'était en général pas facturée, et donc pas prévue, et donc difficile à obtenir. Pour les filles, c'était plutôt un truc privé. Seulement le privé, voilà. Plus d'une fois Bruno, en quête en réalité d'une branlette espagnole, avait dû se rabattre sur une branlette simple, voire une pipe. Parfois réussie, d'ailleurs; il n'empêche, l'offre était structurellement insuffisante en matière de branlettes espagnoles, voilà ce que pensait Bruno. »[231] [Noter au passage l’abondance de termes économiques : « investissement, prestation, facturée, offre structurellement insuffisante »]

Les deux exemples, bien qu’opposés, amènent une conclusion identique : dans tous les cas, qu’il y ait abondance ou pénurie, l’essentiel, pour que le consommateur puisse satisfaire ses besoins ou ses envies, est qu’il existe un marché ouvert et fluide, conformément à la notion de « société ouverte » promue entre autres par Popper et Hayek :

 « Eh bien je paierai, me dis-je ; quand j’en serai là, quand j’aurai besoin de petits culs pour maintenir mon érection, je paierai. Mais je paierai les prix du marché. Cinq cents euros pour une pipe, qu’est-ce qu’elle se croyait, la Slave ? Ca valait cinquante, pas plus […] Ce qui me paraissait choquant, à ce stade de ma réflexion, ce n’était pas qu’il y ait des petites nanas disponibles pour de l’argent, mais qu’il y en ait qui ne soient pas disponibles, ou à des prix prohibitifs ; en bref, je souhaitais une régulation du marché. »[232]

Ce passage fait partie de ceux qui sont souvent les moins bien compris par les lecteurs hâtifs, qui ont vite fait d’assimiler Houellebecq à un apologiste intégral de l’économie de marché. Pourtant, il suffit de lire le texte pour réaliser que la position ici attribuée à Daniel est une position de pis-aller[233]. Les termes « Eh bien », « quand j’en serai là », « Mais » sont là pour en attester sans la moindre ambiguïté. La solution libérale est ici une solution du moindre mal, en aucun cas assimilable à une voie positive ou idéale. Elle est en ce sens parfaitement conforme aux positions moralistes des fondateurs Mills et Smith, qui ne voyaient en elle que la moins mauvaise des voies possibles pour l’organisation des sociétés humaines.

Pour pousser le raisonnement un peu plus loin, une observation détaillée des mécanismes de fixation des prix peut se révéler utile. Selon la loi de l’offre et de la demande en effet, seuls un nombre limité de paramètres concourent à la formation d’un équilibre de marché (théorie de l’équilibre Walrasien) : les quantités offertes (déterminées en partie par les coûts de revient) et les quantités demandées (déterminées en partie par l’existence ou non de produits de substitution), les prix faisant pour leur part office de variables d’ajustement.

« - C’est bizarre, les prix du sexe… poursuivis-je avec hésitation. J’ai l’impression que ça ne dépend pas tellement du niveau de vie du pays. Evidemment, suivant le pays, on obtient des choses tout à fait différentes ; mais le prix de base, c’est à peu près toujours le même : celui que les Occidentaux sont prêts à payer.

- Est-ce que tu crois que c’est ce qu’on appelle l’économie de l’offre ?»[234]

En définitive, Houellebecq ne répondra pas à cette dernière question, et celle-ci ne sera jamais tranchée. Ainsi, on ne parviendra jamais tout à fait à faire la part des choses, chez lui, entre la simplification tentante proposée par les règles pures de l’économie libérale, et la persistance de phénomènes humains résistant à l’analyse. Un certain mystère demeurera intact, et si le héros de Plateforme propose au milieu du récit un audacieux projet économique fondé sur le déploiement généralisé du tourisme sexuel, on ne saura en définitive jamais si son idée aurait pu être durablement viable ou non, sa mise en œuvre étant tenue en échec par un phénomène humain peu prévisible, à savoir un attentat terroriste. Comme si, au final, on pouvait toujours, concernant les affaires économiques, relater des cas d’école (c’est d’ailleurs presque un tel exercice qui est proposé au lecteur de Plateforme, concernant le Groupe Accor renommé Aurore), qui constituent des exemples appliqués de ces histoires consistantes de Griffiths théorisées dans le précédent roman, mais en aucun cas dégager des théories aussi fixes et immuables que les lois naturelles. De ce point de vue, l’économie est clairement rangée aux côtés des sciences humaines, et ce n’est pas un hasard si pendant tout le temps de la mise en place du plan d’action commercial qu’il a envisagé, Michel s’astreint à lire les textes d’Auguste Comte plutôt que ceux de Claude Bernard.

Cette notion de mystère de la science économique, peut trouver une expression plus prosaïque, et moins théologique, que celle envisagée précédemment. En somme il suffit de songer, comme le dit l’adage populaire, que les voies du Seigneur sont impénétrables, pour se convaincre que certains phénomènes humains resteront à tout jamais inexplicables :

« Au métro Sèvres-Babylone, j'ai vu un graffiti étrange : " Dieu a voulu des inégalités, pas des injustices ", disait l'inscription. Je me suis demandé qui était cette personne si bien informée des desseins de Dieu. »[235]

Pour en finir avec ce développement relatif au commerce du sexe, il peut être utile d’aborder enfin la question morale : une bonne partie de la réputation de l’auteur est en effet attachée à la dimension sexuelle des romans ; de nombreux lecteurs, dont certains se revendiqueraient pourtant sans doute comme des libéraux, croient lire dans les descriptions de Houellebecq une inacceptable apologie de la marchandisation des corps. A ces critiques un peu rapides, on pourrait opposer deux objections :

-          Tout d’abord, si on lit les romans suffisamment en profondeur, on observera que la quête véritable des héros de Houellebecq est celle de l’amour, charnel mais aussi spirituel. Cependant, cette quête –d’essence authentiquement humaniste- étant pratiquement toujours irréalisable en pratique (les contre-exemples, illustrés par les couples Bruno-Christiane, Michel-Valérie, ou Daniel-Isabelle n’étant que temporaires), les personnages se rabattent par faiblesse sur le sexe marchand, jugé paradoxalement moins hypocrite que les rencontres marquées du sceau de la différenciation narcissique (boîtes sado-masochistes, séduction en profondeur impossible de personnages superficiels comme Babette et Léa). Rappelons que le projet littéraire de l’auteur relève manifestement du naturalisme descriptif, non du moralisme.

-          Et surtout, c’est le libéralisme lui-même qui prétend à l’amoralité : la théorie de la distinction des ordres inspirée de Pascal et Kant, et remise au goût du jour par Comte-Sponville[236], établit clairement que l’ordre économique ne peut, par construction, se préoccuper de moralité, sauf hypocritement, dans un objectif publicitaire. Dans ces conditions, le statut qu’on doit attribuer à la prostitution doit être examiné ou bien du point de vue juridique, ou bien du point de vue moral, mais pas du point de vue économique. Et si l’on s’accorde, avec les vrais libéraux, sur le fait que tout ce qui n’est pas explicitement interdit par la loi est permis, et que ce qui ne cause aucun tort à la liberté d’autrui devrait également l’être, on voit mal de quel point de vue un libéral pourrait contester les raisonnements de Houellebecq, qui ne sont eux-mêmes que les développements logiques d’une axiomatique qu’il approuve. On pourrait d’ailleurs défendre l’idée que c’est l’exagération et l’amplification des phénomènes qu’il autorise qui permettent au contraire à Houellebecq de mener une charge vigoureuse contre les hypothèses fondatrices du libéralisme, puisque ceux qui n’en partagent pas les conséquences devraient logiquement être amenés à en remettre en cause les fondements. On peut ici rappeler utilement le mot de Bossuet : « Dieu rit de ceux qui déplorent les effets de ce dont ils chérissent les causes ».

 

7 - Une critique du système qui ne peut se comprendre que par un examen de l’homme : l’économie comme science humaine

La difficulté des hommes à s’organiser sur le plan économique et l’impossibilité de comprendre tout à fait leur comportement au sein de cette organisation prennent leur source dans les paradoxes des rapports sociaux, dérivant pour leur part des contradictions de l’homme lui-même. Si l’homme aspire à l’amour, c’est-à-dire à un sentiment qui échappe à toute fonctionnalité quantifiable, il n’en demeure pas moins un être faible, peu disposé à l’exercice pratique de la vertu. Il ne se donne donc pas les moyens de ses aspirations, et, livré à lui-même, en arrive inévitablement à éprouver une baisse de l’estime de soi, qui renforce sa tendance dépressive en un cercle vicieux dont il lui est difficile de s’extraire.

« Les hommes vivent les uns à côté des autres comme des bœufs ; c’est tout juste s’ils parviennent, de temps en temps, à partager une bouteille d’alcool. »[237]

Cette disposition naturelle de l’homme à la veulerie, Houellebecq la décrit comme nettement aggravée dans les conditions de vie de l’ère postmoderne, d’où les catégories idéales de l’honneur, la disposition au sacrifice, les valeurs chevaleresques ont largement disparu. La dissolution des structures sociales anciennes[238], fondées sur la famille et la communauté religieuse (d’où le titre Atomized donné à Particules dans sa traduction anglaise), ne peut être compensée de façon crédible par l’émergence d’abstractions générales insaisissables comme celle des droits de l’homme, quel que soit l’effort publicitaire dont celles-ci profitent. Il en résulte, chez la plupart des héros, une posture d’indifférence qui pourra vite passer pour du cynisme. La citation suivante est l’une de celles qui a le plus circulé sur internet et dans la presse au moment de la parution du quatrième roman.

 «Quant aux droits de l'homme, bien évidemment, je n'en avais rien à foutre; c'est à peine si je parvenais à m'intéresser aux droits de ma queue. »[239]

Ou encore le très soralien :

« le seul contenu résiduel de la gauche en ces années, c'était l'antiracisme ou plus exactement le racisme antiblancs. »[240]

De telles remarques, que les plus conformistes pourraient estimer essentiellement provocatrices, sont plutôt motivées par une forme de lucidité assumée : l’idéalisme tarte à la crème de la vulgate humaniste moderne n’est pas celui de Houellebecq. Au même titre que Philippe Muray dénonçant l’imposture des « mutins de Panurge », Houellebecq résiste au terrorisme intellectuel « bobo », et préfère se réfugier (comme Philippe Muray) ou bien dans les textes et théories classiques (la plupart de ses références philosophiques et littéraires vont au XIXème siècle avec à peu près par ordre d’importance Baudelaire, Balzac, Schopenhauer, et Auguste Comte, et s’étendent peu au-delà du début du XXème siècle avec Lovecraft), ou bien dans un système de valeurs personnel et indifférent à l’influence de l’époque, qui le fait alternativement passer pour un cynique, un provocateur, voire un ingénu immature lorsqu’il annonce la primauté de l’amour, alors qu’il fait simplement valoir son indépendance d’esprit.

On ne doit pas conclure de l’exercice de cette indépendance d’esprit que Houellebecq soit un individualiste de principe. S’il est sans doute un individualiste de fait, il faut sans doute y voir un effet de l’époque. Pour autant, comme le montre la tentation religieuse évoquée dans Possibilité au travers de la secte des élohimites, Houellebecq estime que l’homme ne peut être heureux que dans une société reliée, même par un principe métaphysique à la traduction matérielle un peu kistsch comme c’est le cas dans la plupart des Eglises ou des sectes. Concernant par exemple les cérémonies et rites funéraires, Houellebecq remarque :

« Il était tout de même agaçant de constater que les catholiques restaient les seuls à avoir su mettre sur pied un dispositif funéraire opérationnel. Il est vrai que le moyen qu'ils employaient pour rendre la mort magnifique et touchante consistait tout simplement à la nier. Avec des arguments comme ça. Mais là, à défaut de Christ ressuscité, il aurait fallu des nymphes, des bergères, enfin un peu de cul. »[241]

Or si l’époque est favorable aux rebelles en carton-pâte, aux nombrilistes complaisants et aux pourfendeurs curieusement unanimes de la pensée unique, elle n’est pas forcément préparée à affronter un auteur de fiction à ce point intellectuellement honnête qu’il échappe à toute forme de réduction à un système de pensée autre que le sien propre, et en même temps à ce point stylistiquement précis qu’il parvient à donner au travers de ses textes de fiction une image saisissante de la modernité. Présenter Houellebecq comme un martyr, voilà qui fait se hérisser le poil de ceux qui, le saisissant mal malgré une érudition littéraire parfois réelle (Naulleau), ne voient en lui qu’un provocateur dépourvu de talent ou, pire, appâté par le gain. Mais voilà aussi comment le considèrent ceux qui, bien qu’exécrant la victimisation généralisée encouragée par l’époque, estiment que leur champion mérite, non par sa vie mais par son œuvre, une mesure d’exception[242].

Aussi quand il déclare :

« Je ne suis nullement courageux, et je fuis le danger autant que possible ; mais, le cas échéant, je l’accueille avec la placidité d’un bœuf. »[243]

… on ne doit pas y voir le signe d’une apologie de la couardise ou de la paresse, ou la marque d’un orgueil inversé (la fierté de ses propres tares[244], autrement dit la désinhibition de la médiocrité, constituant l’un des plus puissant moteurs de l’industrie télévisuelle, talk shows et télé réalité réunis) mais un simple constat réaliste, dont l’analyse pourra permettre de mieux comprendre la condition humaine moderne. Sans qu’il s’agisse à proprement parler d’auto-dérision (il s’agit bien plutôt d’une auto-description dont la visée est la précision, non l’ironie), on a là affaire à une méthode d’analyse proche de celle utilisée par Frédéric Beigbeder, que Houellebecq a eu l’occasion de fréquenter, dans son best-seller 99 francs, l’une des différences principales tenant au fait que, décrivant leurs parcours respectifs, Houellebecq propose la trajectoire statistiquement significative d’un cadre moyen alors que Beigbeder écrit l’histoire peu généralisable[245] d’un membre de la jet set[246].

Si ce n’est pas sa disposition naturelle à la noblesse d’âme qui caractérise l’homme[247], s’il se révèle facilement paresseux et lâche, en particulier dans les conditions modernes qui sont aussi celles de sa déchéance morale, qu’est-ce qui a bien pu alors lui permettre d’accéder à la richesse matérielle, et à la production d’un confort de vie qui, paradoxalement, accompagne et amplifie sa chute ? Chez Houellebecq, cette question appelle une réponse précise, qui tient en un mot et un concept pourtant presque tombés en désuétude : l’ingéniosité[248].

« A l’extérieur le paysage défilait, composé de végétaux divers. En désespoir de cause, j’empruntais à René son guide Michelin ; j’appris ainsi que les plantations d’hévéas et le latex jouaient un rôle capital dans l’économie de la région : la Thaïlande était le troisième producteur mondial de caoutchouc. Ces végétations confuses, donc, servaient à la fabrication des préservatifs, et des pneus ; l’ingéniosité humaine était vraiment remarquable. On pouvait critiquer l’homme à différents égards, mais c’était un point qu’on ne pouvait pas lui enlever ; on avait décidément affaire à un mammifère ingénieux. »[249]

Voici donc la clé de l’anthropologie selon Houellebecq : d’autres que lui ont défini l’homme comme un animal politique (Aristote), rieur (Rabelais), conscient (Kant), penseur (Pascal), rationnel (Descartes), etc. Pour Houellebecq, l’homme est avant tout un animal ingénieux. On retrouve l’idée dans plusieurs passages : la conviction de l’auteur semble en effet suffisamment forte pour que sur ce point, il considère l’espèce humaine comme indépassable, même par le genre transhumain appelé à lui succéder :

 « Les productions technologiques de l’homme, par contre, pouvaient encore inspirer le respect : c’est dans ce domaine que l’homme avait donné le meilleur de lui-même, qu’il avait exprimé sa nature profonde, il y avait atteint d’emblée à une excellence opérationnelle à laquelle les néo-humains n’avaient rien pu ajouter de significatif. »[250]

L’homme serait donc une sorte de bricoleur de génie. Ou pour le dire autrement, le génie technologique et industriel de l’homme dépasse de loin son génie politique et moral, mais aussi et surtout son aptitude au bonheur. Si bien que l’être humain apparaît dans les textes de Houellebecq un peu comme le roi Midas, qui transformait en or massif tous les objets qu’il touchait, pour finir par mourir de faim : confronté à un problème matériel, il se trouve capable de le résoudre. Pourtant, la résolution de ce problème matériel ne change pas, en général, son sentiment de bien-être. Ce à quoi il aspire, en effet, se situe hors du champ matériel, et son génie industriel est incapable de l’atteindre.

Cette malédiction n’est cependant pas immédiatement perceptible. Le temps du diagnostic est relativement long, et tous les individus ne sont pas capables de le faire, en particulier au début de leur vie. Les héros mis en scène dans les romans, quoique vivant une existence banale, sont cependant dotés d’une sensibilité supérieure à la moyenne, qui leur permet de prendre conscience de la vanité de la poursuite du bonheur matériel :

« Quoi qu'il en soit, j'étais rentré avant sept heures et demie. Je commençais par «Questions pour un champion», dont j'avais programmé l'enregistrement sur mon magnétoscope; puis j'enchaînais par les informations nationales. La crise de la vache folle m'intéressait peu, je me nourrissais essentiellement de purée Mousline au fromage. Puis la soirée continuait. Je n'étais pas malheureux, j'avais cent vingt-huit chaînes. Vers deux heures du matin, je me terminais avec des comédies musicales turques. »[251]

Il est évidemment difficile de prendre au sérieux une telle représentation du bonheur. Aussi pouvons-nous estimer que l’affirmation « je n’étais pas malheureux » relève ici de l’antiphrase, et que le procédé rhétorique utilisé est celui de l’ironie. Ceci dit, cette hypothèse est fragile, et s’il s’agit d’une antiphrase, il s’agit d’une antiphrase subtile : en effet, affirmer qu’on n’est pas malheureux ne revient pas à affirmer qu’on est heureux. On peut aussi se définir comme indéterminé du point du vue du bonheur, un peu à la manière des agnostiques qui ne se déterminent pas sur la question de Dieu. Cette hypothèse prend plus de poids quand on sait qu’à la fin du livre, le même personnage connaîtra successivement un épisode de bonheur intense (son idylle avec Valérie) suivi d’une phase de malheur définitif (la mort de celle-ci dans un attentat terroriste). On pourrait donc penser qu’avant ces deux périodes, il était, du point de vue du bonheur, dans une position neutre.

Bien que la poursuite du bonheur constitue un exercice peu en rapport avec la possession de biens matériels, les personnages de Houellebecq sont en général hautement conscients de leur niveau d’aisance financière, qui en constitue l’étalon de mesure universel :

« Analyste-programmeur dans une société de services en informatique, mon salaire net atteint 2,5 fois le SMIC ; c'est déjà un joli pouvoir d'achat. »[252]

Mais au bout d’un certain temps, le vrai critère de réussite se résume à leur capacité à échapper au monde du salariat, probablement considéré, par un vague raisonnement teinté de marxisme, comme un mode d’exploitation peu enviable. Par exemple, peu de temps après avoir hérité une somme d’argent le mettant à l’abri du besoin pour le reste de ses jours, le héros de Plateforme constate :

« Je vivais dans un pays marqué par un socialisme apaisé, où la possession des biens matériels était garantie par une législation stricte, où le système bancaire était entouré de garanties étatiques puissantes. Sauf à me risquer hors des limites de la légalité je ne risquais ni malversation, ni faillite frauduleuse. En somme je n’avais pas trop de soucis à me faire. »[253] [254]

Ce personnage va vite en arriver à se considérer comme un « parasite modeste » [255]. Cette condition n’est d’ailleurs pas pensée comme immorale, caractéristique de la posture d’un profiteur sans scrupule. L’adjectif « modeste » équilibre la charge négative du mot « parasite », et lorsque cette locution est utilisée, c’est pour décrire une position plutôt neutre, et en tout cas moins condamnable que celle d’autres personnages plus symptomatiques de l’état de décomposition de la société occidentale, et dont le parasitisme parfois inconscient se double en outre d’un appétit de pouvoir absurde et sans limite :

« Mon inutilité était quand même moins flamboyante que celle de Babette et Léa. »[256]

« Dans la société où nous vivions, le principal intéressement au travail était constitué par le salaire, et plus généralement par les avantages financiers ; le prestige, l’honneur de la fonction tenaient dorénavant une place beaucoup moins grande. Il existait cependant un système de redistribution fiscale évolué, qui permettait de maintenir en vie les inutiles, les incompétents et les nuisibles –dont, dans une certaine mesure, je faisais partie. Nous vivions en résumé dans une économie mixte, qui évoluait lentement vers un libéralisme plus prononcé, qui surmontait peu à peu les préventions contre le prêt à usure - et, plus généralement, contre l’argent - encore présentes dans les pays d’ancienne tradition catholique. Ils ne tireraient aucun profit de cette évolution. Certains jeunes diplômés d’HEC, beaucoup plus jeunes que Jean-Yves –voire encore étudiants- se lançaient d’emblée dans la spéculation boursière, sans même envisager la recherche d’un emploi salarié. Ils disposaient d’ordinateurs reliés à Internet, de logiciels sophistiqués de suivi des marchés (…) Ils vivaient avec leur ordinateur, se relayaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ne prenaient jamais de vacances. Leur objectif, à tous, était extrêmement simple : devenir milliardaires avant trente ans. »[257]

La dernière phrase de cet extrait doit nous ramener à la considération déjà faite à propos de l’essence de la philosophie libérale : le rapport de l’homme au monde pouvant toujours se ramener à un calcul d’utilité (suivant les règles de l’arithmétique des plaisirs de Bentham), l’unidimensionnalité du critère de réussite est inévitable : aussi complexe le calcul puisse-t-il être, il se résout toujours en fin de compte en la détermination d’un quantum donné sur un continuum donné. Le quantum en question, en économie libérale, peut s’intégrer en monnaie. C’est pourquoi l’objectif des jeunes générations de diplômés est qualifié de « simple ». Simplicité et unicité de l’objectif, complexité et liberté des moyens, telle pourrait être la devise d’un libéralisme poussé à ses limites logiques. Que l’exemple soit pris dans le domaine de la spéculation boursière n’est pas un hasard. La sophistication des modèles qu’on peut y développer n’a pas d’autres limites que l’imagination de ses concepteurs ; mais au final, seul comptera le profit (où à la limite le couple profit/risque mesurable par le coefficient bêta) qu’ils seront capables de générer.

A lire la description plutôt négative que Houellebecq donne du modèle libéral (description parfois neutre et fonctionnelle, le plus souvent ironique, et parfois ouvertement critique), on pourrait croire qu’une politique économique de gauche, fondée sur des principes de redistribution et de partage protégeant les faibles, trouverait davantage grâce à ses yeux. Ce serait négliger que ce qui conduit à l’échec des sociétés modernes, pour Houellebecq, n’est pas tant le système que l’homme lui-même. Au fond, quel que soit le cadre dans lequel il évolue, l’homme semble ainsi constitué qu’il va toujours finir par le pervertir à son profit[258]. La preuve en est administrée lors d’une visite de Michel à Cuba, quand il cherche à comprendre la raison de l’effondrement du système communiste pourtant autrefois mis en place dans le plus grand enthousiasme révolutionnaire.

« Qu’est-ce qui pouvait inciter les êtres humains, exactement, à accomplir les travaux ennuyeux et pénibles ? Ca me paraissait la seule question politique qui vaille d’être posée. Le témoignage du vieil ouvrier était accablant, sans rémission : à son avis, uniquement le besoin d’argent ; de toute évidence en tout cas la révolution avait échoué à créer l’homme nouveau, accessible à des motivations plus altruistes. Ainsi, comme toutes les sociétés, la société cubaine n’était qu’un laborieux dispositif de truquage élaboré dans le but de permettre à certains d’échapper aux travaux ennuyeux et pénibles. A ceci près que le truquage avait échoué, plus personne n’était dupe, plus personne n’était soutenu par l’espoir de jouir un jour du travail commun. Le résultat en était que plus rien ne marchait, plus personne ne travaillait ni ne produisait quoi que ce soit, et que la société cubaine était devenue incapable d’assurer la survie de ses membres. » [259]

 

8 - De la gauche conservatrice au transhumanisme sans passer par le progressisme libéral

A ce stade, et si l’on a partagé les différentes étapes critiques de la pensée de l’auteur, il peut être tentant d’essayer de distinguer des pistes de sortie. Si le modèle libéral se révèle intrinsèquement sordide, mais que son contrepoint communiste l’est tout autant, puisque pareillement fondé sur un idéalisme humaniste irréaliste négligeant les tares constitutives de l’être humain, que peut-on espérer de l’économie et de la politique ?

Pour commencer, on observera que la fonction du romancier n’est pas de fournir des solutions. Déjà, la plupart de ses lecteurs ne considèrent pas nécessairement Houellebecq comme un critique sérieux, mais plutôt comme un portraitiste de talent. Attribuer à un romancier une fonction critique, c’est déjà le considérer malgré lui comme un théoricien qu’il n’a jamais prétendu être. Il est probable que Houellebecq parle de lui-même lorsqu’il met ainsi en scène Jed Martin dans La Carte :

« Ainsi Jed se lança dans une carrière artistique sans autre projet que celui –dont il n’appréhendait que rarement le caractère illusoire- de donner une description objective du monde. »[260]

La permanence de ce projet est telle qu’il est solennellement rappelé à la fin du même livre :

« Sur le sens de cette œuvre qui l’avait occupé pendant toute la dernière partie de sa vie, il se refuse à tout commentaire. « Je veux rendre compte du monde… Je veux simplement rendre compte du monde… »  répète-t-il pendant plus d’une page à la jeune journaliste, tétanisée par l’enjeu, qui s’avère incapable d’enrayer ce bavardage sénile. »[261]

Dès lors, attendre d’un artiste des propositions permettant de passer de l’ordre de l’analyse à celui du plan d’action, du diagnostic au traitement, c’est exiger de lui un double surclassement. Si de surcroît on envisage une problématique aussi considérable que la situation économique et sociale de l’Occident (et bientôt du monde tout entier), problématique qui intéresse la quasi-totalité des hommes politiques qui nous gouvernent ainsi que des journalistes et essayistes qui les commentent, on pourra commencer à trouver à Houellebecq des circonstances atténuantes pour la maigreur des préconisations qu’il nous livre. L’auteur lui-même ne cache pas ses limites :

« Je te suis reconnaissant de ne pas me demander si j’ai la solution, la réponse est non, je n’en ai pas, pas plus que la dernière fois (…) Je suis plus à l’aise dans le registre du constat que dans celui de la proposition. »[262]

En outre, même s’il se pensait détenteur d’un certain nombre de réponses, Houellebecq s’estimerait dans l’impossibilité d’en témoigner par le genre qu’il a choisi. L’écriture romanesque ne lui semble en effet guère appropriée à la délivrance de recommandations :

« Je ne pense pas que le roman soit le genre adéquat pour poser des leçons de vie. »[263]

La raison de cette difficulté tient au fait qu’au contraire de l’essai, le roman de qualité ne peut se passer de personnages vraisemblables. Ceux-ci doivent être donc placés au centre du récit, et la défense d’une thèse, quelle qu’elle soit, risquerait de leur porter ombrage, de les empêcher de se développer comme ils le doivent. L’attachement au roman, de la part de l’écrivain comme de celui du lecteur, passe avant tout par les personnages. C’est d’ailleurs la raison que Houellebecq évoque pour expliquer l’échec du roman « On Ferme » de Philippe Muray. Ce dernier, excellent écrivain d’une brillante intelligence, aurait cependant été incapable d’écrire un bon roman à cause de son incapacité à laisser vivre ses personnages, du fait de son trop fort investissement idéologique :

« Le cas beaucoup plus grave c’est celui de Philippe Muray, qui lui est vraiment un très très grand écrivain. De son vivant, parce qu’on s’est connus quand même, je me suis toujours retenu de lui dire que son roman n’était pas bon. C’est bien triste. Pourquoi son roman n’est pas bon, ça c’est une grave question. Pourquoi un des meilleurs écrivains de sa génération, clairement, a raté son roman ? Alors on peut dire, ce qui n’est pas faux : c’est un mystère. Il y a des gens qui ont cette espèce de don pour écrire des romans, il y en a qui ne l’ont pas. Bon. C’est pas faux, c’est pas très satisfaisant. On peut essayer d’aller plus loin dans le mystère : qu’est-ce que c’est un don pour écrire un roman ? Moi je dirais c’est simple en somme […] c’est être capable de faire vivre un personnage, c’est cette aptitude louche à faire un personnage vivant. Et je crois que c’est ça qui n’est pas compatible avec le fait d’avoir une idéologie […] Vouloir illustrer une thèse c’est fatal. C’est fatal […] Il y a une idée reçue répandue chez les éditeurs vous le savez, qui est que l’intelligence gêne. C’est faux. L’intelligence ne gêne absolument pas. Mais il faut qu’il y ait quelque chose de plus fort que l’intelligence. Il faut que l’intelligence perde. »[264]

Malgré ces difficultés, les recommandations ne sont toutefois pas complètement absentes de l’œuvre. La première, énoncée négativement, peut être exprimée sous la forme d’une méfiance vis-à-vis de tous les systèmes de pensée surestimant l’homme. Au sens fort, il s’agit d’un anti-humanisme assumé[265]. Plus modestement, on pourra considérer qu’il s’agit d’une forme de réalisme pragmatique. Toute tentation d’édifier un système d’organisation fondé sur l’existence de valeurs morales innées et largement répandues relèverait de ce que Comte Sponville qualifie de barbarie de l’angélisme[266]. Compte tenu de ce qu’enseigne l’histoire, voire la simple observation quotidienne du comportement des êtres humains, persister à croire que l’idéalisme puisse régler les rapports humains constituerait une véritable faute philosophique et politique :

« S’il y a une chose qui m’a toujours plongé dans la tristesse ou la compassion, enfin dans un état excluant toute forme de méchanceté ou d’ironie, c’est bien l’existence de Teilhard de Chardin –pas seulement son existence d’ailleurs, mais le fait même qu’il ait ou ait pu avoir des lecteurs (…) Teilhard de Chardin était bien entendu ce qu’il est convenu d’appeler un allumé de première ; il n’en était pas moins parfaitement déprimant. Il ressemblait un peu à ces scientifiques chrétiens allemands, décrits par Schopenhauer en son temps, qui, « une fois déposés la cornue ou le scalpel, entreprennent de philosopher sur les concepts reçus lors de leur première communion ». Il y avait aussi en lui cette illusion commune à tous les chrétiens de gauche, enfin les chrétiens centristes, disons aux chrétiens contaminés par la pensée progressiste depuis la révolution, consistant à croire que la concupiscence est chose vénielle, de moindre importance, impropre à détourner l’homme du salut –que le seul péché véritable est péché d’orgueil. Où était, en moi, la concupiscence? Où, l’orgueil? Et étais-je éloigné du salut? Les réponses à ces questions, il me semble, n’étaient pas bien difficiles; jamais Pascal, par exemple, ne se serait laissé aller à de telles absurdités: on sentait à le lire que les tentations de la chair ne lui étaient pas étrangères, que le libertinage était quelque chose qu’il aurait pu ressentir; et que s’il choisissait le Christ plutôt que la fornication ou l’écarté ce n’était ni par distraction ni par incompétence, mais parce le Christ lui paraissait définitivement plus high dope; en résumé, c’était un auteur sérieux. Si l’on avait retrouvé des erotica de Teilhard de Chardin je crois que cela m’aurait rassuré, en un sens; mais je n’y croyais pas une seconde. Qu’avait-il bien pu vivre, qui avait-il bien pu fréquenter, ce pathétique Teilhard, pour avoir de l’humanité une conception si bénigne et si niaise – alors qu’à la même époque, dans le même pays, sévissaient des salauds aussi considérables que Céline, Sartre ou Genet? A travers ses dédicaces, les destinataires de sa correspondance, on parvenait peu à peu à le deviner: des BCBG catholiques, plus ou moins nobles, fréquemment jésuites. Des innocents. »[267]

Cette faute politique est encore aggravée dans le cas où des prémisses idéalistes fragiles conduisent à des propositions politiques révolutionnaires, voire seulement progressistes, car le culte du progrès a ceci de dangereux qu’il a tendance à exclure toute critique (le progrès étant par définition considéré comme une bonne chose) en occultant souvent l’idéalisme idéologique sans nuance qui le fonde (humanisme naïf, fréquemment teinté de libéralisme philosophique). Face à ce progressisme aveugle, Houellebecq tente d’opposer un conservatisme modéré, qu’il justifie dans un texte intitulé « Le conservatisme, source de progrès » (2003):

« Contrairement à son aîné, le nouveau progressiste n'identifie pas le progrès par son contenu intrinsèque, mais par son caractère de nouveauté. Il vit en somme dans une sorte d'épiphanie permanente, très hégélienne dans sa niaiserie, où tout ce qui apparaît est bon de par le simple fait de son apparition. Il serait ainsi tout aussi réactionnaire de s'opposer au string qu'au voile islamique, au «Loft» qu'aux prêches de Tariq Ramadan. Tout ce qui apparaît est bon.

Le nouveau réactionnaire, à l'opposé, rétif à la nouveauté par principe, apparaît comme une espèce de grincheux ; il serait exactement, si les termes avaient leurs sens, ce qu'on devrait appeler un conservateur (royaliste sous la monarchie, stalinien sous Staline, etc.). Les deux attitudes paraissent au premier abord également stupides, dans leur opposition conjointe à la position de bons sens consistant à approuver la nouveauté si elle est bonne, à la rejeter si elle est mauvaise. »

Dans son raisonnement, Houellebecq entreprend de faire l’apologie de concepts passés de mode en Occident, mais pourtant prisés à la fois par la philosophie classique (d’Aristote à Popper[268]) et par les écoles de sagesse orientales (bouddhisme, hindouisme[269]) : la vérité et la simplicité. La vérité est plus précieuse que la nouveauté, contrairement à ce que le culte du progressisme tend à faire croire ; et la complexité n’est pas par principe supérieure à la simplicité, conformément à la règle déjà énoncée par Guillaume D’occam au XIVème siècle : « Les multiples ne doivent pas être utilisés sans nécessité » (« pluralitas non est ponenda sine necessitate »). Sans citer explicitement le principe du rasoir d’Occam, Houellebecq s’appuie ici sur un raisonnement très voisin :

« […] Deuxièmement, la méthode scientifique dans son ensemble (conçue classiquement comme alternance entre les phases d'élaboration théorique et celles de vérification expérimentale) a pour première condition une disposition de pensée essentiellement conservatrice. Une théorie est chose précieuse, acquise de haute lutte, et un scientifique ne se résignera à l'abandonner que si les faits expérimentaux, décidément, y obligent. Ne renonçant à une théorie que pour des raisons sérieuses, il ne sera jamais tenté d'y revenir.

Ce conservatisme de principe a donc pour corollaire la possibilité de progrès effectifs, voire, si les circonstances y obligent, d'authentiques révolutions (appelées «changements de paradigme» depuis Kuhn). Il n'est donc nullement paradoxal d'affirmer que le conservatisme est source de progrès, de même que la paresse est mère de l'efficacité.

La traduction politique de tels principes, j'en conviens, n'a rien d'immédiat ; c'est pourquoi l'attitude conservatrice, modérément sympathique, de contenu idéologique faible, est si rarement comprise. Pour user d'une métaphore, je dirais que le conservateur a tendance à idéaliser la société sous la forme d'une machine parfaite, où le passage d'une génération à l'autre s'effectue moyennant un effort minimal, où l'on cherche à minimiser les souffrances et les contraintes de la même manière que l'on cherche, en mécanique, à minimiser les frottements. »

Le conservatisme n’est pas en vogue en Occident, et en particulier en France. Régulièrement remontés par les échéances électorales, et s’exprimant avec d’autant plus d’emphase qu’ils ont moins de pouvoir réel (celui-ci revenant aux technocrates, voire échappant à tout contrôle humain au profit d’une dynamique largement automatisée), les hommes politiques sont en effet conduits à surenchérir dans les discours historicistes, c’est-à-dire dans une analyse et des propositions en permanence déterminées par une certaine vision de l’avenir (que celui-ci soit considéré comme désirable ou au contraire menaçant). Or, promettant d’agir en permanence en référence à une projection dans l’avenir, ceux-ci sèment le trouble en accréditant l’idée qu’il est plus important de progresser vers l’avenir que de résoudre les problèmes présents. Cette progression étant présentée comme inéluctable, les élites jouent ensuite facilement de la confusion entre la notion de progressisme et celle de progrès, entre celle de progrès et celle d’amélioration, et jouent plus facilement encore sur le fait qu’inéluctable par principe, le progrès doit aussi être considéré comme échappant à toute entreprise critique.

La conséquence est que plus aucun homme politique et plus aucun économiste français ne se réclament du conservatisme. Houellebecq fait donc cavalier seul lorsqu’il se déclare favorable à la lenteur dans le changement[270]. La bonne conscience progressiste (en particulier la bonne conscience progressiste de gauche), est vite devenue le refuge conceptuel de tous les hommes politiques et intellectuels qui veulent continuer d’occuper le devant de la scène alors qu’ils ont dans les faits perdu le contrôle de la situation : avec l’échec du communisme, la critique marxiste du libéralisme s’est effondrée, et toute alternative volontariste est devenue marginale. Seul l’éloge de ce qui ne pouvait de toute manière pas manquer d’advenir est désormais possible, et fait de ce fait l’objet d’une surenchère zélée, obéissant au simple principe énoncé par Cocteau "Puisque ces mystères me dépassent, feignons d'en être les organisateurs."

Au fond, comme le montre bien Alain Soral[271] dans son texte « gauche du travail, droite des valeurs », la grande perdante de cette opération d’escamotage est la gauche économique, historiquement fondée sur l’objectif d’une redistribution des richesses que les seuls mécanismes économiques libéraux sont incapables d’assurer, au besoin par le moyen de la lutte des classes. Le coup d’estocade lui a été porté récemment, non par la droite, mais par la gauche sociétale, enfant paradoxal de mai 1968, à qui la substitution de problèmes de société aux problèmes sociaux a permis de continuer d’exister médiatiquement, principalement en vertu de son pouvoir d’intimidation sur des sujets polémiques pourtant de plus en plus usés : peine de mort, mariage homosexuel, promotion de l’art moderne, apologie du métissage, etc.

« La gauche a peu à peu abandonné ses fondamentaux au profit de revendications pseudo-humanistes déconnectées des réalités quotidiennes [féminisme archaïque, droit des minorités, sans-papiers...] pour mieux cacher sa proximité économique d'avec le camp voisin. »[272]

Mais en réalité, comme Michéa le montre très bien dans la plupart de ses essais, l’erreur historique de la gauche a été commise bien plus tôt, dès le XIXème siècle, lorsqu’elle a cherché à se définir comme le parti de tous les progrès (inspirée en cela par le saint-simonisme) plutôt que comme le parti de la redistribution des richesses. A partir de là, il devint très difficile pour un homme de gauche de se définir en sus comme un conservateur, et la notion même de « conservateur de gauche » dut être considérée comme un oxymore autant que comme une bizarrerie. Au contraire, la notion de « conservatisme libéral » n’est pas si contradictoire qu’il y paraît. Bien sûr, le conservatisme semble de prime abord s’opposer au libéralisme, en ce qu’il résiste au changement tandis que le libéralisme l’encourage, puisque la liberté, c’est aussi et surtout la liberté de changer. C’est pourquoi la tentative de la gauche sociétale de faire passer la droite libérale pour archaïque est vouée à l’échec. Toutefois, les principes philosophiques fondateurs du libéralisme philosophique, posés par Stuart Mill, sont principalement négatifs : il s’agit bel et bien de définir un cadre organisationnel minimal, dans l’objectif avoué de bâtir une société du moindre mal. Cette construction philosophique est d’ailleurs historiquement survenue en réaction aux guerres de religion qui ont décimé une partie de l’Europe, et ne s’est donc nullement établie comme un programme progressiste par nature, mais comme un programme de protection visant à laisser chacun libre de vivre comme il l’entendait, donc de rester fidèle à un comportement traditionnel aussi bien que d’en changer. Du point de vue du progressisme, le libéralisme classique est donc neutre, et il n’est pas contradictoire de se définir, à la manière du centre-droit français, comme mi-libéral, mi-conservateur.

L’un des seuls représentants contemporains de la catégorie en voie de disparition des conservateurs de gauche pourrait être Jean-Pierre Chevènement, pour lequel Houellebecq a d’ailleurs pris position contre Lionel Jospin lors de la campagne présidentielle de 2002 :

« En 1992, le traité de Maastricht fut une erreur ; il aurait fallu renégocier, dans un sens moins libéral ; Jean-Pierre Chevènement, on s’en souvient, a appelé à voter non. Au bout de quelques années, pourtant, il est devenu moins douloureux de continuer que de revenir en arrière ; il fallait donc continuer, quitte à infléchir par la suite. Contrairement à l’opinion courante, j’ai l’impression que Chevènement est capable de ce genre de pragmatisme ; qu’il est capable plus généralement de distinguer ce qui relève de l’opportunité de ce qui relève de la question de principe. L’invariable attitude des adversaires de Chevènement consiste à le ringardiser, à le présenter comme une sorte de paléosaure têtu et borné ; j’ai nettement l’impression que c’est faux ; en plus je trouve que ça commence à suffire, ce genre d’arguments. » [273]

Pourtant, si l’on veut conduire les hommes, il faut avant tout bien les connaître, et ceci suppose en particulier une bonne connaissance de leurs faiblesses et de leurs tares, pas nécessairement pour en jouer, mais au moins pour les intégrer dans le raisonnement à partir du moment où on les considère comme constitutives de l’humanité. Les hommes n’ayant pas changé dans leur détermination biologique depuis plusieurs dizaines de milliers d’année (émergence d’Homo Sapiens), il n’y a aucune raison de croire qu’il soit urgent de changer les structures organisationnelles, tous les dix ou vingt ans, dans l’objectif de construire une société qu’il leur soit plus adaptée. En réalité, ces changements de structure sont motivés par les mutations technologiques qui ne manquent par d’advenir par la simple dynamique de la découverte scientifique.

Tout espoir d’une amélioration des organisations humaines essentiellement fondée sur un changement des structures politiques et sociales, et sans considération des caractéristiques (et en particulier des tares) de l’homme en tant qu’être biologique, est donc voué à l’échec, que cet espoir vienne de gauche ou de droite :

« La conciliation raisonnée des égoïsmes, erreur du siècle des Lumières à laquelle les libéraux actuels continuent à se référer dans leur incurable niaiserie (à moins que ce ne soit un cynisme, ce qui reviendrait d’ailleurs au même), me paraît une base d’une dérisoire fragilité. Dans l’entretien dont vous parlez, je me décrivais comme « communiste mais non marxiste » ; l’erreur du marxisme a été de s’imaginer qu’il suffisait de changer les structures économiques, que le reste suivrait. Le reste, on l’a vu, n’a pas suivi. Si, par exemple, les jeunes Russes se sont si rapidement adaptés à l’ambiance répugnante d’un capitalisme mafieux, c’est que le régime précédent s’était montré incapable de promouvoir l’altruisme. S’il n’y est pas parvenu, c’est que le matérialisme dialectique, basé sur les mêmes prémisses philosophiques erronées que le libéralisme, est par construction incapable d’aboutir à une morale altruiste. »[274]

Si Houellebecq a pu se décrire comme « communiste mais non marxiste », c’est bien que le communisme dont il regrette la disparition n’est en fait pas un communisme social étendu à un large groupe humain (dont la vision internationaliste popularisée par les trotskistes est l’ultime figure), mais comme un communisme cellulaire, familial, religieux ou villageois, qui mériterait d’ailleurs tout autant d’être qualifié de solidarisme[275]. Cette forme d’organisation est la seule qui lui paraisse à même de limiter les risques liés aux tares constitutives de l’être humain. On est donc plus proche de Hobbes que de Rousseau. Tout au contraire, le développement des sociétés ouvertes promues par les libéraux (Popper, Hayek) vont avoir tendance à amplifier les défauts naturels des hommes :

« Si la fluidification des comportements requise par une économie développée était incompatible avec un catalogue normatif de conduites restreintes, elle s’accommodait par contre parfaitement d’une exaltation permanente de la volonté et du moi. Toute forme de cruauté, d’égoïsme cynique ou de violence était donc la bienvenue. »[276]

Si nous restons à des considérations immédiates et de courte vue, nous pourrions donc penser que Houellebecq penche pour un conservatisme pragmatique de gauche, soit quelque chose d’assez proche du Jaurésisme.

Cependant, la véritable proposition de Houellebecq est bien plus radicale. Toute entreprise politique et sociale lui semblant in fine limitée par l’incapacité structurelle de l’homme au bonheur, la seule solution logique lui semble tenir au changement de l’homme lui-même. Cette idée est insuffisamment prise au sérieux, et passe le plus souvent pour une provocation ou une conclusion excessive et un peu gênante posée sur un diagnostic jugé, lui, exact. Et pourtant la logique de la démonstration est implacable : le principe qui se trouve au centre de la pensée philosophique, économique et sociale humaniste, et que tous semblent juger essentiel sans pour autant questionner sa nature, c’est bien l’homme lui-même ; si le social et l’économique sont grippés, si la pensée humaniste se crispe en une sorte de profession de foi aveugle, c’est peut-être effectivement que l’élément à modifier, c’est finalement la pièce centrale de l’humanité : homo sapiens.

L’homme a une si haute opinion de lui-même qu’il a été capable de guérir de nombreuses blessures                                             narcissiques. Après avoir été déporté en périphérie du monde par les théories de Newton, Darwin et Freud, il s’est toujours réinstallé en son centre, et désormais plus que jamais dans l’histoire, puisqu’il a même eu l’audace d’en chasser Dieu lui-même. Ce sacrilège n’est pas sans conséquence : juge et partie, sans possibilité de critique externe, la pensée humaine de l’humanisme ne pourra être contredite que lorsqu’on admettra qu’elle est incapable de mener au bonheur.

Dans ce sens, nous pensons qu’il faut prendre au sérieux le transhumanisme peu militant de Houellebecq, même si tout invite, en l’état actuel de l’opinion, à ne le considérer que comme une incongruité un peu marginale.

 

 

 

 

 


III - Le monde des entreprises comme nouveau paradigme de l’humanité

 

1 - Une galerie de portraits pas toujours flatteurs

Si Houellebecq se laisse volontiers tenter par des raisonnements théoriques, si on peut même postuler que ce qui le guide, c’est l’ambition quelque peu mégalomaniaque d’embrasser le monde dans sa totalité, il ne rechigne pas à s’attarder, occasionnellement, aux détails. Renouant avec la pratique ethnographique qui précède l’élaboration théorique de l’anthropologie, il s’intéresse parfois, avec l’apparent détachement de l’indifférent, à des phénomènes d’autant plus significatifs qu’ils sont plus anodins.

C’est la raison pour laquelle, concernant la dimension économique de l’œuvre, on passe régulièrement de considérations macro-économiques à des considérations micro-économiques. Il n’y a pas de priorité à l’une ou l’autre des deux visions, les deux alternent à peu près équitablement. Du point de vue de la méthode, et sachant qu’on demeure dans le cadre du roman, les développements de type macro-économiques prennent plutôt la forme du dialogue, voire du développement théorique inséré dans le récit, tandis que les considérations micro-économiques servent plutôt de trame narrative, et sont illustrées par le comportement des héros. Ainsi, un certain nombre de personnages secondaires, en particulier, vont permettre à l’auteur d’établir une galerie de portraits des personnages typiques de la vie des entreprises. C’est ici que la méthode du roman naturaliste fonctionne à plein.

-          Le croyant. En général jeune et efficace (Jean-Yves Fréhaut).

« Plus tard dans l'après-midi, j'assisterai au pot de départ de Jean-Yves Fréhaut. C'est un élément de valeur qui s'éloigne de l'entreprise, souligne le chef de service ; un technicien de haut mérite. Sans doute connaîtra-t-il, dans sa future carrière, des succès au moins équivalents à ceux qui ont marqué la précédente ;

[…] Je connais un peu ce garçon ; nous sommes arrivés en même temps dans l'entreprise, il y a trois ans ; nous partagions le même bureau. Une fois, nous avions parlé civilisation. Il disait - et en un sens il le croyait vraiment - que l'augmentation du flux d'informations à l'intérieur de la société était en soi une bonne chose. »[277]

-          Le médiocre (Bernard). Nombreux et anonyme.

« Je crois qu'il s'appelle Bernard. Sa médiocrité est éprouvante. Il n'arrête pas de parler de fric et de placements : les SICAV, les obligations françaises, les plans d'épargne-logement... tout y passe. Il compte sur un taux d'augmentation légèrement supérieur à l'inflation. Il me fatigue un peu ; je n'arrive pas vraiment à lui répondre. Sa moustache bouge. »[278]

-          Le has been (Louis Lindon). A la fois écarté pour son âge et protégé par son ancienneté.

« Ce fut le moment que choisit le théoricien pour me glisser que Lindon appartenait quand même à une autre génération de l'informatique. Il programmait sans réelle méthode, un peu à l'intuition ; il avait toujours eu du mal à s'adapter aux principes de l'analyse fonctionnelle ; les concepts de la méthode Merise étaient dans une large mesure restés pour lui lettre morte. Tous les programmes dont il était l'auteur avaient dû en fait être réécrits ; depuis deux ans on ne lui donnait plus grand-chose à faire, il était plus ou moins sur la touche. Ses qualités personnelles, ajouta-t-il avec chaleur, n'étaient nullement en cause. Simplement les choses évoluent, c'est normal. »[279]

-          L’ambitieux. Aspirant au commandement et prêt à en payer le prix en termes de conformisme.

« Le premier représentant du Ministère de l'Agriculture a les yeux bleus. Il est jeune, a de petites lunettes rondes, il devait être étudiant il y a encore peu de temps. Malgré sa jeunesse, il donne une remarquable impression de sérieux. Toute la matinée il prendra des notes, parfois aux moments les plus inattendus. Il s'agit manifestement d'un chef, ou du moins d'un futur chef. »[280]

« Je repère tout de suite d'où viendra le danger : c'est un très jeune type à lunettes, long, mince et souple. Il s'est installé au fond, comme pour pouvoir surveiller tout le monde ; en moi-même je l'appelle " le Serpent ", mais en réalité il se présentera à nous, dès la pause-café, sous le nom de Schnäbele. »[281]

« Il nous informe à nouveau qu'à vingt-cinq ans il est déjà chef de service informatique, ou du moins en voie de l'être dans un avenir immédiat. Trois fois entre les hors-d'œuvre et le plat principal il nous rappellera son âge : vingt-cinq ans.

Ensuite il veut connaître notre " formation ", probablement pour s'assurer qu'elle est inférieure à la sienne (lui-même est un IGREF, et il a l'air d'en être fier ; je ne sais pas ce que c'est, mais j'apprendrai par la suite que les IGREF sont une variété particulière de hauts fonctionnaires, qu'on ne rencontre que dans les organismes dépendant du ministère de l'Agriculture - un peu comme les énarques, mais moins bien tout de même). »[282]

-          Le profiteur (Babette et Léa). Exécutant des tâches absurdes, inconscient de son inutilité et au contraire fier de ce qu’il est.

« Babette et Léa, s'avéra-t-il, travaillaient dans la même agence de com; pour l'essentiel, elles organisaient des événements. Des événements? Oui. Avec des acteurs institutionnels, ou des entreprises qui souhaitaient développer leur département mécénat. Il y avait sûrement du fric à ramasser, pensai-je. Oui et non. Maintenant les entreprises étaient plus axées «droits de l'homme», les investissements s'étaient ralentis. Enfin, ça allait tout de même. Je m'informai de leur salaire : il était bon. Il aurait pu être meilleur, mais il était bon. »[283]

-          L’orthodoxe (Marie-Jeanne). Bon petit soldat du système.

« Marie-Jeanne est ma collègue; […] je ne sais rien de sa vie intime. Sur le plan hiérarchique, elle est dans une position légèrement supérieure à la mienne ; mais c'est un aspect qu'elle préfère éluder, elle s'attache à mettre en avant le travail d'équipe au sein du service. […] Quoique Marie-Jeanne ne fasse à proprement parler rien, son travail est en réalité le plus complexe : elle doit se tenir au courant des mouvements, des réseaux, des tendances ; ayant assumé une responsabilité culturelle, elle peut se voir en permanence soupçonnée d'immobilisme, voire d'obscurantisme; c'est un danger dont elle doit se prémunir, et par là même prémunir l'institution. Aussi reste-t-elle en contact régulier avec des artistes, des galeristes, des directeurs de revues pour moi obscures ; ces coups de téléphone la maintiennent dans la joie, car sa passion pour l'art contemporain est réelle. »[284]

-          Le jeune cadre dynamique (Jean-Yves). Mercenaire de luxe conscient de l’exigence d’efficacité au combat au plus haut niveau, et en acceptant les conséquences.

« Il est comment, Jean-Yves ? —Normal. Marié, deux enfants. Il travaille énormément, il emmène des dossiers le week-end. Enfin c'est un jeune cadre normal, plutôt intelligent, plutôt ambitieux; mais il est sympa, pas du tout caractériel. »[285]

-          Le séducteur (chef du service " Études informatiques" du Ministère de l’Agriculture). Dans le jeu de rôle plus que dans l’action.

« L'individu semble s'être donné pour mission d'incarner une exagération survoltée du personnage du patron jeune et dynamique. Dans ce domaine, il bat de plusieurs longueurs tout ce que j'ai eu l'occasion d'observer auparavant. Sa chemise est ouverte, comme s'il n'avait vraiment pas eu le temps de la boutonner, et sa cravate penchée de côté, comme pliée par le vent de la course. En effet il ne marche pas dans les couloirs, il glisse. S'il pouvait voler il le ferait. Son visage est luisant, ses cheveux en désordre et humides, comme s'il sortait directement de la piscine.

À sa première entrée il nous aperçoit, moi et mon chef ; en un éclair il est près de nous, sans que je comprenne comment ; il a dû franchir les dix mètres en moins de cinq secondes, en tout cas je n'ai pas pu suivre son déplacement.

Il pose sa main sur mon épaule et me parle d'une voix douce, disant combien il est désolé de m'avoir fait attendre pour rien, l'autre jour ; je lui fais un sourire de madone, je lui dis que ça ne fait rien, que je comprends très bien et que je sais que la rencontre, tôt ou tard, aura lieu. Je suis sincère. C'est un moment très tendre ; il est penché vers moi et vers moi seul ; on pourrait croire que nous sommes deux amants que la vie vient de réunir après une longue absence.

Dans la matinée il fera deux autres apparitions, mais à chaque fois il restera sur le pas de la porte, s'adressant uniquement au jeune type à lunettes. À chaque fois il commence par s'excuser de nous déranger, avec un sourire enchanteur ; il se tient sur le pas de la porte, accroché aux battants, en équilibre sur une jambe, comme si la tension interne qui l'anime lui interdisait l'immobilité prolongée en station debout. »[286]

-          La revancharde (Catherine). Frustrée sur le plan social et espérant trouver une compensation, même misérable, dans l’anonymat du monde professionnel.

« le travail ne lui fait pas peur, à elle. Souvent le soir elle travaille jusqu'à minuit, dans son studio, pour rendre ses devoirs. De toute façon dans la vie il faut se battre pour avoir quelque chose, c'est ce qu'elle a toujours pensé. »[287]

-          Le fainéant (Patrick Leroy). Profiteur sans scrupule de niveau médiocre.

« Vers onze heures, un nouveau personnage fait irruption dans le bureau. Il s'appelle Patrick Leroy et, apparemment, partage le même bureau que Catherine. Chemise hawaïenne, blue-jean serré aux fesses, et un trousseau de clefs accroché à la ceinture, qui fait du bruit quand il marche. Il est un peu crevé, nous dit-il. Il a passé la nuit dans une boîte de jazz avec un pote, ils ont réussi à " racler deux minettes ". Enfin, il est content.

Il passera le reste de la matinée à téléphoner. Il parle fort. »[288]

-          L’expert auto-proclamé (sociologue des comportements). Apparatchik opportuniste.

« Le type avait à peu près trente ans, le front dégarni, les cheveux noués en catogan ; il portait un jogging Adidas, un tee-shirt Prada, des Nike en mauvais état ; enfin, il ressemblait à un sociologue des comportements. »[289]

Comment, à la lecture de ces descriptions, ne pas songer aux personnages de Molière ? Comment ne pas voir dans le sociologue des comportements un nouveau Tartuffe ? En Marie-Jeanne un nouveau M. Jourdain ? En Babette et Léa de nouvelles précieuses ridicules ?

La seule qualité littéraire de ces portraits, suggestifs et justes, explique sans doute en partie le succès des premiers romans (et singulièrement, du tout premier). Il est en effet aussi rare de voir le monde de l’entreprise traité par la littérature que celui des belles lettres pris en compte dans les procédures d’entreprises. En général, les deux domaines s’ignorent. A tel point que la simple application, somme toute banale, du procédé de la description littéraire à l’environnement quotidien de la majorité des lecteurs a pu avoir l’effet d’un électrochoc. Ici point de nombrilisme ou de narcissisme. Si Houellebecq décrit un environnement qui a pu être le sien, ce n’est pas mu par la tentation de se mettre lui-même en avant, mais bien parce que cet environnement est aussi celui de ses lecteurs. Contrairement à ce qu’une critique peu avisée pointe parfois, Houellebecq ne parle pas de lui : il parle du monde. Rappelons à ce propos que le surtitre de Plateforme est : « Au milieu du monde ».

 

2 - Le blues du salarié du tertiaire

Si un certain nombre de personnages étudiés exercent des métiers indépendants (le premier Daniel de Possibilité, par exemple, est comédien), une nette majorité est constituée de salariés, reflétant en cela la structure sociale d’aujourd’hui. Ce terme de « salarié », un peu tombé en désuétude, occupe une place importante dans la pensée de Houellebecq, dans la mesure où :

-          elle renvoie à la notion marxiste d’exploitation de la force de travail par le capital (la forme euphémisée du contrat de travail n’adoucissant qu’en apparence l’asymétrie structurelle entre employeur et employé)

-          elle place l’homme moderne en position d’exécuter une tâche limitée, spécifique, dont il a de plus en plus de mal à saisir le sens global dans la société, au contraire de l’artisan ou du petit patron indépendant, qui maîtrisent la totalité de la chaîne de valeur qui justifie leur action. Le dépouillement progressif de toute contribution esthétique au monde est un corollaire de ce phénomène, amplement étudié par Houellebecq dans La Carte à l’occasion de son long développement sur William Morris.[290]

Les passages suivants expriment la condition du salarié comme emblématique de la celle de l’homme occidental moyen, se résumant à la figure du cadre d’entreprise :

« Les enfants, quant à eux, étaient la transmission d’un état, de règles et d’un patrimoine […] Aujourd’hui, tout cela n’existe plus : je suis salarié, je suis locataire, je n’ai rien à transmettre à mon fils. Je n’ai aucun métier à lui apprendre, je ne sais même pas ce qu’il pourra faire plus tard. »[291]

« - C’est vrai que j’ai réussi. J’ai un bon salaire ; mais je paye 40% d’impôts, et j’ai un loyer de dix mille francs par mois. Je ne suis pas certaine de m’être si bien débrouillée que ça : si mes résultats baissent, ils n’hésiteront pas à me virer ; c’est arrivé à d’autres. Si j’avais des actions, là, oui, je serais vraiment devenue riche. »[292]

Si du point de vue psychologique cette condition se manifeste par une propension récurrente à la dépression, c’est que le sentiment qui domine le salarié qui se livre à une analyse lucide de sa propre situation est celui de la vacuité. En outre, la tertiarisation de l’économie génère un contexte de circonstances aggravantes. L’absence de production matérielle conduit la plupart des héros de Houellebecq à douter du sens de leur action.

« Moi-même, j’étais absolument incompétent dans le domaine de la production industrielle. J’étais parfaitement adapté à l’âge de l’informatique, c’est-à-dire à rien. Valérie et Jean-Yves, comme moi, ne savaient utiliser que de l’information et des capitaux, ils les utilisaient de manière intelligente et compétitive, alors que je le faisais de manière plus routinière et fonctionnarisée. Mais aucun de nous trois, ni aucune personne que je connaisse, n’aurait été capable, en cas par exemple de blocus par une puissance étrangère, d’assurer un redémarrage de la production industrielle. Nous n’avions aucune notion sur la fonderie des métaux, l’usinage des pièces, le thermoformage des matières plastiques. Sans même parler d’objets plus récents, comme les fibres optiques ou les microprocesseurs. Nous vivions dans un monde composé d’objets dont la fabrication, les conditions de possibilité, le mode d’être nous étaient absolument étrangers. »[293] [294]

La remarque «J’étais parfaitement adapté à l’âge de l’informatique, c’est-à-dire à rien » doit être réinterprétée à la lumière de la définition historique que Marx donne du prolétariat. Stiegler[295] rappelle que la vision héritée de Jacques Rancière, qui assimile le prolétariat au monde ouvrier, est historiquement fausse et ouvre sur un contresens important : de même qu’il a pu exister une culture ouvrière constituée, il a pu exister en même temps une fierté ouvrière légitime, un savoir-faire ouvrier spécifique, et finalement un accomplissement humain fondé sur cette culture, cette fierté et ce savoir-faire. Le prolétariat n’émerge que lorsque le savoir-faire ouvrier est broyé au sein de grandes organisations (autrefois industrielles, aujourd’hui de service) qui parcellise les tâches (taylorisation, procéduralisation) réduisant la contribution de chaque opérateur à un geste dépourvu de signification. Ce qui réduit le prolétaire à n’avoir que sa force de travail à monnayer, précipitant l’avènement de la lutte des classes, c’est la disparition de son savoir-faire spécifique, qui le prive de toute valeur particulière, et l’expose à la concurrence de toute main d’œuvre non qualifiée, ouvrant la voie à une compétition désavantageuse pour lui sur le marché de l’emploi. Or le mouvement qui s’est produit autrefois dans le monde industriel, et qui s’est soldé par la délocalisation de la plus grande partie de la production industrielle dans les pays à bas coût de main d’œuvre, semble en passe de se produire à nouveau dans l’économie tertiaire actuelle: la contribution de chaque salarié est atomisée, insérée au sein de mécanismes micro- et macro- économiques qui, bien qu’excessivement formalisés au travers des process d’entreprises décrits par les contrôleurs de gestion et les consultants en organisation, empêchent toute compréhension d’ensemble, et ruinent le rêve humaniste d’un honnête homme équilibré, instruit et autonome.

Par un mécanisme logique analogue, l’incapacité des personnages de Houellebecq à la production matérielle leur donne rapidement un sentiment d’inutilité généralisée. Dans le premier roman :

« Poussant son argument, il en arrive à suggérer implicitement que, dans ces conditions, ma propre présence est elle aussi inutile, ou tout du moins d'une utilité restreinte. C'est bien ce que je pense. »[296]

… ou bien, dans le roman suivant :

« Je ne sers à rien, dit Bruno avec résignation. Je suis incapable d’élever des porcs. Je n’ai aucune notion sur la fabrication des saucisses, des fourchettes ou des téléphones portables. Tous ces objets qui m’entourent, que j’utilise ou que je dévore, je suis incapable de les produire ; je ne suis même pas capable de comprendre leur processus de fabrication. Si l’industrie devait s’arrêter, si les ingénieurs et les techniciens spécialisés venaient à disparaître, je serais incapable d’assurer le moindre redémarrage. Placé en dehors du contexte économique-industriel, je ne serais même pas en mesure d’assurer ma propre survie : je ne saurais comment me nourrir, me vêtir, me protéger des intempéries ; mes compétences techniques personnelles sont largement inférieures à celles de l’homme de Néanderthal. Totalement dépendant de la société qui m’entoure, je lui suis pour ma part à peu près inutile ; tout ce que je sais faire c’est produire des commentaires douteux sur des objets culturels désuets [Le personnage qui s’exprime est professeur de français, NdA]. Je perçois cependant un salaire, et même un bon salaire, largement supérieur à la moyenne. La plupart des gens qui m’entourent sont dans le même cas. »[297]

De ce fait, le monde Occidental, peuplé d’inutiles et de nuisibles, semble simplement se diviser sur le critère de la lucidité : certains reconnaissent la nullité de leur fonction, d’autres non :

« Quand il le peut, l’Occidental travaille ; souvent son travail l’ennuie ou l’exaspère, mais il feint de s’y intéresser : on observe cela. »[298]

Pourtant, derrière la communauté de destins déprimante de la majorité des cadres moyens occidentaux, une certaine diversité se manifeste. Cette diversité n’est pas de nature à réconforter les héros de Houellebecq, qui ne voient en elle qu’une sorte de déguisement de nature à masquer ce qu’il y a de commun, et d’essentiel, à tous les hommes :

« Pour ma part, c'est toujours avec une certaine appréhension que j'envisage le premier contact avec un nouveau client ; il y a là différents êtres humains, organisés dans une structure donnée, à la fréquentation desquels il va falloir s'habituer ; pénible perspective. Bien entendu l'expérience m'a rapidement appris que je ne suis appelé qu'à rencontrer des gens sinon exactement identiques, du moins tout à fait similaires dans leurs coutumes, leurs opinions, leurs goûts, leur manière générale d'aborder la vie. Il n'y a donc théoriquement rien à craindre, d'autant que le caractère professionnel de la rencontre garantit en principe son innocuité. Il n'empêche, j'ai également eu l'occasion de me rendre compte que les êtres humains ont souvent à cœur de se singulariser par de subtiles et déplaisantes variations, défectuosités, traits de caractère et ainsi de suite - sans doute dans le but d'obliger leurs interlocuteurs à les traiter comme des individus à part entière. Ainsi l'un aimera le tennis, l'autre sera friand d'équitation, un troisième s'avérera pratiquer le golf. Certains cadres supérieurs raffolent des filets de hareng ; d'autres les détestent. Autant de destins, autant de parcours possibles. Si le cadre général d'un " premier contact clientèle " est donc nettement circonscrit, il demeure donc toujours, hélas, une marge d'incertitude. »[299]

Si le cadre économique est, du point de vue de la description, un cadre social comme un autre, il n’en est pas de même du point de vue psychologique. En effet, l’hypothèse d’efficience des marchés y est si prégnante que la plupart des acteurs de l’économie doivent agir comme s’ils adhéraient au principe d’utilité. Si bien que le petit ballet de la vie des entreprises a vite fait de ressembler à un chassé-croisé de personnages vaniteux, ou plus précisément prétentieux au sens où ils prétendent doublement à l’efficacité des organisations qui les nourrissent, et à l’importance de leur contribution à la bonne marche de ces organisations.

Cette prétention leur permet en outre de faire pression sur leurs collègues de façon à exiger d’eux un surcroît d’effort. Le décalage créatif va, chez Houellebecq, consister à mettre en présence ce genre de personnages, majoritairement orthodoxes dans leur façon de penser, et des héros solitaires évoluant dans une disposition d’esprit contraire, qui vont pouvoir observer avec lucidité et précision la fausseté des mécanismes utilisés, au point d’imaginer leurs collègues comme des personnages de fiction :

« J'apprends également - et c'est une surprise - que mon travail, lors du contrat précédent, n'a pas donné entière satisfaction. On me l'avait tu jusqu'à présent, mais j'avais déplu. Ce contrat avec le ministère de l'Agriculture est, en quelque sorte, une deuxième chance qu'on m'offre. Mon chef de service prend un air tendu, assez feuilleton américain, pour me dire : " Nous sommes au service du client, vous savez. Dans nos métiers, hélas, il est rare qu'on nous offre une deuxième chance... "

Je regrette de mécontenter cet homme. Il est très beau. »[300]

Le procédé symétrique existe : ou bien l’on peut voir ses collègues comme des personnages de fiction, ou bien l’on peut lire des ouvrages de fiction mettant en scène des personnages envisagés comme de possibles collègues. La littérature de fiction utilisant la vie des entreprises comme décor n’est pas abondante, et moins encore celle qui l’utilise d’une manière naïve et imaginée, à la façon d’un décor de cinéma de Hollywood. Pourtant, Houellebecq en trouve un bon exemple avec le best seller La Firme, de John Grisham, qui a le don d’excéder le héros de Plateforme :

« Je projetai l’ouvrage avec violence dans la pièce, ratant de peu le téléviseur Sony, et ramassai avec résignation La firme, de John Grisham. C’était un best-seller américain, un des meilleurs ; un des plus vendus, s’entend. Le héros était un jeune avocat plein d’avenir, brillant et beau garçon, qui travaillait quatre-vingt-dix heures par semaine ; non seulement cette merde était préscénarisée jusqu’à l’obscène, mais on sentait que l’auteur avait déjà pensé au casting, c’était manifestement un rôle écrit pour Tom Cruise. La femme du héros n’était pas mal non plus, bien qu’elle ne travaille que quatre-vingts heures par semaine ; mais là par contre Nicole Kidman n’allait pas, ce n’était pas un rôle pour une frisée ; plutôt un rôle à brushing. »[301]

« Je fis une tentative avec mon autre best-seller américain, Total Control, de David G. Balducci ; mais c’était encore pire. Le héros n’était pas cette fois un avocat mais un jeune informaticien surdoué, il travaillait cent dix heures par semaine. Sa femme, par contre, était avocate et travaillait quatre-vingt-dix heures par semaine ; ils avaient un enfant. Le rôle des méchants était cette fois tenu par une firme « européenne », qui se livrait à des manœuvres frauduleuses afin de s’approprier un marché. Ce marché aurait normalement dû revenir à l’entreprise américaine où travaillait le héros. Lors d’une conversation avec les méchants de la société européenne, ceux-ci allumaient « sans la moindre gêne » plusieurs cigarettes ; l’atmosphère en était littéralement empuantie, mais le héros parvenait à tenir bon. Je fis un petit trou dans le sable afin d’y enfouir les deux ouvrages ; le problème était maintenant qu’il fallait que je trouve quelque chose à lire. Vivre sans lecture, c’est dangereux, il faut se contenter de la vie, ça peut amener à prendre des risques. »[302]

Une telle caricature de comportement de bon petit soldat de l’économie ne résiste pas à l’analyse. L’analyse concrète des comportements en entreprise montre que l’économie reste suffisamment mystérieuse dans son fonctionnement pour que les organisations restent peuplées de nombreux individus aux comportements inefficaces, décrits comme « Esclaves dans le travail d’organisations incompréhensibles »[303].

Reste qu’il est impossible est d’avouer publiquement cette inefficacité. Tout le monde doit faire semblant de « jouer le jeu », et la seule différence résiduelle va opposer ceux qui croient réellement à la fiction de l’efficience des organisations et des marchés, par bêtise ou par habitude, à ceux qui n’y croient pas. Un exemple parmi d’autres est donné par un petit incident se produisant lors d’une réunion de travail relatée dans le premier roman : cette réunion ne sert, sur le plan fonctionnel, à rien ; elle est seulement le théâtre d’un jeu de rôle permettant à des acteurs d’affirmer leur personnage, sans rapport avec l’intérêt de l’entreprise. Et comme le temps presse à la fin de la séance, le peu de décisions opérationnelles indispensable est pris en un temps très court, sans aucune réflexion. Que celui qui n’a jamais connu de telles réunions jette à Houellebecq la première pierre !

« De la réunion en elle-même, je ne garde que peu de souvenirs ; de toute façon rien de concret n'a été décidé, sinon dans le dernier quart d'heure, très vite, juste avant d'aller déjeuner, où l'on a mis en place un calendrier de formations pour la province. Je suis directement concerné, puisque c'est moi qui devrai me déplacer ; je prends donc note à la hâte des dates et des lieux retenus, sur un papier que d'ailleurs je perdrai le soir même. »[304]

Parfois, la trop grande lucidité des héros les conduisent à s’effrayer eux-mêmes de leur différence. Trop conscients d’être en dehors du coup, ils sont conduits à réaliser qu’il ne faut pas trop qu’ils se singularisent, et que même sans trop y croire ils feraient mieux de rentrer dans le rang. Un peu à la manière du Winston Smith de 1984 qui pratique la doublepensée pour rester sous la coupe de Big Brother, ils doivent faire un effort sur eux pour accepter leur reprogrammation, leur re-engineering en quelque sorte. Ainsi, Bruno songe à un moment : « Il allait se réorganiser »[305]. Ou encore, le Michel de Plateforme :

« Je ne devais pas penser comme ça. « Think positive » me dis-je avec affolement, « think different ». » [306]

 

3 - Les pratiques managériales comme simulacres d’action et discours vides de sens

Malgré tous leurs efforts pour parvenir à rester dans le coup, les héros des trois premiers récits sont régulièrement mis en présence de situations ou de textes qui leur rappellent la vacuité intellectuelle des comportements et discours d’entreprise. Ainsi, lorsque Michel, dans Plateforme, lit distraitement sur la brochure d’un hôtel de Bangkok :

« L’esprit Aurore, c’est l’art de conjuguer les savoir-faire, de jouer de la tradition et de la modernité avec rigueur, imagination et humanisme pour atteindre une certaine forme d’excellence. Les hommes et les femmes d’Aurore sont les dépositaires d’un patrimoine culturel unique : le savoir-recevoir. Ils connaissent les rites et les usages qui transforment la vie en art de vivre et le plus simple des services en moment privilégié. C’est un métier, c’est un art : c’est leur talent. »[307]

… sa conclusion est sans appel : il s’agit d’un « baratin nauséeux ». Et ne peut-on, en effet, toujours voir derrière l’apparente perfection des images publicitaires la marque, dans l’ordre marchant, d’un totalitarisme finalement aussi caricatural que put l’être le stalinisme dans l’ordre politique ? Les brochures d’entreprises, la communication institutionnelle, sont-elles autre chose que des promesses de cet Avenir Radieux aussi tentant qu’improbable raillé par Zinoviev ? Lorsque la conscience d’un tel phénomène le submerge, le héros houellebecquien, malgré la souffrance ainsi causée, ne peut plus rester dans l’ambiance, et se sent à nouveau envahi d’un sentiment d’exclusion :

« Un cadre vient s’installer en face de moi (…) Sa cravate est d’une largeur moyenne, et bien entendu il lit Les Echos. Non seulement il les lit mais il les dévore, comme si de cette lecture pouvait, soudain, dépendre le sens de sa vie.

Je suis obligé de me tourner vers le paysage pour ne plus le voir (…) Je n’aime pas ce monde. Décidément, je ne l’aime pas. La société dans laquelle je vis me dégoûte ; la publicité m’écœure ; l’informatique me fait vomir. Tout mon travail d’informaticien consiste à multiplier les références, les recoupements, les critères de décision rationnelle. Ca n’a aucun sens. Ce monde a besoin de tout, sauf d’informations supplémentaires. »[308]

Dans ces conditions, la vie des entreprises, leurs habitudes et leurs mœurs, ont vite fait de devenir aussi irréalistes que des histoires inventées, des contes ou des fables. Ainsi en est-il par exemple de Valérie, dans Plateforme, quand elle est confrontée à un problème de stratégie commerciale :

« A l’époque, elle s’en souvenait, tout cela lui était apparu comme une fable, une fable d’ailleurs pas très crédible (…) C’était un jeu, un jeu intellectuel pas très intéressant ni très difficile. Maintenant, ils ne jouaient plus ; ou bien si, mais ils jouaient leurs carrières. »[309]

Le langage des entreprises pourra facilement être tourné en dérision, en particulier quand il devient si jargonnant qu’on croirait avoir affaire à ces générateurs automatiques de charabia qu’on trouve sur Internet, et qui visent à produire un effet comique en composant des phrases alambiquées et absurdes, mais finalement très proches de celles qu’on produit quotidiennement dans les entreprises :

« Dans l'après-midi, je devais voir le chef du service " études informatiques ". Je ne sais vraiment pas pourquoi. Moi, en tout cas, je n'avais rien à lui dire.

J'ai attendu pendant une heure et demie dans un bureau vide, légèrement obscur. Je n'avais pas vraiment envie d'allumer, en partie par peur de signaler ma présence.

Avant de m'installer dans ce bureau, on m'avait remis un volumineux rapport intitulé Schéma directeur du plan informatique du ministère de l'Agriculture. Là non plus, je ne vois pas pourquoi. Ce document ne me concernait en rien. Il était consacré, si j'en crois l'introduction, à un " essai de prédéfinition de différents scenarii archétypaux, conçus dans une démarche cible - objectif ". Les objectifs, eux-mêmes " justifiables d'une analyse plus fine en termes de souhaitabilité ", étaient par exemple l'orientation de la politique d'aide aux agriculteurs, le développement d'un secteur para-agricole plus compétitif au niveau européen, le redressement de la balance commerciale dans le domaine des produits frais... Je feuilletai rapidement l'ouvrage, soulignant au crayon les phrases amusantes. Par exemple : " Le niveau stratégique consiste en la réalisation d'un système d'informations global construit par l'intégration de sous-systèmes hétérogènes distribués. " Ou bien : " Il apparaît urgent de valider un modèle relationnel canonique dans une dynamique organisationnelle débouchant à moyen terme sur une database orientée objet. " Enfin une secrétaire vint me prévenir que la réunion se prolongeait, et qu'il serait malheureusement impossible à son chef de me recevoir aujourd'hui.

Eh bien je suis reparti chez moi. Moi, du moment qu'on me paye, ha ha ha !... »[310]

Si l’on compare avec le Pipotron[311] dont trois exemples sont donnés ci-dessous, on observe un air de ressemblance assez troublant :
- « Quelle que soit la crise actuelle, on ne peut se passer de ne pas négliger toutes les problématiques envisageables. »
- « Tant que durera la dualité de la situation qui nous occupe, il serait intéressant d'examiner la somme des problématiques de bon sens. »
- « En ce qui concerne l'impasse qui est la nôtre, il faut de toute urgence avoir à l'esprit toutes les solutions possibles. »
On ne sait d’ailleurs pas si les passages cités par Houellebecq sont réellement tirés d’un document existant, ou s’ils sont le pur fruit de son imagination. Ici comme au sujet des romans de Grisham et Balducci cités plus haut, on a affaire au procédé stylistique de la mise en abyme, procédé dont l’emploi s’avère finalement fort logique si l’on songe que pour les héros de ces fictions que sont les romans de Houellebecq, les comportements et discours d’entreprise n’ont pas plus de réalité que n’en auraient des mythes naïfs destinés à maintenir l’apparence d’une cohésion sociale dans un monde en voie d’atomisation rapide. Dans cet esprit, certains rituels d’entreprise seront facilement réduits à leur plus simple expression pour se voir tournés en dérision, comme le montre cet extrait appliqué au très respecté concept de « culture d’entreprise » :

« Bien avant que le mot ne soit à la mode, ma société a développé une authentique culture d'entreprise (création d'un logo, distribution de sweat-shirts aux salariés, séminaires de motivation en Turquie). C'est une entreprise performante, jouissant d'une réputation enviable dans sa partie ; à tous points de vue, une bonne boîte. Je ne peux pas démissionner sur un coup de tête, on le comprend. »[312]

Riche de moyens mais vide de contenu, le monde de l’entreprise constitue un terrain particulièrement favorable au développement de mèmes comportementaux, ces petits (et grands) rites souvent caricaturaux qui ne renvoient généralement qu’à eux-mêmes, inutiles mais toujours répétés, et dont la plus petite variation devient aussitôt prétexte à communication. La mémétique est une discipline nouvelle qui vise à étudier les schémas d’évolution applicables à ce genre de phénomènes[313], et il n’est pas étonnant d’observer qu’on retrouve là encore des analogies possibles avec la génétique comportementale : bien que Houellebecq ne se réfère pas explicitement à la mémétique dans ses ouvrages, sa formation d’ingénieur agronome a sans doute pu le prédisposer à l’observation de ce type de réalités. 
La conclusion de cette analyse est simple : l’économie restant fondamentalement mystérieuse, et les comportements d’entreprise stéréotypés mais inefficaces, la seule condition de survie du cadre devient de faire n’importe quoi, mais de le faire en respectant le jeu de rôle dans lequel il se trouve plongé. Ainsi, la seule faute consistera à remettre le système en question, à faire preuve d’intelligence critique. Si l’on sait éviter ces deux écueils (vers lesquels on pourrait être dangereusement conduits soit par simple exigence logique, soit par une dérisoire tendance à la « conscience de soi » induite par la dépression), alors la survie dans les organisations sera simplement garantie par l’existence même d’un système qui, pour incompréhensible qu’il soit dans son fonctionnement global, permet malgré tout la production d’une grande richesse matérielle dont chacun pourra prendre une part (très inégale, d’ailleurs, mais inégale en fonction principale de variables, comme la nationalité, dont le contrôle échappe de toute manière aux salariés) :

 « Ce n’est pas très difficile de travailler dans un bureau, il suffit d’être un peu méticuleux, de prendre des décisions rapidement, et de s’y tenir. J’avais vite compris qu’il n’est pas forcément nécessaire de prendre la meilleure décision, mais qu’il suffit, dans la plupart des cas, de prendre une décision quelconque, à condition de la prendre rapidement. »[314]

Le seul critère de succès dans les entreprises consisterait donc à parvenir à se construire un personnage cohérent, identifiable, qui pourra tenir un rôle précis au même titre qu’un comédien tient un rôle déterminé dans une pièce de théâtre : ainsi par exemple, le Michel de Plateforme étant comptable, il cherchera à se conformer au stéréotype attendu de sa fonction :

« je conserve l’attitude de réserve qui sied au gestionnaire comptable. »[315]

Au-delà de ce simple constat, qui pourrait se trouver simplement qualifié de conformisme minimal, on peut aussi voir apparaître ici et là des personnages plus hauts en couleurs, plus travaillés, mieux finis :

« Le second représentant du ministère est un homme d'âge moyen, avec un collier de barbe, comme les précepteurs sévères du Club des Cinq. Il semble exercer un grand ascendant sur Catherine Lechardoy, qui est assise à ses côtés. C'est un théoricien. Toutes ses interventions seront autant de rappels à l'ordre concernant l'importance de la méthodologie et, plus généralement, d'une réflexion préalable à l'action. En l'occurrence je ne vois pas pourquoi : le logiciel est déjà acheté, il n'y a plus besoin de réfléchir, mais je m'abstiens de le dire. Je sens immédiatement qu'il ne m'aime pas. Comment gagner son amour ? Je décide qu'à plusieurs reprises dans la matinée j'appuierai ses interventions avec une expression d'admiration un peu bête, comme s'il venait soudain de me révéler d'étonnantes perspectives, pleines de sagesse et d'ampleur. Il devrait normalement en conclure que je suis un garçon plein de bonne volonté, prêt à m'engager sous ses ordres dans la direction juste. »[316]

Ou encore :

« Il porte un splendide costume aux motifs rouges, jaunes et verts - on dirait un peu une tapisserie du Moyen Age. Il a aussi une pochette qui dépasse de sa veste, plutôt dans le style " voyage sur la planète Mars ", et une cravate assortie. Tout son habillement évoque le personnage du cadre commercial hyper-dynamique, ne manquant pas d'humour. Quant à moi je suis vêtu d'une parka matelassée et d'un gros pull style " week-end aux Hébrides ". J'imagine que dans le jeu de rôles qui est en train de se mettre en place je représenterai l'" homme système ", le technicien compétent mais un peu bourru, n'ayant pas le temps de s'occuper de son habillement, et foncièrement incapable de dialoguer avec l'utilisateur. ça me convient parfaitement. Il a raison, nous formons une bonne équipe. »[317]

Ce qui est intéressant est que les personnages semblent être construits de sorte que leur apparence physique soit en pleine cohérence avec leur psychologie apparente et leur comportement. Dans certains cas, la cohérence sera poussée au point qu’ils pourront utiliser avec profit le mécanisme de la prophétie auto-réalisatrice, par exemple pour saboter une réunion au motif qu’elle ne sert à rien :

« Le quatrième représentant du ministère est une espèce de caricature du socialiste agricole : il porte des bottes et une parka, comme s'il revenait d'une expédition sur le terrain ; il a une grosse barbe et fume la pipe ; je n'aimerais pas être son fils. Devant lui sur la table il a ostensiblement posé un livre intitulé : La Fromagerie devant les techniques nouvelles. Je n'arrive pas à comprendre ce qu'il fait là, il ne connaît manifestement rien au sujet traité ; peut-être est-il un représentant de la base. Quoi qu'il en soit il semble s'être donné pour objectif de tendre l'atmosphère et de provoquer un conflit au moyen de remarques répétitives sur " l'inutilité de ces réunions qui n'aboutissent jamais à rien ", ou bien sur " ces logiciels choisis dans un bureau du ministère et qui ne correspondent jamais aux besoins réels des gars, sur le terrain. »[318]

Qui n’a jamais connu, dans les entreprises, de personne préférant valoriser leur pouvoir de nuisance que leur pouvoir de participation positive, aura du mal à croire à la réalité de ce type de comportement, pourtant bien plus fréquent que l’hypothèse d’efficience ne pourrait le laisser croire… Derrière l’apparente sophistication des rapports humains, la simple permanence de rôles simplement dictés par l’anthropologie la plus primitive, régie par les rapports de soumission ou de domination, n’est jamais bien loin. Quelle différence au fond entre les deux passages suivants ? Le premier est tiré du passage en revue ethnographique servant de trame au premier roman :

« C'est une espèce de conversation entre hommes, près du distributeur automatique de boissons chaudes. Je discerne en lui un grand professionnel de la gestion des ressources humaines ; intérieurement, j'en roucoule. Il me paraît de plus en plus beau. »[319]

Le second, plus pédagogique et ambitieux, tente un rapprochement avec la tendance forte à la structuration qui prévaut dans les sociétés animales :

« les sociétés animales fonctionnent presque toutes sur un système de dominance. […] le mâle le plus fort du groupe est appelé l’animal alpha ; celui-ci est suivi du second en force, l’animal bêta, et ainsi de suite jusqu’à l’animal le moins élevé dans la hiérarchie, appelé animal oméga. »[320]

Et la question apparaît soudain, saisissante de simplicité brutale : les entreprises sont-elles autre chose que des organisations peuplées de prétentieux animaux en costumes ?[321]

 

4 - Le consommateur face aux opérations de marketing : entre conformisme jouisseur et dégoût lucide des procédés

Pratiquement absente des deux premiers ouvrages, une réflexion sur les mécanismes pratiques de marché commence à apparaître avec Plateforme. L’ouvrage regorge de petites remarques ponctuelles sur le sujet, ainsi que de deux ou trois descriptions plus soutenues qui donnent presque le sentiment d’avoir affaire à des cas d’école de stratégie commerciale.

« Elle avait eu le sujet lors d'un devoir sur table en première année. Edouard Yang décidait une enquête statistique auprès de sa clientèle, en particulier en fonction du nombre d'occupants des chambres (célibataires, couples, familles). Il fallait dépouiller l'enquête, calculer le Khi 2, le sujet se terminait par cette question : «En d'autres termes, est-ce que la situation familiale est un critère explicatif de la consommation de fruits frais au petit déjeuner ?» En fouillant dans ses dossiers, elle parvint à retrouver un sujet de BTS blanc qui correspondait bien à sa situation présente. «Vous venez d'être nommé responsable marketing à la direction internationale du groupe South America. Celui-ci vient de racheter l'hôtel-restaurant "Les Antilles", un établissement quatre étoiles de cent dix chambres situé en Guadeloupe face à la mer. Construit en 1988 et rénové en 1996, il connaît actuellement de graves problèmes. En effet, le taux d'occupation moyen n'est que de 45 %, ce qui est loin d'atteindre le seuil de rentabilité attendu.» Elle avait obtenu 18/20, ce qui pouvait apparaître comme un bon présage. »[322]

Le terme « marketing » en lui-même n’appartient pas au lexique naturel de Houellebecq : il n’apparaît que cinq fois dans les trois premiers romans. Ce qui l’intéresse, ce sont plutôt les effets du marketing sur l’environnement, sur la qualité de vie des hommes. Ignorant leur besoin d’amour (peu exploitable), le plus grand effort des organisations marchandes consiste à réduire les besoins en désirs (mimétiques), puis les désirs en actes d’achat, éloignant paradoxalement toute possibilité de satisfaction durable. La considérant de l’extérieur, on peut sans doute trouver un caractère admirable à la mécanique marchande :

« Reste que, sur le plan de la consommation, la précellence du XXe siècle était indiscutable : rien, dans aucune autre civilisation, ne pouvait se comparer à la perfection mobile d’un centre commercial contemporain fonctionnant à plein régime. »[323]

On peut aussi la voir comme une construction purement artificielle, dont les boutiques d’aéroport donnent une image à la fois parfaite, et totalement inhumaine[324].

 « En somme, les boutiques de l’aéroport constituaient encore un espace de vie nationale, mais de vie nationale sécurisée, affaiblie, pleinement adaptée aux standards de la consommation mondiale. Pour le voyageur en fin de parcours il s’agissait d’un espace intermédiaire, à la fois moins intéressant et moins effrayant que le reste du pays. J’avais l’intuition que, de plus en plus, l’ensemble du monde tendrait à ressembler à un aéroport. »[325]

La dernière phrase, comparant le monde moderne à un aéroport, rend compte en un seul mot à la fois de la tendance générale à la marchandisation, au cosmopolitisme, à l’obsession du fonctionnel et de la sécurité. C’est un aphorisme peu connu, à peine cité sur internet, qui mériterait sans doute d’être davantage diffusé compte tenu de son universelle pertinence.

La soumission à la marchandise peut à bien des égards être considérée comme un esclavage auto-institué. Il puise sa source dans la force du désir, constante anthropologique elle-même à l’origine de la plupart des entreprises humaines. Mais le monde marchand a ceci de particulier qu’à la différence des autres sphères d’activités humaines, il pousse le désir dans ses derniers retranchements, il le déchaîne de manière à pouvoir exploiter son potentiel tout entier, sans aucune forme de régulation. Pourtant, le caractère paradoxal du désir ne peut s’éluder : le désir ne peut être que dialectique, c’est-à-dire toujours confronté au principe contraire de l’effort qui permet de le nourrir, faute de quoi il s’abîme en caprice et en frustration inéluctables.

Aussi bien, le consommateur livré sans principe de limitation au déploiement du désir finit-il par développer des formes de sentiment contradictoires : excité mais dépressif ; jouisseur mais anémique ; isolé mais conformiste. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre la consommation comme génératrice de jouissance triste ; et qu’il faut accepter l’idée qu’en tant que telle, elle ne peut jamais s’optimiser tout à fait ; que le fait même de vouloir résumer le comportement du consommateur à celui d’un individu entièrement rationnel n’a aucun sens. Par exemple, n’est-il pas navrant d’observer à quel point sont conformistes les petits-bourgeois occidentaux enrichis par l’époque, dans leur naïf désir d’en avoir à tout point de vue pour leur argent ? Et à quel point ce conformisme donne naissance à des comportements aussi tristes que prévisibles ?

« je pouvais déjà imaginer le déroulement de la conversation. Le professionnel de mon agence aurait constaté un solde positif important sur mon compte, il souhaiterait s’en entretenir avec moi –qui n’a pas besoin, à un moment ou un autre de sa vie, d’un partenaire placements ? Un peu méfiant, je désirerais m’orienter vers des options sûres ; il accueillerait cette réaction –si fréquente- avec un léger sourire. La plupart des investisseurs novices, il le savait bien, privilégient la sécurité par rapport au rendement ; ils s’en amusaient souvent, entre collègues. Je ne devais pas me méprendre sur ses termes : en matière de gestion du patrimoine, certaines personnes âgées se comportent comme de parfaits novices. Pour sa part, il tenterait d’attirer mon attention sur un scénario légèrement différent –tout en me laissant, bien entendu, le temps de la réflexion. Pourquoi ne pas investir, effectivement, les deux tiers de mon avoir dans un placement sans surprises, mais à revenu faible ? Et pourquoi ne pas consacrer le dernier tiers à un investissement un peu plus aventureux, mais aux possibilités de valorisation réelles ? Après quelques jours de réflexion, je le savais, je me rendrais à ses arguments. Il se sentirait conforté par mon adhésion, préparerait les documents avec un pétillement d’enthousiasme –et notre poignée de main, au moment de la séparation, serait ouvertement chaleureuse. »[326]

Quand la chaleur humaine ne tient plus qu’à la conclusion d’un contrat d’épargne identique à celui de milliers d’autres, que l’homme peut-il encore espérer de l’avenir ? Or ce qui est vrai de la production et de l’épargne –recherche de l’optimisation, standardisation des comportements, mimétisme conscient ou non, existence de cadres strictement déterminés par la loi- est tout aussi vrai de la consommation. L’homme d’aujourd’hui tend enfin à être ce petit arithméticien des plaisirs prophétisé par Bentham. Mais sa médiocre obsession de l’optimisation n’est-elle pas au fond la meilleure preuve de tout ce qu’il a perdu dans un mouvement de désenchantement du monde qui le condamne désormais à ne plus pouvoir accumuler que de petites satisfactions dérisoires, et rend par contraste impossible la submersion par la joie primale, magique, qui irrigua par le passé toute autre civilisation, mais dont le sens de la transcendance est la première condition de possibilité ?

« Je passai ma dernière journée de congé dans différentes agences de voyages. J’aimais les catalogues de vacances, leur abstraction, leur manière de réduire les lieux du monde à une séquence limitée de bonheurs possibles et de tarifs ; j’appréciais particulièrement le système d’étoiles, pour indiquer l’intensité du bonheur qu’on était en droit d’espérer. Je n'étais pas heureux, mais j'estimais le bonheur. Selon le modèle de Marshall, l’acheteur est un individu rationnel cherchant à maximiser sa satisfaction compte tenu du prix ; le modèle de Veblen, par contre, analyse l’influence du groupe sur le processus d’achat (suivant que l’individu veut s’y identifier, ou au contraire s’y soustraire). Le modèle de Copeland démontre que le processus d’achat est différent suivant la catégorie de produit/service (achat courant, achat réfléchi, achat spécialisé) ; mais le modèle de Baudrillard-Becker estime que consommer, c’est aussi produire des signes. Au fond, je me sentais plus proche du modèle de Marshall. »[327]

On peut toujours chercher à connaître le consommateur, ses attentes et ses modes d’action. C’est ce à quoi s’attache toute la branche du « comportement du consommateur », qui a constitué le courant principal de la recherche en marketing pendant les années 1990. On peut, comme le recommande la théorie, définir l’action marchande des entreprises à la suite d’études de marché, souvent réalisées au moyen de questionnaires, pour tenter d’adapter parfaitement la production à la consommation, à la manière dont on aboucherait deux tuyaux. C’est ce qu’on enseigne dans les écoles de commerce, les études quantitatives ayant en outre l’avantage de donner l’illusion de la scientificité par le recours aux techniques statistiques. Certes, il est facile de calculer un intervalle de confiance sur la base de l’hypothèse d’un tirage aléatoire d’échantillon et de l’application de la loi de Student. Mais on ne peut connaître d’un consommateur que ce qu’il laisse paraître, et dans le cas de la plupart des études de marché, que ce qu’il déclare : c’est-à-dire bien souvent ce que le conformisme le conduit à dire (car quel domaine de la vie de l’homme est, au fond, plus conformiste que son comportement marchand ?)

Cette impossible quête de ce que l’homme Occidental, gavé et triste, pourrait désirer de plus, est remarquablement rendu par un épisode du début de Plateforme, dans lequel le héros doit rendre compte de son expérience touristique[328]. A la fin de son voyage en Thaïlande, il s’attache à remplir un questionnaire de satisfaction qui le met directement en relation avec ce qu’il pouvait, initialement, en attendre. Un lecteur attentif se souvient alors du processus qui avait conduit Michel à choisir ce voyage organisé plutôt qu’un autre, ce passage qui commence par le remarquable et si synthétique « Mes rêves sont médiocres » :

« Mes rêves sont médiocres. Comme tous les habitants d'Europe occidentale, je souhaite voyager. (...) pour dire les choses plus crûment, ce que je souhaite au fond, c'est pratiquer le tourisme. On a les rêves qu'on peut ; et mon rêve à moi, c'est d'enchaîner à l'infini les «Circuits passion», les «Séjours couleurs» et les «Plaisirs à la carte» - pour reprendre les thèmes des trois catalogues Nouvelles Frontières.

J’ai tout de suite décidé de faire un circuit, mais j’ai pas mal hésité entre « Rhum et Salsa » (réf. CUB CO 033, 16 jours/14 nuits, 11250 F en chambre double, supplément chambre individuelle : 1350 F) et « Tropic Thaï » (réf. THA CA 006, 15 jours/13 nuits, 9950 F en chambre double, supplément chambre individuelle : 1175 F). Finalement, j’ai pris la Thaïlande. Il faut reconnaître que le texte de présentation de la brochure était habile, propre à séduire les âmes moyennes :

« Un circuit organisé, avec un zeste d’aventure, qui vous mènera des bambous de la rivière Kwaï à l’île de Koh Samui, pour terminer à Koh Phi Phi, au large de Phuket, après une magnifique traversée de l’isthme de Kra. Un voyage « cool » sous les Tropiques. » »[329]

Bien évidemment, les références et les prix ne sont ici donnés ni pour l’information qu’ils contiennent (information si vite obsolète), ni sans doute par l’adhésion à un principe stylistique d’hyperréalisme minutieux, mais bien plutôt pour insister sur le côté faussement précis de l’offre, sur la prétention qu’elle a à proposer un prix exact au franc près, face à un ensemble de promesses soigneusement décrites dans les catalogues. Et c’est bien cela qu’il faut conserver à l’esprit au moment du verdict, c’est-à-dire à la fin du séjour, quand enfin le touriste-héros doit procéder à une opération d’introspection lui permettant de dire si, oui ou non, le contrat a été rempli. Or, bien que dépressif, Michel s’acquitte de cette tâche avec zèle, et fait preuve d’un surprenant esprit de liberté en improvisant, à la dernière question ouverte du questionnaire, un texte poétique. En soi, que ce soit un poème qui close le questionnaire est déjà le signe troublant que quelque chose ne va pas. Autrement dit que le fond (qui restera absolument inexprimé, et en fait inaccessible, sauf par antiphrase) est en totale contradiction avec la forme apparente, rayonnante de positivité. En effet, qui attendrait un texte aussi peu exploitable à un tel endroit, fonctionnel par excellence ?

« Dans l’après-midi du 2 janvier, je trouvai sous ma porte le questionnaire de satisfaction Nouvelles Frontières. Je le remplis scrupuleusement, cochant en général les cases « Bien ». C’est vrai, en un sens, tout était bien. Mes vacances s’étaient déroulées de façon normale. Le circuit avait été cool, mais avec un parfum d’aventures ; il correspondait à son descriptif. Dans la rubrique « observations personnelles », j’inscrivis le quatrain suivant :

Peu après le réveil, je me sens transporté

Dans un autre univers au précis quadrillage

Je connais bien la vie et ses modalités

C’est comme un questionnaire où l’on cocherait des cases. »[330]

Ce passage est vraiment remarquable. Le terme de « modalités » est ici utilisé dans toute sa puissance : renvoyant en premier lieu à la notion philosophique d’ordre du connaissable, il se trouve ici également utilisé pour introduire ironiquement dans le vers suivant l’idée d’accès statistique à la vérité (une modalité étant définie, en statistique, comme la valeur possible pouvant être prise par une variable nominale, soit un choix contraint par le nombre de réponses a priori considérées comme acceptables). Dénoncer en toute discrétion, sans presque aucune chance d’être entendu ou compris, le système marchand auquel on adhère tout de même par conformisme et par faiblesse, et prononcer cette dénonciation de l’intérieur même du système dont on fait la critique, et grâce aux instruments qu’il fournit, voilà la seule élégance qui reste aujourd’hui possible dans un monde enlaidi et désenchanté par la toute-puissance du fonctionnel.

Il s’agit là d’un geste qui peut rappeler le dandyisme d’un Francis Scott Fitzgerald, qui, sommé en tant qu’esthète de référence de prononcer un jugement au sujet d’un intérieur décoré avec le plus grand goût, avait laissé tomber ce verdict : « Eh bien oui, c’est parfait ; absolument parfait ; mais pourquoi pas plutôt rien ? » A partir du moment où ajouter quoi que ce soit ne pourrait davantage améliorer un ensemble, à partir du moment où pour le dire autrement l’optimisation est achevée par rapport aux critères connus, n’est-il pas temps de faire table rase et de tout réinventer à partir de rien ?

La situation décrite est celle d’un double bind particulièrement bien verrouillé. Comment un consommateur pourrait-il se révolter contre un système qui prend en permanence soin de lui à la manière dont on surveillerait un grand malade ? Comment peut-il douter qu’il vive dans le meilleur des mondes possibles puisqu’à chaque instant il peut manifester ses choix, ses manies, ses caprices, enfin tout ce qu’il veut, et sans aucune censure morale, par le moyen de ses actes d’achat ou par les questionnaires de satisfaction qu’on le prie de bien vouloir remplir ? N’est-il pas dans la posture exacte d’un jeune enfant incapable de constituer son Œdipe par absence d’entité à laquelle s’affronter ? N’est-il pas dans la position affolante du schizophrène entièrement ramené à lui-même, et à lui seul, par le recours exclusif à son propre critère de jugement face aux stimuli publicitaires, au mépris de toute médiation sociale ?

A cause de ce verrouillage, il lui est très difficile de s’extraire de son quotidien pour remarquer enfin à quel point son bonheur est factice. Il peut toutefois y parvenir quand les circonstances s’y prêtent, et en particulier quand il peut trouver l’approbation de sa révolte auprès d’une âme sœur : c’est le lien humain, et plus spécialement le lien amoureux, qui permet de triompher de l’esclavage de la marchandise. On remarquera à quel point ce mécanisme est proche de ceux de 1984 (l’amour de Winston Smith pour Julia lui permet de fonder sa révolte politique contre Big Brother) ou de L’oiseau d’Amérique de Walter Tevis (l’amour de Paul Bentley pour Mary Lou lui permet de comprendre la tyrannie de la bêtise qui l’entoure), et plus généralement de toutes les épopées amoureuses menées contre les totalitarismes. La condition de possibilité de la remise en cause d’un système apparemment accepté par tous tient d’abord en effet à la faculté de remettre en cause le système tout entier contre soi, ce qui suppose une forme de folie qu’on retrouve à la fois dans la schizophrénie (approche psychologique), dans le solipsisme (approche philosophique) ou dans le rêve de fusion amoureuse (approche sentimentale). Ainsi, dans Plateforme, c’est principalement dans son amour pour Valérie que le héros puise la force vitale qui lui permet de s’extraire du piège occidental de la jouissance par la consommation.

« Ce n’est pas moi qui suis bizarre, c’est le monde autour de moi. Est-ce que tu as vraiment envie de t’acheter un cabriolet Ferrari ? Une maison de week-end à Deauville –qui sera, de toute façon, cambriolée ? De travailler quatre-vingt-dix heures par semaine jusqu’à l’âge de soixante ans ? De payer la moitié de ton salaire en impôts pour financer des opérations militaires au Kosovo ou des plans de sauvetage des banlieues ? On est bien, ici ; il y a ce qu’il faut pour vivre. La seule chose que puisse t’offrir le monde occidental, c’est des produits de marque. Si tu crois aux produits de marque, alors tu peux rester en Occident ; sinon, en Thaïlande, il y a d’excellentes contrefaçons. »[331]

Là aussi, la dernière phrase prend valeur d’aphorisme. L’allusion à la croyance dans le « Si tu crois aux produits de marque » montre à quel point, derrière l’apparente sollicitude du monde marchand pour le consommateur, le libéralisme constitue au fond une idéologie de substitution (au contraire de ce qu’elle prétend, se défendant systématiquement de tout contenu intellectuel), et même la seule disponible depuis la chute du communisme, qui peut donc occuper tout l’espace imaginaire laissé vacant, dans l’esprit Occidental au moins, par le désenchantement du monde.

C’est ici que le troisième roman rejoint l’exposé théorique livré dans le premier. Si certains lecteurs voient en Plateforme une apologie du libéralisme, ils commettent une erreur : peut-être égarés par la critique (réelle) du communisme cubain présentée au milieu de l’ouvrage, ils ne perçoivent par l’ironie quasi-permanente des propos relatifs, un peu partout ailleurs, au modèle occidental de compétition, de consommation, et d’échanges marchands. Et pourtant, combien elle est évidemment dérisoire, la satisfaction que Michel tire de ses petits choix de consommation, par comparaison avec la joie lumineuse de sa rencontre avec Valérie.

Comment prendre au sérieux la première partie de cet extrait, par exemple (certes tiré du roman suivant, mais relatant une situation proche de celle vécue par le personnage précédent) ?

« J’avais ainsi consommé, avec joie, des chaussures principalement ; puis peu à peu je m’étais lassé, et j’avais compris que ma vie, sans ce soutien quotidien de plaisirs à la fois élémentaires et renouvelés, allait cesser d’être simple. »[332]

Le simple fait de séparer le verbe « consommer » de son complément d’objet « des chaussures », par le complément improbable « avec joie », tend à rendre l’action de consommation auto-suffisante, et renvoie à la notion abstraite de consommation telle qu’elle apparaît dans la comptabilité nationale, ou dans les injonctions récurrentes des hommes politiques à consommer pour soutenir la croissance, autant dire consommer pour consommer, consommer en soi, consommer pour oublier toute autre finalité possible de la vie, consommer n’importe quoi, consommer à l’intransitif en somme. Mais quand le voile se lève, quand le consommateur réalise sa propre lassitude à consommer, alors, comme le dit la fin de la phrase de Houellebecq, la vie cesse d’être simple. Il y a quelques années, une publicité pour une marque de bière proclamait « y’a qu’à décapsuler », joignant la vulgarité de la forme grammaticale à la veulerie de l’acte de consommation proposé… Comme si une vie réduite à tant de facilité présentait le moindre intérêt.

D’autres saillies ironiques se retrouvent à de nombreuses reprises, exposées sur un ton pince-sans-rire. Les pires poncifs des années 2000, comme l’invocation à tout propos de la citoyenneté, la multiplication des chartes éthiques, la prise en compte des droits de l’homme à tout bout de champ, repris dans les argumentaires aussi conformistes que peu crédibles des entreprises incapables de faire autrement que de suivre la tendance, sont mentionnés avec tant d’orthodoxie que, juxtaposés aux positions autrement lucides et désabusées des héros à propos d’eux-mêmes et de leurs contemporains, ils ne peuvent qu’être pris au second degré.

« Dans leur dernière livraison, les Dernières Nouvelles de Monoprix mettaient plus que jamais l’accent sur la notion d’entreprise citoyenne. »[333]

 « Aurore avait signé la charte du tourisme éthique, et donnait régulièrement au WWF. Rien de tout cela ne paraissait suffire à enrayer le déclin. »[334]

Pour que les choses soient tout à fait claires, Houellebecq exprimera les choses d’une manière plus nette encore dans son quatrième titre :

«Quant aux droits de l'homme, bien évidemment, je n'en avais rien à foutre; c'est à peine si je parvenais à m'intéresser aux droits de ma queue. »[335]

Pourtant, les choses étaient claires dès le départ. Le corpus théorique d’Extension a en effet été suffisamment repris dans Particules pour que la véritable analyse sur laquelle Houellebecq fonde sa critique puisse dès le second roman être considérée comme établie :

« La mutation métaphysique ayant donné naissance au matérialisme et à la science moderne a eu deux grandes conséquences : le rationalisme et l’individualisme. L’erreur d’Huxley est d’avoir mal évalué le rapport de forces entre ces deux conséquences. Spécifiquement, son erreur est d’avoir sous-estimé l’augmentation de l’individualisme produite par une conscience accrue de la mort. De l’individualisme naissent la liberté, la sensation du moi, le besoin de se distinguer et d’être supérieur aux autres. Dans une société rationnelle telle que celle décrite par Le Meilleur des mondes, la lutte peut être atténuée. La compétition économique, métaphore de la maîtrise de l’espace, n’a plus de raison d’être dans une société riche, où les flux économiques sont maîtrisés. La compétition sexuelle, métaphore par le biais de la procréation de la maîtrise du temps, n’a plus de raison d’être dans une société où la dissociation sexe-procréation est parfaitement réalisée ; mais Huxley oublie de tenir compte de l’individualisme. Il n’a pas su comprendre que le sexe, une fois dissocié de la procréation, subsiste moins comme principe de plaisir que comme principe de différenciation narcissique ; il en est de même du désir de richesses. Pourquoi le modèle de la social-démocratie suédoise n’a-t-il jamais réussi à l’emporter sur le modèle libéral ? Pourquoi n’a-t-il même jamais été expérimenté dans le domaine de la satisfaction sexuelle ? Parce que la mutation métaphysique opérée par la science moderne entraîne à sa suite l’individuation, la vanité, la haine et le désir. En soi le désir –contrairement au plaisir- est source de souffrance, de haine et de malheur. Cela, tous les philosophes – non seulement les bouddhistes, non seulement les chrétiens, mais tous les philosophes dignes de ce nom – l’ont su et enseigné. La solution des utopistes –de Platon à Huxley, en passant par Fourier- consiste à éteindre le désir et les souffrances qui s’y rattachent en organisant sa satisfaction immédiate. A l’opposé, la société érotique-publicitaire où nous vivons s’attache à organiser le désir, à développer le désir dans des proportions inouïes, tout en maintenant la satisfaction dans le domaine de la sphère privée. Pour que la société fonctionne, pour que la compétition continue, il faut que le désir croisse, s’étende et dévore la vie des hommes. »[336]

Etablissant sans difficulté le caractère dangereusement addictif du principe de désir (sans se prévaloir d’aucune antériorité, puisque toutes les philosophies sérieuses ont déjà étudié la question comme il le note lui-même), Houellebecq montre bien que la société « érotique-publicitaire » est vouée à une surenchère sans fin, ne contenant en elle-même aucun principe régulateur et ne pouvant donc déboucher que sur une catastrophe finale. Si bien que seul le retour de la violence pourra enclencher la nouvelle mutation métaphysique permettant la production d’un nouveau modèle :

« Vous avez peur, et vous avez raison d’avoir peur. Je prévois pour les années à venir une augmentation des violences raciales en Europe ; tout cela se terminera en guerre civile, dit-il en écumant légèrement ; tout cela se réglera à la Kalachnikov. (…) Je n’en ai plus rien à foutre ! ajouta-t-il en reposant son verre sur la table avec violence. Je suis un Occidental, mais je peux vivre où je veux, et pour l’instant c’est encore moi qui ai le fric. »[337]

Cependant, pour le moment, le système est si puissant qu’il a su produire à sa marge les outils de sécurité lui permettant de survivre. Entre les consommateurs nantis, ceux qui peuvent jouir du tourisme, des aéroports ou des centres commerciaux, et ceux qui, à l’extérieur, les jalousent et les haïssent, l’affrontement est pour le moment efficacement empêché par les forces de sécurité rémunérées par le système :

« En ce qui me concerne, curieusement, je n'avais pas peur. Il est vrai que j'avais peu de contact avec les hordes barbares, sinon occasionnellement lors de la pause-déjeuner, lorsque j'allais faire un tour au Forum des Halles, où la subtile imbrication des forces de sécurité (compagnies de CRS, policiers en tenue, vigiles payés par l'association des commerçants) éliminait en théorie tout danger Je circulais donc, dans la topographie rassurante des uniformes; je me sentais un peu comme à Thoiry. En l'absence des forces de l'ordre, je le savais, j'aurais constitué une proie facile, quoique peu intéressante; très conventionnel, mon habillement de cadre moyen n'avait rien qui puisse les séduire. Je ne ressentais de mon côté aucune attirance pour ces jeunes issus des classes dangereuses ; je ne les comprenais pas, ni ne cherchais à les comprendre. Je ne sympathisais nullement avec leurs engouements, ni avec leurs valeurs. Je n'aurais pas pour ma part levé le petit doigt pour posséder une Rolex, des Nike ou une BMW Z3 ; je n'avais même jamais réussi à établir la moindre différence entre les produits de marque et les produits démarqués. Aux yeux du monde, j'avais évidemment tort. J'en avais conscience : ma position était minoritaire, et par conséquent erronée. Il devait y avoir une différence entre les chemises Yves Saint Laurent et les autres chemises, entre les mocassins Gucci et les mocassins André. Cette différence, j'étais le seul à ne pas la percevoir: il s'agissait d'une infirmité, dont je ne pouvais me prévaloir pour condamner le monde [...] Par mon aveuglement certes involontaire, je me mettais en dehors d'une réalité humaine vivante, suffisamment forte pour provoquer des dévouements et des crimes. Ces jeunes, à travers leur instinct demi-sauvage, pressentaient sans nul doute la présence du beau; leur désir était louable, et parfaitement conforme aux normes sociales; il suffisait en somme de rectifier son mode d'expression inadéquat. »[338]

Ou encore :

« Il commençait à en avoir marre de cette stupide manie pro-brésilienne. Pourquoi le Brésil? D'après tout ce qu'il en savait le Brésil était un pays de merde, peuplé d'abrutis fanatisés par le football et la course automobile. La violence, la corruption et la misère y étaient à leur comble. S'il y avait un pays détestable c'était justement, et tout à fait spécifiquement, le Brésil. «Sophie! s'exclama Bruno avec élan, je pourrais partir en vacances au Brésil. Je circulerais dans les favellas. Le minibus serait blindé. J'observerais les petits tueurs de huit ans, qui rêvent de devenir caïds; les petites putes qui meurent du sida à treize ans. Je n'aurais pas peur, car je serais protégé par le blindage. Ce serait le matin, et l'après-midi j'irais à la plage au milieu des trafiquants de drogue richissimes et des maquereaux. Au milieu de cette vie débridée, de cette urgence, j'oublierais la mélancolie de l’homme occidental. Sophie, tu as raison: je me renseignerai dans une agence Nouvelles Frontières en rentrant. »[339]

Et enfin :

« Augmenter les désirs jusqu’à l’insoutenable tout en rendant leur satisfaction de plus en plus inaccessible, tel était le principe unique sur lequel reposait la société occidentale. »[340]

Ce qui est le plus terrible ici, du point de vue philosophique, n’est pas tant l’injustice de la situation économique, qui est telle que certains peuvent posséder ce dont ils ne veulent plus vraiment alors que les autres n’ont pas les moyens de posséder ce qu’ils désirent. Ce qui est terrible est bien plutôt l’absence d’alternative, c’est-à-dire que le monde semble se résumer à une offre marchande identique pour tous (car il est patent que dans l’esprit de Houellebecq, il n’y a aucune différence entre Nike et Adidas) ; et que les barbares des cités ou des favellas, au fond, ne se distinguent des bourgeois que par leur pouvoir d’achat, mais ni par les valeurs auxquelles ils adhèrent, ni même par les modèles de réussite auxquels ils se réfèrent. Le processus à l’œuvre est celui qu’évoquait déjà Paul Laffitte en 1896 « Un idiot pauvre est un idiot, mais un idiot riche est un riche», et expliqué avec beaucoup de précision par Jacques Ellul dans « Métamorphose du bourgeois ». Montrant que la classe bourgeoise fonctionne par agrégation et intégration, anticipant dès 1967, peu avant Michel Clouscard, la dérive libérale popularisée seulement trente ans plus tard par l’émergence du terme « bobo » pour « bourgeois bohème », Ellul a mis en garde contre l’émergence d’une classe sociale unique du point de vue des références, du langage et des valeurs (unification largement constatée comme un sous-produit de la société du spectacle), capable de se réformer en permanence en surface, mais jamais de se remettre foncièrement en question, et dont le seul principe différenciateur réside dans le niveau de richesse. Dans ces conditions en effet, tout l’effort des hommes se résume à maximiser le revenu auquel ils peuvent prétendre et à défendre le capital dont ils peuvent jouir, et l’affrontement économique devient toujours plus âpre, toujours plus permanent.

 «Je peux me déguiser en cadre respectable, et être accepté par eux, aimait à dire Bruno. Il suffit pour cela que je m'achète un costume, une cravate et une chemise - le tout, 800 francs chez C & A en période de soldes, - il suffit en réalité pratiquement que j'apprenne à faire un nœud de cravate. Il y a, c'est vrai, le problème de la voiture - c'est au fond la seule difficulté dans la vie du cadre moyen; mais on peut y arriver, on prend un crédit, on travaille quelques années et on y arrive. À l'opposé, il ne me servirait à rien de me déguiser en marginal: je ne suis ni assez jeune, ni assez beau, ni assez cool. Je perds mes cheveux, j'ai tendance à grossir; et plus je vieillis plus je deviens angoissé et sensible, plus les signes de rejet et de mépris me font souffrir. En un mot je ne suis pas assez naturel, c'est-à-dire pas assez animal - et il s'agit là d'une tare irrémédiable: quoi que je dise, quoi que je fasse, quoi que j'achète, je ne parviendrai jamais à surmonter ce handicap, car il a toute la violence d'un handicap naturel. » [341]

D’où vient alors que le système donne encore le sentiment de fonctionner ? D’où vient que les consommateurs semblent répondre positivement aux enquêtes de satisfaction, comme Michel lui-même le fait dans Plateforme : eh bien tout simplement, selon l’auteur, du fait que, prisonniers du double bind évoqué plus haut et incapables, par manque d’éducation, d’analyser objectivement leur propre situation, ils ne peuvent tout simplement faire autrement pour conserver le peu d’illusions qui leur permettent de continuer de vivre :

 « Je crois simplement que les gens mentent, dit Jean-Yves après avoir relu, pour la deuxième fois, le rapport de synthèse sur les questionnaires de satisfaction. Ils se déclarent satisfaits, ils cochent à chaque fois les cases « Bien », mais en réalité ils se sont emmerdés pendant toutes leurs vacances, et ils se sentent trop coupables pour l’avouer. »[342]

Bien qu’il développe une approche littéraire du phénomène, Houellebecq semble un analyste plus pertinent du phénomène du culte des marques que le spécialiste français du sujet, Jean-Noël Kapferer. Ce dernier, professeur à HEC[343], tient un discours consensuel et finalement naïf sur la valeur intrinsèque des marques : ce qu’il prouve en se mettant en scène lui-même à titre personnel comme une marque (sur l’édition 2007 de son ouvrage Les marques, capital de l’entreprise, la photographie de couverture est celle de l’auteur et non celle d’une marque emblématique comme Coca Cola ou TF1). Analysant correctement certaines formes du déclin des marques dans la première partie de son livre (mais comment faire autrement face à l’évidence du diagnostic et la montée en puissance des nonames et premiers prix), l’auteur en tire dans une seconde partie des recommandations comme « Energiser la chaîne de valeur de la marque », « Personnaliser vraiment la relation au client » ou « Surprendre pour durer ». On sent bien ici l’exigence d’un discours avant tout destiné à convaincre des clients potentiels pour une activité de conseil, mais on peut aussi s’interroger sur le fait que celui-ci est plus ou moins fondé, plus ou moins sérieux, que celui d’un auteur de fiction parfaitement libre de son expression et à même d’analyser les phénomènes observés en dehors de tout conditionnement méthodologique ou économique. Quelle marge de progression restera-t-il en effet aux entreprises vendeuses de rêve une fois que toutes les marques auront épuisé leur potentiel vital, que tous les adolescents de toutes les classes sociales aspireront aux mêmes produits, alors même que les quelques privilégiés de l’hyper-classe seront les premiers à s’en détourner ? Que vaudra un cabriolet BMW quand il sera devenu aux yeux de tous la voiture fétiche des dealers de banlieue ? Que restera-t-il de Rolex quand les médias auront fini de ridiculiser le bling-bling de Sarkozy ? Voilà les questions qu’on aimerait voir poser, en termes sociologiques sérieux, dans un ouvrage de référence sur les marques, plus qu’un catalogue d’idées reçues et déjà usées sur le soi-disant Goodwill financier sous-jacent.

Notons bien que Houellebecq ne conteste pas la puissance réelle des marques dans le monde contemporain :

« La puissance de Nike, Adidas, Armani, Vuitton, était ceci dit indiscutable ; je pouvais en avoir la preuve concrète, chaque fois que nécessaire, en parcourant Le Figaro et son cahier saumon. Mais qui exactement, en dehors des jeunes de banlieue, faisait le succès de ces marques ? Il devait y avoir des secteurs entiers de la société qui me demeuraient étrangers ; à moins qu’il ne s’agisse, plus banalement, des classes enrichies du tiers-monde. J’avais peu voyagé, peu vécu, et il devenait clair que je ne comprenais pas grand-chose au monde moderne. »[344]

Qui plus est, Houllebecq essaie vraiment de s’intéresser au processus de « création d’une marque » (p. 163), et plus généralement à tous les moyens à disposition pour acquérir dans le monde marchand un « avantage concurrentiel décisif » (p. 165), ou, à propos d’un nouveau produit ou service, se « faire une idée de sa clientèle cible » (p. 177). Seulement, à la différence d’un consultant qui vit de ses prestations, il est libre de s’interroger honnêtement sur l’avenir, et de pressentir l’épuisement du système en place :

« J’ai des doutes, en ce moment. J’ai des doutes, de plus en plus souvent, sur l’intérêt du monde qu’on est en train de construire. »[345]

 « Pour l’Occident je n’éprouve pas de haine, tout au plus un immense mépris. Je sais seulement que, tous autant que nous sommes, nous puons l’égoïsme, le masochisme et la mort. Nous avons créé un système dans lequel il est devenu simplement impossible de vivre ; et, de plus, nous continuons à l’exporter. »[346]

« La publicité constitue la dernière en date de ces tentatives. Bien qu’elle vise à susciter, à provoquer, à être le désir, ses méthodes sont au fond assez proches de celles qui caractérisaient l’ancienne morale. Elle met en effet en place un Surmoi terrifiant et dur, beaucoup plus impitoyable qu’aucun impératif ayant jamais existé, qui se colle à la peau de l’individu et lui répète sans cesse : « Tu dois désirer. Tu dois être désirable. Tu dois participer à la compétition, à la lutte, à la vie du monde. Si tu t’arrêtes, tu n’existes plus. Si tu restes en arrière, tu es mort. » Niant toute notion d’éternité, se définissant elle-même comme processus de renouvellement permanent, la publicité vise à vaporiser le sujet pour le transformer en fantôme obéissant du devenir. Et cette participation épidermique, superficielle à la vie du monde est supposée prendre la place du désir d’être. »[347]

Nous rejoignons ici la théorie développée par Edward Bernays dans son très fondateur « Propaganda ». Bernays, s’inspirant des travaux de son oncle Sigmund Freud ainsi que des idées de Gustave Le Bon sur la dynamique des foules, postula que le contrôle des populations ne peut s’obtenir efficacement à terme qu’à la condition d’un habile conditionnement de leurs désirs. Ce conditionnement doit lui-même se construire sur le ça collectif, pulsionnel et puissant, et non sur l’illusion d’une rationalité partagée ou le développement d’un système éducatif égalitaire. Les foules étant considérées comme essentiellement dangereuses mais moutonnières, il convient plutôt de canaliser leur libido en la dérivant sur des produits de grande consommation dont l’achat est prescrit par des figures tenant le rôle de modèles (prescripteurs officiels, icones publicitaires). Fondateur reconnu de la méthode des relations publiques, visant à convaincre les leaders d’opinion pour contrôler par extension les populations entières, Bernays fait partie de la liste des américains considérés comme les plus influents du XXème siècle selon le magazine Life. Or les méthodes qu’il a proposées, un moment déconsidérées du fait de leur récupération (efficace) par Goebbels pour le déploiement de la propagande nazie, sont aujourd’hui à la base de nombre de campagnes publicitaires, et imprègnent une grande part de la société marchande : qu’on songe à l’importance de l’image au détriment de l’argumentation, à l’importance de l’utilisation des champions sportifs ou des mannequins dans l’imagerie publicitaire, à l’émergence des « people » comme figures universelles de référence, etc. Tous procédés aussi efficaces que méprisables, et qui contribuent sans nul doute à faire baisser, ou bien le niveau de lucidité et de conscience des consommateurs abrutis, ou bien en cas de lucidité résiduelle leur niveau de self esteem.

Nous sommes ici au cœur du système décrit par Houellebecq, mais peut-être aussi au seuil de sa décomposition.

 

Conclusion : quelles possibilités pour un humanisme modeste ?

L’aporie constitutive de l’économie libérale ne doit pas être examinée isolément : si la course à la marchandise est devenue grotesque, si l’idée de l’épanouissement par la consommation a perdu toute crédibilité, c’est aussi parce que, plus généralement, le système Occidental qui les a générées est en train de sombrer. Et l’impossibilité de croire à l’économie ne fait alors que refléter l’impossibilité de croire en l’Occident.

« Une chose était certaine : plus personne ne savait comment vivre. »[348]

« Naturellement, il n’y avait pas d’issues. »[349]

« La vérité, c’est que les hommes étaient simplement en train d’abandonner la partie. »[350]

Comme tout système reposant fondamentalement sur la frustration, le monde contemporain, d’abord attirant, finit par inspirer à ceux qui l’habitent des sentiments contradictoires et ambivalents, qui se transforment tôt ou tard en simple dégoût :

« On vit dans un monde bizarre (…) Je n’aime pas le monde dans lequel on vit. »[351]

En un certain sens, on peut défendre l’idée que toute psycho-sociologie de la fin de l’Occident, et donc en particulier celle proposée par Houellebecq, a valeur d’anthropologie. L’ère moderne nous révèle en effet quelque chose à propos de l’homme qui n’a pu être aussi clairement révélé jusqu’à présent par aucune civilisation précédente. C’est en effet la première fois dans l’histoire de l’humanité que des pays entiers, presque toutes classes sociales confondues, ont accès à des conditions de vie aussi favorables, mettant à disposition de la majorité de leurs membres sécurité, temps libre et moyens matériels suffisant à l’exercice de nombreuses activités de loisir (la tiers-mondisation d’une petite fraction de la population n’ayant pour fonction, dans ce dispositif, que de limiter les risques de remise en question du système par la classe moyenne). Ce que nous révèle l’ère contemporaine, c’est donc ce à quoi l’homme s’occupe lorsqu’il n’a plus rien à faire[352]. Or cette question est toujours restée mystérieuse. Elle n’a à vrai dire même jamais été pratiquement posée, de la préhistoire jusqu’à la fin du XXème siècle, puisqu’auparavant les hommes étaient contraints à la survie pure et simple, au pire dans la crainte de guerres ou de famines imminentes, au mieux dans l’espoir d’une amélioration de condition pour leur descendance. Une classe bourgeoise en partie désœuvrée a pu exister à certaines époques, comme au début du XXème siècle en France, en Angleterre ou en Allemagne, mais elle était à ce point minoritaire que son comportement ne pouvait s’analyser convenablement qu’en tant que comportement de classe justement, et non comme révélateur de la nature humaine en tant que telle.

Pour la première fois aujourd’hui, nous pouvons donc observer ce que fait collectivement homo sapiens une fois parvenu au-delà du principe de nécessité. Ce que fait un homme sans contrainte dans une société sans contraintes. Ce que font, pour ainsi dire, des hommes libres entourés d’autres hommes libres. C’est à cet exercice que Houellebecq s’est livré dans ses romans.

Or le résultat de cette observation n’est pas très réjouissant, en ce que celle-ci révèle surtout les faiblesses inaltérables des hommes, leurs tares constitutives, leur inaptitude intrinsèque au bonheur. Ce constat est de nature à porter à l’humanité une nouvelle blessure narcissique grave, pire peut-être que toutes celles qui ont précédé, car la menace n’est cette fois plus extérieure à l’homme, mais irrémédiablement inscrite en lui-même. Copernic a porté atteinte à la place centrale accordée à l’homme dans l’univers, Darwin à la place centrale qu’il occupe dans le monde vivant, et Freud à son statut d’être de raison. Malgré ces trois blessures, l’homme a à chaque fois réussi à se replacer au centre du jeu, à ranimer un égocentrisme impensé mais toujours plus puissant, au point même d’étouffer progressivement le seul principe qui lui ait été universellement considéré comme supérieur dans l’histoire : celui de Dieu. A tel point qu’aujourd’hui, on ne voit même pas comment on pourrait défendre en Occident une cause autre que celle de l’humanisme. Peut-on pourtant feindre d’ignorer que l’espèce humaine n’est autre que cette « Cette espèce douloureuse et vile, à peine différente du singe, qui portait cependant en elle tant d'aspirations nobles. Cette espèce torturée, contradictoire, individualiste et querelleuse, d'un égoïsme illimité, parfois capable d'explosions de violence inouïes » dépeinte par l’auteur des Particules[353] ?

C’est la raison pour laquelle Houellebecq a été frappé par sa lecture de Tocqueville. Dans l’entretien accordé à Sur le Ring, il rappelle que le passage suivant de  De la démocratie en Amérique. « foudroyant »,  « contient Nietzsche, en mieux, et d’autre part contient Philippe Muray ». Il va jusqu’à affirmer que son seul ajout personnel, par rapport à l’analyse de Tocqueville, est d’avoir adjoint le thème de la dissolution familiale[354] :

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? 

(…)

Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l'avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation a n'être plus qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger. »

Pour le dire autrement, on peut dire que Houellebecq n’est pas un humaniste essentialiste, considérant par principe à l’instar de Jean Bodin qu’il n’est de richesses que d’hommes. Il défend au contraire l’idée que l’homme ne devrait occuper que la place qu’il mérite compte tenu de ses actes, et que s’il en vient à abandonner la morale et l’amour, alors il ne vaut plus grand-chose :

« Si l’humanité n’est pas capable d’aimer, non, elle ne mérite pas de survivre, il vaut mieux qu’elle disparaisse, clairement. » [355]

Ou encore :

« - J’aime bien l’humanité (…) L’humanité est quand même bien en dessous de la morale (…)
- Vous voulez dire que la morale est un absolu abstrait qui pourrait se passer d’êtres humains pour l’incarner ?
-  Oui bien sûr. »

Evidemment, un tel discours n’est qu’en partie acceptable par un système qui, pourtant, accepte à peu près n’importe quoi. Les médias accueillent volontiers les individus les plus tarés dans leurs talk shows à la mode. Le système politique se confond désormais très ouvertement avec le monde du journalisme et du show business. La pensée unique est dénoncée par ses propres propagandistes dans la plus grande cacophonie. Les artistes contemporains prétendent faire scandale avec des happenings connus depuis des décennies sans que personne ne prenne plus la peine de relever leur anachronisme, tant leur dénonciation elle-même serait vaine. Tout le monde réclame des droits… On a bien sûr le droit de tout critiquer, de cracher dans la soupe, de se moquer des puissants. Mais a-t-on le droit de ne pas aimer ce monde ? De ne pas y adhérer ? De ne pas s’enthousiasmer pour lui ? De ne pas moderner avec les modernes[356] ? De le mépriser, vaguement ? De s’en détacher, en fait[357] ?

Ce n’est pas la position exclusive de Houellebecq. On pourrait par exemple le mettre ici en relation avec Claude Lévi-Strauss. À l'approche de son centenaire, le vieil académicien s’est distancié de manière croissante de ses contemporains. Au début de l'année 2005, il a ainsi déclaré lors d'une de ses rares apparitions à la télévision française : « Ce que je constate : ce sont les ravages actuels ; c'est la disparition effrayante des espèces vivantes, qu'elles soient végétales ou animales ; et le fait que du fait même de sa densité actuelle, l'espèce humaine vit sous une sorte de régime d'empoisonnement interne - si je puis dire - et je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon existence. Ce n'est pas un monde que j'aime. ».

C’est exactement l’idée que Houellebecq reprend dans Possibilité : mettant en scène un quadragénaire qui sacrifie le reste de sa vie à la poursuite de quelques jours supplémentaires d’amour charnel avec sa jeune compagne, il finit par constater, épuisé :

«Ce que nous essayons de créer c'est une humanité factice, frivole, qui ne sera plus jamais accessible au sérieux ni à l'humour, qui vivra jusqu'à sa mort dans une quête de plus en plus désespérée du fun et du sexe; une génération de kids définitifs. »[358]

Or cette idée terrifiante d’une société tout entière composée de « kids définitifs », narcissiques et incultes, dont les émissions de télé-réalité des années 2000 donnent une image saisissante, n’est pas compatible avec les aspirations issues de la culture européenne classique :

« Rares par contre sont les hommes qui acceptent d’être aimés pour leur argent, en Occident tout du moins, c’est autre chose chez les commerçants chinois. Dans la simplicité de leur âme, les commerçants chinois considèrent que leurs Mercedes classe S, leurs salles de bains avec appareil d’hydromassage et plus généralement leur argent font partie d’eux-mêmes, de leur personnalité profonde, et n’ont donc aucune objection à soulever l’enthousiasme des jeunes filles par ces attributs matériels, ils ont avec eux le même rapport immédiat, direct, qu’un Occidental pourra avoir avec la beauté de son visage –et au fond à plus juste titre, puisque, dans un système politico-économique suffisamment stable, s’il arrive qu’un homme soit dépouillé de sa beauté physique par la maladie, si la vieillesse de toute façon l’en dépouillera inéluctablement, il est beaucoup plus rare qu’il le soit de ses villas sur la Côte d’Azur, ou de ses Mercedes classe S. Il reste que j’étais un névrosé occidental, et non pas un commerçant chinois, et que dans la complexité de mon âme je préférais largement être aimé pour mon humour que pour mon argent, ou même que pour ma célébrité. »[359]

C’est sans doute la raison pour laquelle l’auteur envisage sans tristesse ni affectation l’idée de la fin de l’humanité, du moins sous sa forme actuelle. L’épuisement économique du monde ne devrait donc ici être considéré que comme un symptôme : celui de l’épuisement vital de l’homme, arrivé au bout de la course dans laquelle son être biologique l’avait engagé.

« De manière plus générale on vivait une période idéologiquement étrange, où tout un chacun en Europe occidentale semblait persuadé que le capitalisme était condamné, et même condamné à brève échéance, qu’il vivait ses toutes dernières années, sans que pourtant les partis d’ultra-gauche parviennent à séduire au-delà de leur clientèle habituelle de masochistes hargneux. »[360]

 « Notre civilisation, dit-il, souffre d'épuisement vital. Au siècle de Louis XIV, où l'appétit de vivre était grand, la culture officielle mettait l'accent sur la négation des plaisirs et de la chair ; rappelait avec insistance que la vie mondaine n'offre que des joies imparfaites, que la seule vraie source de félicité est en Dieu. Un tel discours, assure-t-il, ne serait plus toléré aujourd'hui. Nous avons besoin d'aventure et d'érotisme, car nous avons besoin de nous entendre répéter que la vie est merveilleuse et excitante ; et c'est bien entendu que nous en doutons un peu. »[361]

Cette fin annoncée, Houellebecq ne s’en réjouit pas. Il n’est pas animé d’un nihilisme de principe. Au contraire, il tente d’y échapper autant que possible. Il se dit d’ailleurs non seulement déçu, mais également surpris, de la possibilité d’un effondrement aussi rapide que celui que nous entrevoyons aujourd’hui :

« La chute du catholicisme m’obsède sans doute. Je l’avais déjà constatée en Irlande, et elle est tout aussi spectaculaire en Espagne. […] Une question à laquelle je n’ai pas vraiment trouvé la réponse : « qu’est devenue l’espérance de la vie éternelle ? » Disons qu’elle passe à la trappe aussi rapidement me surprend. […] Que les mœurs peuvent changer en l’espace de cinq ans, c’est quand même surprenant, sans que personne y trouve à redire, avec une résistance nulle […] Les choses qu’on pourrait imaginer les plus rigides, on en a eu plusieurs exemples en cette fin de siècle : la chute du communisme aussi a été incroyablement rapide, d’ailleurs en Pologne je crois que l’Eglise catholique s’est cassé la gueule aussi, troisième exemple, différent de l’Irlande et de l’Espagne. Ca me frappe vraiment, la volatilité des superstructures, comme dirait Karl, qu’on pourrait croire coulées dans le bronze pour les siècles des siècles. »[362]

Encore faut-il s’accorder sur un point essentiel: selon lui, c’est l’ensemble du monde tel qu’il existe aujourd’hui qui est en voie de décomposition, pas le monde en général. C’est la fausse positivité qui se dégage de la modernité qui lui paraît délétère. Il est même prêt à toutes les concessions à la naïveté pour parvenir à sauver un peu d’humanité. En témoignent le rapprochement de Daniel avec la secte des élohimites, puis l’épisode de sa visite à l’atelier de Vincent dans Possibilité. Très marqué par son expérience artistique qui le mène « à la limite émotionnelle de la survie », alors qu’il ne s’agit que d’une série de saynètes enfantines, il convient que « La seule chose qui ne soit absolument pas kitsch, c’est le néant ». N’aspirant pas au néant, il en tire les conclusions logiques et accepte le kitsch, au contraire de presque tous les personnages qu’il croise. Il ne craint donc ni la ringardise, ni le ridicule. Quand il est touriste, comme dans Plateforme, son problème n’est pas d’être cool.

«Vous n'êtes pas allé au dîner-spectacle... fit observer la salope. — Vous non plus...» rétorquai-je du tac au tac. Cette fois elle traîna un peu sur sa réponse, elle faisait sa chochotte. «Oh non, je n'apprécie pas trop ce genre de choses... poursuivit-elle avec une ondulation quasi racinienne du bras. C'est un peu trop touristique...» Qu'est-ce qu'elle voulait dire par là? Tout est touristique. Je me retins une fois de plus de lui foutre mon poing sur la gueule. Debout au milieu de l'escalier, elle me barrait le passage ; il me fallait faire preuve de patience. Épistolier fougueux à l'occasion, saint Jérôme a également su, lorsque les circonstances l'exigeaient, manifester les vertus de patience chrétienne; voici pourquoi il est tenu pour un grand saint, et un docteur de l'Église. Ce spectacle de «danses traditionnelles thaïes» était selon elle tout juste bon pour Josette et René, qu'elle qualifiait en son for intérieur de bidochons. » [363]

Quand il fréquente les boîtes de nuit échangistes, il ne se reconnaît pas dans les pratiques les plus extrêmes, il veut simplement faire l’amour à peu près normalement avec des femmes attirantes. :

«Michel... tu ne me trouves pas trop conventionnelle? —Non. Moi aussi, j'ai eu horreur de ça. —Je comprends l'existence des bourreaux : ça me dégoûte, mais je sais que ça existe, les gens qui prennent du plaisir à torturer les autres; ce qui me dépasse, c'est l'existence des victimes. Je n'arrive pas à comprendre qu'un être humain puisse en venir à préférer la souffrance au plaisir. Je ne sais pas, il faudrait les rééduquer, les aimer, leur apprendre le plaisir.» Je haussai les épaules, comme pour indiquer que le sujet dépassait mes compétences — ce qui se produisait, maintenant, dans à peu près toutes les circonstances de ma vie. Les choses que les gens font, celles qu'ils acceptent de subir... il n'y avait rien à tirer de tout cela, aucune conclusion générale, aucun sens. Je me déshabillai en silence. Valérie s'assit dans le lit à mes côtés. Je la sentais encore tendue, préoccupée par le sujet. «Ce qui me fait peur là-dedans, reprit-elle, c'est qu'il n'y a plus aucun contact physique. Tout le monde porte des gants, utilise des ustensiles. Jamais les peaux ne se touchent, jamais il n'y a un baiser, un frôlement ni une caresse. Pour moi, c'est exactement le contraire de la sexualité.

Elle avait raison, mais je suppose que les adeptes du SM auraient vu dans leurs pratiques l'apothéose de la sexualité, sa forme ultime. Chacun y restait enfermé dans sa peau, pleinement livré à ses sensations d'être unique; c'était une manière de voir les choses. Ce qui était certain, en tout cas, c'est que ce genre d'endroits connaissait une vogue croissante. J'imaginais très bien des filles comme Marjorie et Géraldine les fréquenter, par exemple, alors que j'avais du mal à leur imaginer la capacité d'abandon nécessaire à une pénétration, voire à n'importe quel rapport sexuel. «C'est plus simple qu'on ne pourrait le croire... dis-je finalement. Il y a la sexualité des gens qui s'aiment, et la sexualité des gens qui ne s'aiment pas. Quand il n'y a plus de possibilité d'identification à l'autre, la seule modalité qui demeure c'est la souffrance — et la cruauté.» Valérie se blottit contre moi. «On vit dans un monde bizarre...» dit-elle. Dans un sens elle était restée naïve, protégée de la réalité humaine par ses horaires de travail démentiels qui lui laissaient à peine le temps de faire ses courses, de se reposer, de repartir. Elle ajouta . «Je n'aime pas le monde dans lequel on vit. » »[364]

Quand il observe les productions de l’art moderne, il se moque des productions les plus avant-gardistes. Quand il cite des références l’ayant marqué, il n’hésite pas à mentionner aux côtés de Claude Bernard les héros de Pif Gadget. Quand il parle de la télévision, il s’émeut davantage de la gentillesse de Julien Lepers[365] que du noir snobisme de Thierry Ardisson.

C’est pourquoi considérer Houellebecq comme un nihiliste procède d’une profonde erreur d’analyse : cynique, on pourrait à la rigueur le prétendre, par exemple en ce que la naturalité de l’acte sexuel le tente ; en raison, aussi, de son attachement aux chiens en tant que créatures aimantes. Anti-intellectuel, pourquoi pas, tant il se moque de certaines autorités habituellement respectées, qu’il range un peu vite au rayon des supercheries (mais ce serait alors négliger son intérêt pour Kant ou Schopenhauer). Anti-moderne probablement, aux côtés entre autres de Philippe Muray, Renaud Camus et Alain Soral, préférant Baudelaire à Prévert et Auguste Comte à Bourdieu ; mais pas par principe rétrograde, plutôt par analyse lucide et rejet du festif généralisé. Négatif en partie, mais la négativité ne fait-elle pas partie intégrante de la vie de l’esprit[366] ? Nihiliste, certainement pas. Anti-nihiliste même, au point d’avoir le courage d’en accepter les conséquences logiques en termes de ringardise et de ridicule. Prêt à toutes les concessions pour sauver le peu d’humanité qui reste à l’humanité post-moderne. Jusqu’à l’extrême limite, celle du passage de témoin à l’espèce des Futurs, qui gardera au moins de l’humanité le souvenir de sa foi.

« Mais au-delà du strict plan historique, l'ambition ultime de cet ouvrage est de saluer cette espèce infortunée et courageuse qui nous a créés. Cette espèce douloureuse et vile, à peine différente du singe, qui portait cependant en elle tant d'aspirations nobles. Cette espèce torturée, contradictoire, individualiste et querelleuse, d'un égoïsme illimité, parfois capable d'explosions de violence inouïes, mais qui ne cessa jamais pourtant de croire à la bonté et à l'amour. Cette espèce aussi qui, pour la première fois de l'histoire du monde, sut envisager la possibilité de son propre dépassement; et qui, quelques années plus tard, sut mettre ce dépassement en pratique. Au moment où ses derniers représentants vont s'éteindre, nous estimons légitime de rendre à l'humanité ce dernier hommage, hommage qui, lui aussi, finira par s'effacer et se perdre dans les sables du temps; il est cependant nécessaire que cet hommage, au moins une fois, ait été accompli. Ce livre est dédié à l’homme. »[367]

A l’inverse du décadent post-moderne poseur qu’on voit en lui, Houellebecq devrait plutôt être reconnu comme un personnage oscillant alternativement entre la dépressive lucidité d’un quadragénaire inadapté au monde moderne, un conservatisme prudent et modéré animé de la morale des faibles moquée par Nietzsche, la quête d’un bonheur simple et naïf, féminin d’avant le féminisme[368], et la très évanescente perspective d’un transhumanisme salvateur.

Le genre du conte philosophique d’anticipation pourrait lui convenir, quand on connaît son intérêt de toujours pour Lovecraft, ainsi que son admiration pour « Demain les chiens », de Simak[369]. On peut en particulier envisager une mise en scène des questions soulevées par la réalité virtuelle et l’intelligence artificielle, qu’il mentionne lui-même en signalant dans une interview de 2009 :

« Le domaine qui va exploser prochainement dans la réalité est celui de l’intelligence artificielle. Je pense qu’on va arriver rapidement à des trucs très spectaculaires. »[370]

Puis un peu plus loin :

« Le problème de Turing est une grande réussite déjà, mais je pense que des choses vont se produire, dans ce qui est un des grands thèmes de l’anticipation, parce que ça touche tout de suite aux limites de l’humain, si je devais refaire quelque chose je me plongerais là-dedans, indiscutablement. »[371]

L’économie, voire la sociologie de l’époque passeront alors sans doute au second plan de ses préoccupations et de ses textes, et peut-être un nouvel ouvrage moins polémique pourrait-il voir le jour, signe que chez Houellebecq le scandale ne constituait pas un objectif en soi, mais la simple conséquence de la justesse de sa vision de l’époque. Affirmant la souveraineté de l’artiste sur son œuvre, et renvoyant au mystère qui préside à la création littéraire, l’auteur signale d’ailleurs en 2010 :

« J’ai jamais dit que je me sentais obligé de traiter à chaque fois des thèmes qui prêtent à polémique, je fais ce que je veux. »[372]

C’est sur « je fais ce que je veux » teinté d’une ironie légère, potentiellement aussi profond et vrai qu’il peut paraître superficiel et faux au premier abord, si difficile à croire aujourd’hui tant l’apparence de la liberté inhibe et remplace toute liberté réelle, en particulier chez les personnages médiatiques, sur cette dernière citation si représentative, donc, de Michel Houellebecq et de ses promesses littéraires, qu’il nous paraît pertinent de prendre congé de lui.


Sélection de citations

 

 

L’écriture

Un roman a cette grosse utilité : en le lisant on se dit ce que j’ai vécu d’autres humain l’ont vécu, l’ont décrit, c’est déjà pas mal, on n’a pas la sensation de vivre quelque chose d’unique, monstrueux dans son unicité, quelque chose circule. Entretien « Sur le Ring », 6 septembre 2010, 27’10.

Une vie entière à lire aurait comblé mes vœux ; je le savais déjà à sept ans. Extension, p. 14

[…] si je n'écris pas ce que j'ai vu je souffrirai autant – et peut-être même un peu plus. Un peu seulement, j'insiste. L'écriture ne soulage guère. Elle retrace, elle délimite. Elle introduit un soupçon de cohérence, l'idée d'un réalisme. Extension, p. 14

Ca suffit, en fait, d’écrire un seul bon livre en réalité ; on est jugé sur son meilleur en fait, on peut s’y reprendre à 40 fois si on en a besoin […] Ce qui compte c’est ce qui reste. Gracias por su visita, entretien avec Sylvain Bourmeau, 3:30/5:52.

Non que ces commentaires, ces objections, ces remarques puissent avoir un destinataire, ou un sens quelconque ; mais il me semble quand même préférable, au bout du compte, qu’ils soient faits. Plateforme, p. 364

Il est curieux de penser à tous ces êtres humains qui vivent une vie entière sans avoir à faire la moindre objection, la moindre remarque. Plateforme, p. 364

Ce livre est dédié à l’homme. Dernière phrase de Particules.

 

L’approche critique

[…] je crois à la vérité et au principe de la preuve. Plateforme, p. 118

Le déploiement du monde, me dis-je, je le constate ; procédant empiriquement, en toute bonne foi, je le constate; je ne peux rien faire d'autre que le constater. Plateforme, p. 295

Expliquer le monde c’est simplement le décrire. En donner la description la plus précise, la plus générale. Définir les entités, sans perdre de vue le génial principe posé quelques siècles plus tôt par Guillaume d’Ockham : ne pas les multiplier, donc « plus qu’il n’est nécessaire ». Ennemis publics, p. 150

Au nom de quoi les journalistes de gauche peuvent-ils parler de politique, eux qui n'ont jamais rien produit? Ils ne savent rien faire, ils sont incapables de fabriquer une table. Leurs positions politiques sont non seulement ridicules mais agaçantes. http://www.lire.fr/entretien.asp/idC=37437/idTC=4/idR=201/idG=

Je connais bien la vie et ses modalités, c’est comme un questionnaire où on cocherait des cases. Plateforme, p. 137

Pendant plusieurs jours, il contempla le radiateur situé à gauche de son lit. En saison les cannelures se remplissaient d'eau chaude, c'était un mécanisme utile et ingénieux; mais combien de temps la société occidentale pourrait-elle subsister sans une religion quelconque ? Particules, p. 162

 

L’approche théorique

En hommage à Karl Marx, plaçant au cœur de son système, telle une entéléchie délétère, l’énigmatique concept de « baisse tendancielle du taux de profit », il serait tentant de postuler, au cœur du système libertin dans lequel venaient d’entrer Bruno et Christiane, l’existence d’un principe de baisse tendancielle du taux de plaisir. Particules, p. 243

Les enfants, quant à eux, étaient la transmission d’un état, de règles et d’un patrimoine […] Aujourd’hui, tout cela n’existe plus : je suis salarié, je suis locataire, je n’ai rien à transmettre à mon fils. Je n’ai aucun métier à lui apprendre, je ne sais même pas ce qu’il pourra faire plus tard ; les règles que j’ai connues ne seront de toute façon plus valables pour lui. Il vivra dans un autre univers. Accepter l’idéologie du changement continuel c’est accepter l’idée que la vie d’un homme soit strictement réduite à son existence individuelle, et que les générations passées et futures n’aient plus aucune importance à ses yeux. Particules, p. 169

Pouvait-on considérer Bruno comme un individu? Le pourrissement de ses organes lui appartenait, c'est à titre individuel qu'il connaîtrait le déclin physique et la mort. D'un autre côté, sa vision hédoniste de la vie, les champs de forces qui structuraient sa conscience et ses désirs appartenaient à l'ensemble de sa génération.  Particules, p. 178

Comme l'indique le beau mot de «ménage», le couple et la famille représentaient le dernier îlot de communisme primitif au sein de la société libérale. La libération sexuelle eut pour effet la destruction de ces communautés intermédiaires, les dernières à séparer l'individu du marché. Particules, p. 116

Reste que, sur le plan de la consommation, la précellence du XXe siècle était indiscutable : rien, dans aucune autre civilisation, ne pouvait se comparer à la perfection mobile d’un centre commercial contemporain fonctionnant à plein régime. Possibilité, p. 231

 

Le désir

En soi le désir –contrairement au plaisir- est source de souffrance, de haine et de malheur. Cela, tous les philosophes – non seulement les bouddhistes, non seulement les chrétiens, mais tous les philosophes dignes de ce nom – l’ont su et enseigné. La solution des utopistes –de Platon à Huxley, en passant par Fourier- consiste à éteindre le désir et les souffrances qui s’y rattachent en organisant sa satisfaction immédiate. A l’opposé, la société érotique-publicitaire où nous vivons s’attache à organiser le désir, à développer le désir dans des proportions inouïes, tout en maintenant la satisfaction dans le domaine de la sphère privée. Pour que la société fonctionne, pour que la compétition continue, il faut que le désir croisse, s’étende et dévore la vie des hommes. Particules, p. 160

Non seulement le désir sexuel ne disparaît pas, mais il devient avec l’âge de plus en plus cruel, de plus en plus déchirant et insatiable –et même chez les hommes, au demeurant assez rares, chez lesquels disparaissent les sécrétions hormonales, l’érection et tous les phénomènes associés, l’attraction pour les jeunes corps féminins ne diminue pas, elle devient, et c’est peut-être encore pire, cosa mentale, et désir du désir. Voilà la vérité, voilà l’évidence, voilà ce qu’avaient, inlassablement, répété tous les auteurs sérieux. Possibilité, p. 319

Augmenter les désirs jusqu’à l’insoutenable tout en rendant leur satisfaction de plus en plus inaccessible, tel était le principe unique sur lequel reposait la société occidentale. Possibilité, p. 85

Ce n’est pas moi qui suis bizarre, c’est le monde autour de moi. Est-ce que tu as vraiment envie de t’acheter un cabriolet Ferrari ? Une maison de week-end à Deauville –qui sera, de toute façon, cambriolée ? De travailler quatre-vingt-dix heures par semaine jusqu’à l’âge de soixante ans ? De payer la moitié de ton salaire en impôts pour financer des opérations militaires au Kosovo ou des plans de sauvetage des banlieues ? On est bien, ici ; il y a ce qu’il faut pour vivre. La seule chose que puisse t’offrir le monde occidental, c’est des produits de marque. Si tu crois aux produits de marque, alors tu peux rester en Occident ; sinon, en Thaïlande, il y a d’excellentes contrefaçons. Plateforme, p. 327

J’avais ainsi consommé, avec joie, des chaussures principalement ; puis peu à peu je m’étais lassé, et j’avais compris que ma vie, sans ce soutien quotidien de plaisirs à la fois élémentaires et renouvelés, allait cesser d’être simple. Possibilité, p. 31

Si l’on agresse le monde avec une violence suffisante, il finit par le cracher, son sale fric ; mais jamais, jamais il ne vous redonne la joie. Possibilité, p. 164

 

La vacuité

J’étais parfaitement adapté à l’âge de l’informatique, c’est-à-dire à rien.  Plateforme, p. 234

Tout mon travail d’informaticien consiste à multiplier les références, les recoupements, les critères de décision rationnelle. Ca n’a aucun sens. Ce monde a besoin de tout, sauf d’informations supplémentaires. Extension, p. 82

Qu’était un banquier, un ministre, un chef d’entreprise par rapport à un acteur de cinéma ou à une rock star ? Financièrement, sexuellement et à tous points de vue un zéro. Particules, p. 193

L’économie est un mystère. Plateforme, p. 89

Je participe de la déliaison. Possibilité.

La vérité, c’est que les hommes étaient simplement en train d’abandonner la partie. Possibilité, p. 46.

 

Je n’aime pas le monde dans lequel on vit. Plateforme, p. 200

L'absence d'envie de vivre, hélas, ne suffit pas pour avoir envie de mourir. Plateforme, p. 359

 

L’artifice

J’avais l’intuition que, de plus en plus, l’ensemble du monde tendrait à ressembler à un aéroport. Plateforme, p. 138

Tout est touristique. Plateforme, p. 55

Nous vivions dans un monde composé d’objets dont la fabrication, les conditions de possibilité, le mode d’être nous étaient absolument étrangers. Plateforme, p. 234

Tout ce que je sais faire c’est produire des commentaires douteux sur des objets culturels désuets. Particules, p. 201-202

J'ai l'impression d'être une cuisse de poulet sous cellophane dans un rayon de supermarché. Extension, p. 99

Ce que nous essayons de créer c'est une humanité factice, frivole, qui ne sera plus jamais accessible au sérieux ni à l'humour, qui vivra jusqu'à sa mort dans une quête de plus en plus désespérée du fun et du sexe; une génération de kids définitifs. Possibilité, p. 37

 

 

Le cynisme

Quant aux droits de l'homme, bien évidemment, je n'en avais rien à foutre; c'est à peine si je parvenais à m'intéresser aux droits de ma queue. Possibilité, p. 23

Je n'étais pas malheureux, j'avais cent vingt-huit chaînes. Vers deux heures du matin, je me terminais avec des comédies musicales turques.  Plateforme, p. 25

Les hommes vivent les uns à côté des autres comme des bœufs ; c’est tout juste s’ils parviennent, de temps en temps, à partager une bouteille d’alcool. Plateforme, p. 29

Parasite modeste, je ne m’étais pas éclaté dans mon job, ni n’avais éprouvé nul besoin de le feindre. Plateforme, p. 93

Mes rêves sont médiocres. Comme tous les habitants d'Europe occidentale, je souhaite voyager. Plateforme, p. 35

 

Aphorismes

Considérant le passé, on a toujours l'impression - probablement fallacieuse - d'un certain déterminisme. Particules, p. 68

Tout cela n’avait guère de sens, mais reflétait une grande diversité. Particules, p. 306

C’est souvent insoluble, mais c’est rarement compliqué. Plateforme, p. 171

Vivre sans lecture, c’est dangereux, il faut se contenter de la vie, ça peut amener à prendre des risques. Plateforme, p. 97

Dans la plupart des circonstances de ma vie, j’ai été à peu près aussi libre qu’un aspirateur. Plateforme, p. 99

On pouvait critiquer l’homme à différents égards, mais c’était un point qu’on ne pouvait pas lui enlever ; on avait décidément affaire à un mammifère ingénieuxPlateforme, p. 109

La vérité scientifique finit par gagner, toujours. Gracias por su visita, entretien avec Sylvain Bourmeau, clip Possibilité, 3:30

Si l’humanité n’est pas capable d’aimer non elle ne mérite pas de survivre, il vaut mieux qu’elle disparaisse. Entretien « Sur le Ring », 6 septembre 2010, 40’08

Au métro Sèvres-Babylone, j'ai vu un graffiti étrange : " Dieu a voulu des inégalités, pas des injustices ", disait l'inscription. Je me suis demandé qui était cette personne si bien informée des desseins de Dieu. Extension, p. 29


Bibliographie

 

 

De Michel Houellebecq

 

H.P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie, éditions du Rocher, 1991.

Rester vivant, méthode, La Différence, 1991.

Extension du domaine de la lutte, roman, Éditions Maurice Nadeau, 1994. Edition utilisée pour le présent ouvrage : J’ai lu, 2005.

Interventions, recueil d'articles, Flammarion, 1998.

Les Particules élémentaires, roman, Flammarion, 1998. Edition utilisée pour le présent ouvrage : J’ai lu, 2000.

Plateforme, roman, Flammarion, 2001.

La Possibilité d'une île, roman, Fayard, 2005.

Ennemis publics, entretiens avec Bernard-Henri Lévy, Flammarion Grasset, 2008.

La Carte et le Territoire, roman, Flammarion, 2010.

 

 

Sur Michel Houellebecq

 

Dominique Noguez, Houellebecq, en fait, Fayard, 2003.

Murielle Lucie Clement, Houellebecq, Sperme et sang, L'Harmattan, 2003.

Olivier Bardolle, La Littérature à vif (Le cas Houellebecq), L’Esprit des péninsules, 2004.

Fernando Arrabal, ¡Houellebecq!, Le Cherche-Midi, 2005.

Éric Naulleau, Au secours, Houellebecq revient!, Éditions Chiflet et Cie, 2005.

Jean-François Patricola, Michel Houellebecq ou la provocation permanente, Écriture, 2005.

Bruno Viard, Houellebecq au laser, la faute à Mai 68, Ovadia, 2008.

Aurélien Bellanger, Houellebecq, écrivain romantique, Léo Scheer, 2010.

 

 

Principales interviews

 

Entretien « Sur le Ring », 6 septembre 2010, http://www.dailymotion.com/video/xept62_entretien-de-michel-houellebecq-rin_creation

Gracias por su visita, entretien avec Sylvain Bourmeau, DVD Hors-série les Inrockuptibles, 2005.

Entretien avec Sylvain Bourmeau pour Mediapart, septembre 2010,  http://www.dailymotion.com/video/xeqjoq_michel-houellebecq-y-la-carte-et-le_news

 

 

Les autres titres, moins fréquemment cités, sont référencés dans le texte en notes de bas de page.



[1] Signalons d’entrée que nous éviterons soigneusement dans notre analyse les explications psychologisantes basées sur ce qu’on connaît de la vie de l’auteur, ou les tentations douteuses de mise en relation des romans de Houellebecq et de sa biographie. Nous adoptons radicalement ici une perspective commune à Houellebecq et Kundera, précisément résumée par ce dernier dans le passage suivant : "D'après une métaphore célèbre, le romancier démolit la maison de sa vie pour, avec les briques, construire une autre maison : celle de son roman. D'où il résulte que les biographes d'un romancier défont ce que le romancier a fait, refont ce qu'il a défait. Leur travail, purement négatif du point de vue de l'art, ne peut éclairer ni la valeur ni le sens d'un roman. Il peut à peine identifier quelques briques." (Kundera, L'art du roman, Folio, Gallimard, p. 178).

[2] Entretien « Sur le Ring », 6 septembre 2010, 10’50.

[4] Comme le note Baptiste Liger, une curieuse unanimité des critiques s’est constituée pour acclamer aujourd’hui ce qu’elle vilipendait autrefois. « Sur la Carte et le Territoire il y a un étrange phénomène, en off il y a beaucoup de journalistes très nuancés et bizarrement dans les articles c’est une unanimité ». Entretien avec Sylvain Bourmeau pour Mediapart, septembre 2010, 8’00.

[5] Murielle Lucie Clément et Sabine van Wesemael (dir.), Houellebecq sous la loupe, Amsterdam/New York, Rodopi, 2007. « Dans leur introduction, Murielle Lucie Clément et Sabine van Wesemael, qui ont regroupé la trentaine d’études que contient le présent ouvrage, soulignent le grand intérêt que soulève l’œuvre de Houellebecq auprès du public. Cet engouement se traduit d’ailleurs, depuis quelques années, par la publication de toute une littérature, tour à tour enquêtes, hagiographies ou biographies, sur l’auteur de La Possibilité d’une île (2005). Cependant, les codirectrices du livre regrettent que Houellebecq n’ait pas stimulé davantage la recherche académique ». (http://www.fabula.org/lodel/acta/document4020.php).

[6] On peut ajouter Patricola, dont l’approche plus complexe aborde à la fois la question du genre mêlant réalité et fiction, et la méthode commerciale, et Demonpion, qui s’attache surtout à relever à travers son travail biographique les ressemblances entre la réalité et la fiction.

[7] Bruno Viard, Houellebecq au laser, la faute à Mai 68, Editions Ovadia, 2008.

[8] Aurélien Bellanger, Houellebecq écrivain romantique, Editions Léo Scheer, 2010.

[9] Gracias por su visita, entretien avec Sylvain Bourmeau, début du clip Extension.

[10] Guy Sorman, Les vrais penseurs de notre temps, 1989, compte-rendu de l’entretien avec Karl Popper.

[11] Entretien « Sur le Ring », 6 septembre 2010, 28’40.

[12] Eric Naulleau, Au secours, Houellebecq revient, p. 122, Chiflet et Cie, 2005.

[13] Voir à ce propos l’ensemble des travaux de Philippe Muray, ou l’excellente introduction au concept de pensée unique dans wikipedia.org (version française de janvier 2007). La meilleure présentation du concept est sans doute celle de Jean-Claude Michéa, dans son avant-propos à La double pensée, retour sur la question libérale (pp. 11 à 20).

[14] Gracias por su visita, entretien avec Sylvain Bourmeau, fin du clip sur Plateforme.

[15] Compte-rendu du procès 17ème chambre correctionnelle de Paris à la demande de quatre associations musulmanes : - la Fédération nationale des musulmans de France - la Société des Habous et des lieux saints de l'islam, (présidée par le recteur de la mosquée de Paris Dalil Boubakeur) - l'Association rituelle de la grande mosquée de Lyon - la Ligue islamique mondiale (basée en Arabie Saoudite).

[16] La notion de relativisme n’est pas absente de l’œuvre de Houellebecq. A preuve cet extrait qui laisse à penser que la tendance naturelle de l’auteur serait de s’opposer à cette notion, mais avec une sorte de méfiance due à la subtilité du mécanisme critiqué : « Il semblait en possession d’une pensée complexe, et nuancée ; à moins peut-être qu’il ne relativise, ce qui donne toujours l’illusion de la complexité, et de la nuance ». (Plateforme, p. 81).

[17] Possibilité, p. 400.

[18] http://www.dailymotion.com/playlist/x19ge1_INTEMPOREL29_houellbecqu/video/x2bxbq_michel-houellebecq_creation?from_flash=1 4:30.

[19] Dominique Noguez, Houellebecq, en fait, 2003, p. 11.

[20] Extrait d’un Entretien avec Karl Zéro, cité par http://www.evene.fr/celebre/biographie/michel-houellebecq-1321.php?citations.

[21] Invitation à la théorie de l’information, E. Dion, Seuil 1997.

[22] Et c’est exactement ce que fait aussi, et délibérément, Milan Kundera : des textes non résumables, donc qu’il faut lire intégralement pour s’en faire une idée.

[23] Voir aussi sur ce thème, sur un plan plus général indépendant de celui de la littérature, le classique Le hasard et la Nécessité, de Jacques Monod.

[24] Ennemis publics, p. 266.

[25] Ennemis publics, p. 150.

[26] Gracias por su visita, entretien avec Sylvain Bourmeau, partie Plateforme (6:40).

[27] Extension, p. 123 en épigraphe de chapitre, Particules, p.23, Plateforme, p. 84, Possibilité, p. 160.

[28] Milan Kundera, Le livre du rire et de l'oubli, 1978, p. 155.

[29] Extension, p.178.

[30] Extension, p. 14.

[31] http://www.dailymotion.com/video/x2c6ae_michel-houellebecq-et-le-prix-gonco_news , début du clip.

[32] Entretien « Sur le Ring », 6 septembre 2010, 27’10.

[33] Gracias por su visita, entretien avec Sylvain Bourmeau, 3:30/5:52.

[34] "Il y a une différence fondamentale entre la façon de penser d'un philosophe et celle d'un romancier. On parle souvent de la philosophie de Tchekhov, de Kafka, de Musil, etc. Mais essayez de tirer une philosophie cohérente de leurs écrits ! Même quand ils expriment leurs idées directement, dans leurs carnets, celles-ci sont plutôt exercices de réflexions, jeux de paradoxes, improvisations que l'affirmation d'une pensée." (Milan Kundera, L'art du roman, Folio n° 2702, p. 97).

[35] Plateforme, p. 364.

[36] De toute manière, la concession même à l’existence, dans le cas d’un roman, est intrinsèquement concession au détour.

[38] Extension, p. 16.

[39] Houellebecq écrivain romantique, p. 11.

[40] Particules, Prologue.

[41] Particules, p. 178.

[42] Possibilité, p. 67.

[43] C’est à Lovecraft que Houellebecq attribue la paternité de ce trait stylistique (Gracias por su visita, entretien avec Sylvain Bourmeau, clip Lovecraft).

[44] Plateforme, p. 186.

[45] Particules, p.215.

[46] Particules, p.215.

[47] Particules, p.217.

[48] Particules, p.156.

[49] Ces exposés ne sont pas explicitement qualifiés de « cas » dans le récit, mais pour tout lecteur familier de ce type de littérature, la parenté de genre ne fait guère de doute. (Cas Lolita, Possibilité, p. 31- 43, Cas Accor/Aurore Plateforme, p. 165 - 174, Cas Nouvelles Frontières Plateforme, p. 36 - 148).

[50] Particules, p. 298.

[51] Particules, p.16.

[52] Particules, p.22.

[53] Gracias por su visita, entretien avec Sylvain Bourmeau, 2:00/5:52.

[55] Déjà présent dans les Dialogues d’un teckel et d’un caniche introduits dans Extension, le thème de l’entrelacement devient central dans Particules. Le terme y est cité une dizaine de fois, et constitue la métaphore finale de l’amour et du bien, dont la couverture du Book of Kells donne la représentation imagée.

[57] Ce changement de point focal peut rappeler l’enchaînement chez Huxley de Le Meilleur des Mondes -apologie du contrôle social- et de Ile -apologie de l’épanouissement individuel. Huxley constitue en effet l’une des références fondamentales de Houellebecq –il est cité 23 fois dans Particules, et le moins connu de ses deux romans, Ile y est explicitement évoqué p. 160.

[58] Le manque de considération de Houellebecq pour le nouveau roman se trouve attesté dans son opinion selon laquelle certains écrivains de « paralittérature » (Dick, Simak, Spinrad) ont « plus apporté à la littérature que l’ensemble des auteurs du nouveau roman. » Dominique Noguez, Houellebecq, en fait, 2003, p. 10.

[59] Dominique Noguez, Houellebecq, en fait, 2003, p. 100.

[60] Voir à ce propos les analyses littéraires proposées dans les Exorcismes Spirituels, de Philippe Muray, en particulier celle qui porte sur l’œuvre de Marcel Aymé.

[61] Extension, p. 14.

[62] Interventions. Cette plateforme programmatique est d’ailleurs à peu près celle mise en œuvre par les transhumains de Possibilité.

[63] Voir à ce propos les pages 18 à 29 de Au secours, Houellebecq revient.

[64] http://homepage.mac.com/michelhouellebecq/textes/mourir.html.

[65] Plateforme, p. 364.

[66]

Denis Demonpion, Houellebecq non autorisé : Enquête sur un phénomène, 2005, p. 21.

[67] Ainsi, plusieurs personnages réels ont d’autant plus facilement se reconnaître dans les romans de Houellebecq que leurs noms de famille n’y ont même pas été modifiés.

[68] Philippe Muray, Le XIXème siècle à travers les âges. Voir aussi les travaux de Milan Kundera à propos du roman en tant que forme littéraire.

[69]Dominique Noguez, Houellebecq, en fait, 2003, p. 8.

[70]Dominique Noguez, Houellebecq, en fait, 2003, p. 9.

[71] Il faut aussi noter que d’autres essayistes comme Oliver Bardolle, admettent le caractère révélateur de l’œuvre de Houellebecq, mais en le comparant principalement à Proust et à Céline en mettant principalement l’accent sur ce que la forme d’une œuvre dit à propos de la société qui l’a vu naître.

[72] aux pages 30 et 31 de Possibilité.

[73] Entretien « Sur le Ring », 6 septembre 2010, 12:00.

[74] Possibilité, p. 22.

[75] Houellebecq déclare d’ailleurs se sentir plus proche de Baudelaire que de Balzac, en particulier sur le plan affectif. A propos de Balzac, qu’il considère comme un monument de la littérature, il dit se sentir écrasé par la masse et la puissance de l’œuvre, dont il ne pense pas qu’elle puisse être un jour reproduite : « S’il avait eu le temps Balzac aurait peut-être déjà tout fait, quoi. Il n’y aurait plus aucun roman à écrire après. C’est monstrueux, Balzac. Mais c’est pas pareil, c’est pas le même rapport qu’avec Baudelaire parce que bon, d’abord Baudelaire je me sens tellement proche de lui personnellement, enfin psychologiquement, que […] ce n’est pas une admiration de loin quoi […] c’est un rapport fraternel quoi. Balzac ça m’écrase de temps en temps de penser à lui […] c’est écrasant par l’ampleur de ce qu’il a brassé, mais c’est pas intimidant par la réussite dans le détail ; mais bon je ne serai jamais un aussi bon romancier que Balzac, mais personne ne le sera» (http://www.dailymotion.com/video/x3ieb5_michel-houellebecq-laure-adler-1-3_people 10:20).

[76] « D'ailleurs, mes romans ont en commun avec la méthode scientifique leur côté expérimental » , http://www.lire.fr/entretien.asp/idC=37437/idTC=4/idR=201/idG=

[77] Gracias por su visita, entretien avec Sylvain Bourmeau, clip sur Possibilité (6:15).

[78] Gracias por su visita, entretien avec Sylvain Bourmeau, clip Le Sens du Combat (4:40).

[79] Azra, Le roman prémonitoire, revue Japonaise Stella, n.o 21, décembre 2002.

[80] Dominique Noguez, Houellebecq, en fait, 2003, p. 15.

[81] « Par ce moyen, la fiction est aussi connaissance » écrit Michel Pierssens à propos de Particules, extrait de Alliage 37-38, n° spécial "L'écrit de la science" (pp. 238-242)

[82] Aurélien Bellanger, Houellebecq écrivain romantique, p. 11.

[83] Plateforme, p. 118.

[84] Plateforme, p. 295.

[85] Voici ce qu’il écrit à propos des auteurs de ce guide : « Des connards humanitaires protestants, voilà ce qu’ils étaient, eux et toute la « chouette bande de copains qui les avaient aidés pour ce livre », dont les sales gueules s’étalaient complaisamment en quatrième de couverture. » Plateforme, p. 58.

[86] Plateforme, p. 58.

[87] Plateforme, p. 108.

[88] Plateforme, p. 97.

[89] Plateforme, p. 97.

[90] Plateforme, p. 109.

[91] Plateforme, p. 108.

[92] Plateforme, p. 149.

[93] Plateforme, p. 289.

[94] Cité par Bernard Maris, Antimanuel d’économie, 2003, p. 13.

[95] Houellebecq, L’absurdité créatrice.

[96] Cité par Bernard Maris, Antimanuel d’économie, 2003, p. 13.

[97] A titre d’exemple de techniques utilisées par les arts divinatoires et reposant sur l’analyse de systèmes volatils, citons l’hydromancie qui étudie les courants marins, la pyromancie basée sur l’interprétation du feu, l’alomancie qui étudie le sel dans l’eau ou le feu, la brontoscopie qui étudie la foudre et le tonnerre, et indirectement la géomancie basée sur l'observation de cailloux ou d'objets jetés sur une surface plane ou posés dans un espace donné.

[98] Cité par Bernard Maris, Antimanuel d’économie, 2003, p. 47.

[99] Cité par Bernard Maris, Antimanuel d’économie, 2003, p. 47.

[100] Ah, le joli mot d’ « ajustement structurel », par exemple !

[101] Plateforme, p. 174.

[102] Dans le même genre, on peut recommander le très juste et très comique Bonjour Paresse, de Corinne Maier.

[103] « Je tiens Louis de Funès pour un des génies du cinéma du XXème siècle, et je le tiens aussi pour un homme qui a beaucoup souffert », Entretien « Sur le Ring », 6 septembre 2010, 1:53:34.

[104] Dominique Noguez, Houellebecq, en fait, 2003, p. 259.

[105] « Si l’ironie consiste à dire l’inverse de ce qu’on pense, ce que pense Houellebecq demeure ici insaisissable. Son ironie n’enveloppe aucun argument caché, car elle est son propre message […] L’idée qu’on puisse occuper une position précise dans le champ intellectuel est absurde car la rationalité du monde est douteuse, et toute conviction excessive […] Le ton rappelle celui de Debord : il est difficile de savoir si le discours est véridique, ou si sa véracité se limite à son fonctionnement rationnel. Car Houellebecq met en scène son argumentation elle-même, d’une manière qui évoque celle de Lautréamont. On serait alors face au pastiche d’un pastiche […] Houellebecq s’intéresse au moment où le discours rationnel décroche et devient poétique.» (Aurélien Bellanger, Houellebecq écrivain romantique, p. 92-94).

[106] Entretien « Sur le Ring », 6 septembre 2010, 1:12.

[107] Aurélien Bellanger, Houellebecq écrivain romantique, p. 117.

[108] Ainsi le site web de l’AMH (Amis de Michel Houellebecq) était-il autrefois introduit par le très kitsch et sans doute très sincère épigraphe suivant : «  Ce site est dédié à Michel Houellebecq, dont l'œuvre et la vie illuminent la mienne. »

[109] La tentation du sketch est présente de façon très évidente chez Houellebecq, par exemple dans Possibilité puisque le héros se trouve être un spécialiste du one-man-show comique. Cependant, comme cela est bien mis en évidence par Bellanger, l’ironie ou le comique ne sont pas chez Houellebecq des objectifs en eux-mêmes (p. 89 à 104). Ils constituent en quelque sorte des genres mineurs, au contraire de la poésie. « L’humour ne sauve pas ; l’humour ne sert en définitive à peu près à rien. On peut envisager les événements de la vie avec humour pendant des années, parfois de très longues années, dans certains cas on peut adopter une attitude humoristique pratiquement jusqu’à la fin ; mais en définitive, la vie vous brise le cœur. » (Particules, p. 291).

[110] Interventions, p. 47.

[111] Particules, p.69.

[112] Particules, p 65.

[113] « “Because of their ignorance, y lus-je, people are always thinking wrong thoughts and always losing the right viewpoint and, clinging to their egos, they take wrong actions. As a result, they become attached to a delusive existence.” Je n’étais pas très sûr de comprendre, mais la dernière phrase illustrait à merveille mon état présent; elle m’apporta un soulagement suffisant pour attendre l’heure du petit déjeuner. » Plateforme, p. 111.

[114] http://www.lire.fr/entretien.asp/idC=37437/idTC=4/idR=201/idG=

[115] Particules, p.17.

[116] Particules, p. 310.

[117] … mais aussi pour La Rochefoucault ou Chamfort : « Je me voyais souvent comparé à Chamfort, voire à La Rochefoucault. » Possibilité, p. 60. La Rochefoucault est aussi cité dans Plateforme p. 120, Chamfort p. 119.

[118] Extension, p. 94, cité par Dominique Noguez, Houellebecq, en fait, 2003, p. 104.

[119] Dominique Noguez, Houellebecq, en fait, 2003, p. 133.

[120] Dominique Noguez, Houellebecq, en fait, 2003, p. 135.

[121] Dominique Noguez, Houellebecq, en fait, 2003, p. 139.

[122] Sébastien Lapaque, Témoignage Chrétien, 13 septembre 2010, http://www.temoignagechretien.fr/ARTICLES/Culture/Faut-il-lire-Michel-Houellebecq-?/Default-15-2047.xhtml

[123] Doléances d’un surhomme ou La question de l’évolution dans Les particules élémentaires de Houellebecq, Tangence, 70, Automne 2002. La science des écrivains, http://www.erudit.org/revue/tce/2002/v/n70/008486ar.html

[124]Au moins ne sommes-nous pas les seuls à le penser, comme le prouve la remarque suivante : « Cet effort d’élaboration d’un discours théorique s’effectue de pair avec le déploiement d’un nouveau cadre herméneutique, poétique et moral : la science. » Revue Liberté, numéro 242 Montréal (Québec) Article de Christian Monnin Le roman comme accélérateur de particules, Autour de Houellebecq. Cet article a été repris dans le numéro 22 de l'Atelier du Roman, p. 6.

[125] « J’ai fini par me résigner, avec beaucoup de souffrance, à être positiviste ; c’est-à-dire à admettre que l’idée que les questions métaphysiques sont vides de sens et que la philosophie appartient à la littérature, point final ; si on veut la vérité, il faut s’adresser à la science, qui est là pour ça, l’épistémologie qui la cadre ». Gracias por su visita, entretien avec Sylvain Bourmeau, fin du clip sur Particules, 15:30.

[126] Extension, p. 93.

[127] Particules, p. 18.

[128] Plateforme, p. 172.

[129] http://www.lire.fr/entretien.asp/idC=37437/idTC=4/idR=201/idG=

[130] Cette perspective doit être mise en relation avec celle de Flaubert : au contraire de Balzac ou Zola, Flaubert n’a pas cherché à établir une typologie complète, qu’elle soit de nature psychologique ou sociale, des personnages de son époque. Se concentrant sur la figure du petit-bourgeois, Flaubert cherchait à placer sa critique au cœur de la société, acceptant les inconvénients de la partialité pour gagner en pertinence.

[131] Cette idée est au cœur du très central Métamorphose du bourgeois de Jacques Ellul, 1967.

[132] Particules, p. 60.

[133] Plateforme, p. 67.

[134] Particules, p. 45.

[135] Extension, p. 55.

[136] Particules, p. 235.

[137] Plateforme, p. 307.

[138] Plateforme, p. 277.

[139] Il est d’ailleurs amusant de constater que le même Vesterberg, sans doute saisi du désir d’appréhender l’œuvre dans sa plus grande dimension, ajoute comme sous-titre à son travail An introduction to Critical Theory in the Works of Houellebecq sans préciser, sans doute par impuissance, à quoi cette « Critical Theory » se réfère. Pour ma part, je préfère ajouter qu’il s’agit d’une critique de l’homme, sans pour autant prétendre avoir beaucoup réduit la difficulté du problème.

[140] Discours de Louis-Ferdinand Céline, Pélerinage de Médan, 1933.

[141] http://www.dailymotion.com/scuret/video/x71uq7_michel-houellebecq-23_creation, Interview 6ème minute (partie 2). Houellebecq réaffirmera cet intérêt pour Muray à d’autres reprises, par exemple dans l’entretien accordé à Sur le Ring en septembre 2010 (vers 48’00).

[142] En outre, Houellebecq s’est déclaré épuisé à la fin du travail d’écriture de Possibilité, et a entrepris de manière velléitaire la rédaction d’un journal sur Internet, entreprise qui n’a pas duré. Ce journal contenait des éléments d’autobiographie dont il a par ailleurs estimé que leur publication constituait un aveu d’impuissance à produire des textes romanesques.

[143] Titre du second recueil de poèmes publié en 1992 par Houellebecq.

[144] Extension, p. 15.

[145] Extension, p. 34.

[146] http://www.herodote.net/histoire/synthese.php?ID=230 .

[147] Extension, p. 43.

[148] Jacques Ellul, Métamorphose du bourgeois, 1967.

[149] Extension, p. 12.

[150] Particules, p. 279.

[151] Extension, p. 147.

[152] Cf. les travaux de Michéa, en particulier, La double pensée, retour sur la question libérale, 2008.

[153] Bruno Viard, Houellebecq au laser – La faute à mai 68, Éditions Ovadia, 2008.

[154] En outre, on notera la citation suivante : « Je participe de la déliaison » (Possibilité), qui inspire à Houellebecq le commentaire suivant « c’est très inspiré par le bouddhisme » http://www.dailymotion.com/relevance/search/houellebecq+adler/video/x3idoy_michel-houellebecq-laure-adler-23_news, 11 :00.

[155] Extension, p. 40.

[156] Extension, p. 43.

[157] L’extrait cité laisse supposer que Jean-Yves Fréhaut serait un ardent partisan de Marvin Minsky, qui a donné, dans les années 1980, le ton de ce que serait la pensée moderne de l’informatique (The Society of Mind, 1985).

[158] Extension, p. 40.

[159] Ce mot rare de « déliaison » se retrouve encore dans La Carte, p. 104 : « Il aurait pu interrompre le processus de déliaison, se jeter à ses pieds, la supplier de ne pas prendre l’avion ».

[160] Particules, p.169.

[161] Particules, p. 162.

[162] Particules, p. 275.

[163] Possibilité, p. 85.

[164] Particules, p. 105.

[165] L’ouvrage de référence sur la question est Propaganda, d’Edward Bernays, écrit dès 1928.

[166] Olds J. et Milner P., Positive reinforcement produced by electrical stimulation of septal area and other areas of the brain. Journal of Comparative Physiology and Psychology 47:419-427, 1954.

[167] Clip Particules, 7:05.

[168] Particules, p. 116.

[169] Extension, p. 103.

[170] Extension, p. 100.

[171] clip Particules, 7:05.

[172] Particules, p. 64.

[173] Particules, p. 193.

[174] Ou alors il faudrait restreindre ces différences à un résidu aléatoire, donc n’offrant de toute manière aucune prise à l’analyse.

[175] Plateforme, p. 167.

[176] Particules, p.243. Sur le plan stylistique, on notera au passage, pour le plaisir, la délectable allitération sur « entéléchie délétère ».

[177] Dans son interview de 2008 avec Laure Adler, Houellebecq déclare d’ailleurs ressentir une forme de fraternité vis-à-vis de Baudelaire, une sorte de similitude psychologique, alors qu’au contraire il se sent impressionné, et même écrasé, par Balzac. http://www.dailymotion.com/video/x3ieb5_michel-houellebecq-laure-adler-1-3_people, 10:30.

[178] Plateforme, p. 171.

[179] Extension, p. 99.

[180] Plateforme, p. 359.

[181] Extension, p. 102.

[182] Extension, p. 147.

[183] Particules, p. 193.

[184] Plateforme, p. 255.

[185] Particules, p. 105.

[186] « à l'intérieur de son corps les cellules se mettaient à proliférer n'importe comment, à détruire le code génétique des cellules avoisinantes, à sécréter des toxines » (Particules, p. 81).

[187] Particules, p. 89.

[188] Particules, p. 76.

[189] Plateforme, p. 88.

[190] Les caves du Vatican, 1914.

[191] Entretien « Sur le Ring » , 6 septembre 2010, 21’40.

[192] Entretien « Sur le Ring » , 6 septembre 2010, 20’10.

[193] Particules, p. 224.

[194] Michel Terestchenko, Un si fragile vernis d'humanité : Banalité du mal, banalité du bien, 2007.

[195] Particules, p. 91.

[196] Particules, p. 92.

[197] Nous utilisons ici le terme de « don gratuit » dans son sens théologique ; l’expression n’est donc pas un pléonasme.

[198] Extension, p. 99.

[199] Particules, p. 317 [dc].

[200] « C’est triste pour les gens, ils avaient la foi dans une éternité de bonheur, ils ont la foi dans le néant. Mais on n’y peut rien, la vérité est triste. C’est quand même globalement un événement triste la fin des religions, mais inévitable. » (clip Plateforme, 6:45).

[201] Particules, p. 89.

[202] Albérès, L'Aventure intellectuelle du XXe siècle - Panorama des littératures européennes, 1959, p. 29-31., cité par http://fr.wikipedia.org/wiki/Joie#cite_note-0. Pour un intéressant approfondissement du concept de joie, voir aussi le texte Respectez la joie, de Philippe Muray (Exorcismes Spirituels, Tome 2, 1998).

[203] Possibilité, p. 164.

[204] Plateforme, p. 99.

[205] Particules, p.227.

[206] Particules, p. 83.

[207] Particules, p. 65 [dc].

[208] Particules, p. 68.

[209] Particules, p. 179.

[210] Sous la forme de l’essai, la description ironique du monde des grandes entreprises comme inefficaces et prétentieuses a été entreprise avec succès par Corinne Maier dans Bonjour Paresse trois ans après la sortie de Plateforme.

[211] Plateforme, p. 89.

[212] La Carte, p. 327.

[213] La Carte, p. 332.

[214] La Carte, p. 165.

[215] Plateforme, p. 223.

[216] Plateforme, p. 93.

[217] http://www.lire.fr/entretien.asp/idC=37437/idTC=4/idR=201/idG=

[218] Plateforme, p. 306.

[219] Plateforme, p. 289.

[220] Plateforme, p. 108.

[221] Plateforme, p. 321.

[222] Particules, p. 217.

[223] A ce propos, il peut être utile de rappeler que le cadre dans lequel René Girard a développé sa théorie est celui de la grande littérature. C’est dans Mensonge romantique et Vérité romanesque (1961), qu’il rédige en tant que professeur de littérature française à Baltimore, qu’il expose l’idée maîtresse de sa théorie du désir mimétique, à savoir que les désirs ne se construisent qu’à partir du désir des autres. Cette idée dérive donc de l’observation de personnages de romans, et non sur un terrain ethnographique ou sociologique réel.

[224] Particules, p. 160 [dc].

[225] Possibilité, p. 319.

[226] Particules, p. 64.

[227] Particules, p. 191.

[228] Plateforme, p. 153.

[229] Possibilité, p. 382.

[230] Particules, p. 103.

[231] Particules, p. 104.

[232] Possibilité, p. 86.

[233] La notion de pis-aller sexuel étant d’autant plus vraisemblable ici qu’elle se retrouve comme une constante dans l’œuvre de Houellebecq, par exemple explicitement dans un passage cité ailleurs : « Aussi ai-je toujours senti, chez les femmes qui m'ouvraient leurs organes, comme une légère réticence ; au fond je ne représentais guère, pour elles, qu'un pis-aller. » Extension, p.15.

[234] Plateforme, p. 223.

[235] Extension, p. 29.

[236] André Comte-Sponville, Le Capitalisme est-il moral ?, 2009.

[237] Plateforme, p. 29.

[238] Cf. la notion de communisme primitif vue plus haut. « Comme l'indique le beau mot de «ménage», le couple et la famille représentaient le dernier îlot de communisme primitif au sein de la société libérale. », Particules, p. 116.

[239] Possibilité, p. 24.

[240] Possibilité, p. 23.